Feu
vert
pour
les Grandes guerres
par Pierre-Marie Gallois
Depuis la possession partagée des armements nucléaires, les « Grandes
guerres » opposant les combattants par millions et les armes lourdes par
centaines de milliers relèvent, fort heureusement, de l’Histoire.
Cependant, les impérialismes demeurent et les industries d’armement
leurs fournissent les moyens matériels du combat, mais un combat figé
bien avant de monter aux extrêmes de la violence de crainte de basculer
dans l’horreur nucléaire.
Mais,
cette arme de terreur contenue est également celle qui confère une
certaine indépendance à la nation qui la détient. Elle libère des
servitudes d’une alliance militaire et de la subordination aux
puissances se disant capables d’assurer leur sécurité comme celle de
leurs alliés. Au fur et à mesure qu’a augmenté le nombre des nations
détenant ce pouvoir d’intimidation, a diminué l’étendue de la capacité
d’hégémonie des puissants. Aussi ceux-ci commencent-ils à se rebeller.
C’est le cas des Etats-Unis pour le monde et de l’Allemagne pour le
continent européen. Ils se rebellent contre la paix par l’atome car
celle-ci leur interdit de mener d’ambitieuses politiques dans certaines
zones du monde qu’ils auraient pu subjuguer par la guerre…
Déjà,
en 2007, un groupe de personnalités politiques américaines avait milité
pour un monde sans l’atome militarisé. C’étaient Henry Kissinger, George
Schulz, William Perry et Sam Nun. Logique était leur démarche : comptant
quelque 300 millions d’habitants disposant, et de loin, de la plus
puissante des industries
d’armements classiques, entourés de voisins peu belliqueux, les
Etats-Unis seraient en mesure à la fois d’assurer leur sécurité et de
combattre victorieusement, à distance de leur territoire, contre des
nations dont ils n’auraient pas à redouter qu’elles recourent à l’atome.
Au cours de leurs négociations, durant les années 80, Ronald Reagan et
Mikhail Gorbatchev avaient traité du renoncement mondial –et d’abord du
leur – à l’atome militarisé. C’est que la Russie, comme les Etats-Unis
étaient formidablement armés et disposaient à l’époque d’une population
relativement nombreuse. Moscou oubliait que l’atome avait conduit le
général De Gaulle à faire sortir la France de l’OTAN. Si, a
contrario, Washington fustigeait le pouvoir destructeur des
alliances illustré par la politique d’indépendance du général De Gaulle.
Mais,
pour les quatre experts en stratégie cités plus haut, dans un monde sans
l’atome militarisé, les Etats-Unis seraient libres de mener une
politique d’extension de la démocratie sans rencontrer l’obstacle des
autocraties nucléairement armées.
Mais
voici, deux ans plus tard, que d’importantes personnalités allemandes
entonnent le même lied. Helmut Schmidt, Richard von Weizsäcker,
Egon Bahr, Hans-Dietrich Genscher réclament un monde sans atome
militarisé. Pour l’Allemagne la démarche est d’autant plus pertinente
qu’en raison du bellicisme allemand et de la barbarie dont ce peuple
s’est rendu coupable, les Alliés vainqueurs lui ont fermé l’accès à
l’atome. Si la démarche des Quatre précités était suivie, l’Allemagne se
trouverait quant aux rapports de force, sur le même plan que les
puissances ex-nucléaires et un des témoignages de ses défaites
n’existerait plus. H. Dietrich Genscher, ministre des Affaires
étrangères du chancelier Kohl, en agençant la dislocation de la
Yougoslavie, avait déjà contribué à effacer une construction politique
sanctionnant la victoire des Alliés.
La
même mission est, ainsi, poursuivie. Genscher sait parfaitement que si
la Yougoslavie n’avait eu que l’embryon d’une panoplie atomique, elle
eût été respectée et la mise à feu et à sang des Balkans n’eût pas été
possible. Reste, aujourd’hui, la France. En dépit de ses faiblesses,
grâce à l’atome militarisé qu’elle possède encore, elle est
stratégiquement, intimidante et l’intérêt de l’Allemagne, et du rôle
qu’elle entend jouer en Europe. Un monde sans atome, une France sans
atome, redonnerait à l’Allemagne, à son industrie lourde et au
bellicisme naturel de sa population, la supériorité qu’elle recherche à
tout prix…
A son tour, dans un
rapport de forces classiques elle redeviendrait intimidante et la France
devrait en passer pas ses volontés. Il est significatif que parmi les
mesures de désarmement proposées par les Quatre, figure la destruction
des armes nucléaires à court rayon d’action. Elles ont pour avantage
d’interdire les fortes concentrations de forces classiques par trop
vulnérables au feu nucléaire à courte portée, forme de guerre classique
que les Allemands ont pratiquée au cours des deux guerres mondiales
qu’ils avaient déclenchées.
Ainsi,
les deux puissances possédant chacune une forte industrie lourde et
ayant un recours à la guerre pour atteindre les objectifs de leur
politique extérieure respective, se rejoignent dans la même opposition
au présent statu quo nucléaire. Serait-ce pour ouvrir la voie aux
« Grandes guerres » du passé ?
Les
Quatre politiques allemands ont donc signé un manifeste qui se veut
aguicheur : … « Aucun problème global ne peut être résolu par l’emploi
de la force militaire », écrirent-ils, eux dont le pays qui, durant près
d’un siècle et demi n’a résolu ses « problèmes » que par la guerre.
Pourquoi ne pas continuer ?
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