L'Obamérique
par Pierre-Marie Gallois
Aux
Etats-Unis, le « changement » a été accueilli avec d’autant plus
d’enthousiasme que l’élu, le 44ème Président, est pour la
première fois un homme de couleur. Il a bénéficié d’une campagne
publicitaire de grande ampleur, et il a attiré les foules et… l’argent.
Brillant orateur et servi par son physique, il incarne aisément deux
« changements » : la politique générale d’une part, et un métis au
sommet, d’autre part.
George W. Bush a réuni les conditions de ce « changement » par
l’accumulation des échecs aussi bien en politique extérieure
(Afghanistan, Corée du Nord, Iran, Moyen-Orient) qu’en politique
intérieure (crise économique au retentissement international). Son
équipe n’a retenu de la mondialisation des échanges que ses avantages
immédiats sans tenir compte qu’en retour il faudrait s’accommoder de la
production, en masse et à bon compte, des « milliardaires en vies
humaines » dont Washington voulait s’ouvrir les marchés tout en se
gardant d’être, en échange, leur marché. Pour les Etats-Unis, et plus
généralement les Occidentaux vivant dans leur sillage, le mal est fait.
Clinton puis Bush à la Maison-Blanche, le démocrate comme le
républicain, ont accompagné la montée en puissance de la zone
Asie-Pacifique du déclin de la zone Atlantique qu’ils dominaient
politiquement et économiquement.
En
une vingtaine d’années les Etats-Unis ont perdu une large part de leur
crédit moral. En quête d’énergies fossiles, ils ont conduit des guerres
qui ont mobilisé contre eux une importante fraction de la population
mondiale. Les experts admettent que leur pays ne sera plus, d’ici peu,
l’unique superpuissance, la Chine pour sa puissance de travail, la
devançant. Si la campagne d’Obama a suscité un tel enthousiasme et
nourri de grands espoirs c’est que les Etats-Unis sont en complet
désarroi. Ils sont considérablement affaiblis par la malencontreuse
gestion de leurs affaires par des politiciens professionnels alors qu’Obama,
talentueux orateur et personnalité séduisante est encore quasi inconnu,
si bien qu’il est aisé de lui attribuer toutes les qualités requises
pour être chef d’Etat. Avant tout « changer »… y compris la couleur de
peau. Et voici bronzée la Maison-Blanche…
Traumatisée par les épreuves, la population des Etats-Unis a
effectivement « changé ». 52 % au moins. Au cours d’un stage au
Pentagone, en 1954, le rédacteur de ces lignes s’en alla déjeuner avec
un officier américain, camarade de travail. Entrant dans un restaurant
de Washington, mon ami m’arrêta brusquement : « Sortons, me dit-il il y
a une table avec deux Noirs… »
Certes, la fin de ce désastreux préjugé était proche. Au début des
années 60, l’équipe Kennedy étant au pouvoir, Washington s’efforcera d’y
mettre un terme. Mais au milieu du siècle dernier on en était encore aux
relents d’une pratique en quelque sorte consubstantielle à la création
et à la formation des Etats-Unis au XVIIIème siècle. La constitution
n’interdisait pas l’esclavage, l’économie des Etats du sud, fondée sur
la culture du coton, du riz, du tabac exigeait une abondante
main-d’œuvre faiblement rétribuée alors que les Etats du nord,
rapidement industrialisés, avaient besoin de spécialistes, formant
bientôt un prolétariat ouvrier, revendiquant les bénéfices des droits de
l’homme.
Bien
avant les révolutions de 1848, à Philadelphie, avait été créé un parti
ouvrier (1833). Afin d’éviter la sécession le gouvernement de Washington
s’en remit à un compromis. Au nord du parallèle 36°30 l’esclavage serait
interdit et autorisé au sud. Mais l’élargissement de l’Union fédérale et
l’inclusion de nouveaux Etats allait détruire un si fragile équilibre
et, trente ans plus tard ce sera la guerre de Sécession. Entre temps la
production augmentant au sud, davantage de bras étaient nécessaires et
les Etats du sud entreprirent « l’élevage des Noirs » réussissant à
« produire » 20.000 esclaves par an qui s’ajoutèrent aux 10.000
« importés » chaque année d’Afrique. La guerre étaient inévitable, les
20 millions du nord industrialisé se dressant contre les 10 millions du
sud esclavagiste. Elle coûtera plus de 600.000 tués aux deux
belligérants mais le nord l’emportant (1863) a fait le lit du
libéralisme, les Etats-Unis en devenant les champions.
Il
demeure cependant qu’à la traite des Noirs, avait été ajouté leur
« élevage » et que cette assimilation de l’être humain au règne animal,
et les diverses formes de la suprématie du Blanc sur le Noir ont
caractérisé la société américaine durant plus d’un siècle. Aujourd’hui,
la récente élection présidentielle explicable aussi par les échecs des
présidences Bush et Clinton, est peut-être, aussi, une confuse
manifestation de repentance.
Et
bien qu’Obama ne soit que « métis » ses attaches familiales sont assez
africaines pour que la population noire des Etats-Unis attende de lui
une réhabilitation totale et peut-être, aussi des « réparations ».
C’est que les sévices s’étendent sur plus de deux siècles et que l’une
des origines de la revanche a été, en 1852, la publication de « La case
de l’oncle Tom » de Mme Beecher-Stowe bien que la cause esclavagiste
l’ait encore emporté sous la présidence Buchanan (1860) et qu’une guerre
civile ait été nécessaire pour en venir à la libération des esclaves.
Sur tous les continents – à commencer par l’Afrique – les populations
noires se sont appropriées le futur président des Etats-Unis bien qu’il
soit seulement « coloré ». L’évènement dépasse les frontières poreuses
du monde actuel et à un retentissement international. D’ascendance
africaine, cette terre source séculaire des flots d’esclaves, Obama va
être le président de la superpuissance américaine. Quel surprenant
triomphe après tant de sordides épreuves !
Faible est le terme « changement » thème principal de la campagne
électorale.
L’électorat étatsunien dans son ensemble spécule aussi sur la
démonstration de la compétence gouvernementale. Aussi Obama a-t-il été
contraint d’altérer son « changement » et de rechercher l’efficacité en
formant son équipe avec des personnalités déjà rompues aux affaires, le
« changement » résidant presque dans sa seule personne.
C’est
dire les difficultés de sa présidence à l’intérieur et à l’extérieur,
les répercussions de son accession au pouvoir d’un très grand pays
aujourd’hui en désarroi.
n
|