Une vision personnelle de
l'Histoire
Au sujet de deux
ouvrages d'Alain Minc
par Pierre-Marie Gallois
Les publications d’Alain Minc ne laissent pas indifférent. Sa
perception de la réalité est souvent assez particulière dans la mesure
où abondent les paradoxes, donnant ainsi un attrait nouveau à de
vieilles évidences qui ne prêtent pas à remise en question. En raison de
l’audience de notre auteur il n’est pas sans intérêt d’entretenir la
controverse à laquelle, d’ailleurs, généreusement, il invite le lecteur.
C’est l’objet des pages qui suivent. Elles sont inspirées par la lecture
d’un ouvrage au titre prometteur (Ce Monde qui vient,
publié en 2004) et un extrait d’un livre récent : Une Histoire de
France. Afin de faciliter la lecture de cette sorte de recension,
les textes de l’auteur sont imprimés en italique, ceux du critique en
caractères courants.
1° Au sujet de « Ce monde qui vient ».
A la page 11 on y lit : « Les Etats-Unis se
métamorphosent… ils deviennent le seul « pays- monde »… ils établissent
un laboratoire où se concoctent les valeurs collectives de demain ».
C’est assurément le monde d’hier pas « celui qui vient ».
C’est la zone Asie-Pacifique qui prend le relais de la civilisation
atlantique dominée hier par les Etats-Unis… « avec un formidable
adjuvant à la croissance économique. La garantie d’une augmentation
régulière de la demande ».
C’est
plutôt l’Asie-Pacifique qui garantit une augmentation régulière de la
demande. La Chine en particulier avec sa boulimie de production.
« Ce sera une pays multiculturel porté par le tonus
des Hispaniques ».
Tonus hispanique ? Il ne s’est guère manifesté en
Amérique latine, pas davantage dans les Caraïbes (Cuba par exemple).
A la page 29 une affirmation laisse perplexe : « A
peine le communisme disparu Washington a réduit la voilure de sa
présence militaire ».
Il
n’en est rien, au contraire. Washington a plutôt augmenté la voilure de
sa présence militaire (Irak, Afghanistan, Somalie, Kirghizistan) et en
Europe aux pays Baltes, Roumanie, Bulgarie, Albanie, Georgie, Pologne…
C’est l’URSS qui a réduit la voilure avec le démantèlement du Pacte de
Varsovie alors que l’OTAN passait de 15 à plus de 20 nations membres.
« Les Etats-Unis n’ont ni l’argent nécessaire (à
vouloir être un empire) ni une armée adaptée, ni l’expérience requise ».
Fort discutable. L’argent (planche à billet) ne leur manque pas. Ils
financent un gigantesque budget militaire (520 milliards, non compris
les dépenses d’Irak et d’Afghanistan.
Tout concourt à faire de l’outil militaire US un des
moins impériaux imaginables.
L’OTAN,
bras armé des Etats-Unis, démontre le contraire. L’organisation
atlantique impose partout ses matériels en invoquant l’interopérabilité
en Europe aussi bien qu’au Moyen-Orient et au Japon.
A la page 33, on peut lire une prévision démentie par
les faits : « L’onde de choc du 11 septembre favorisera le repli sur
soi » (celui des Etats-Unis).
Au
contraire, les événements du 11 septembre ont incité les Etats-Unis à
mobiliser la « communauté internationale » pour lutter contre le
terrorisme. Loin d’être un « repli » ce fut une forme d’expansion, les
Etats-Unis dirigeant les opérations.
… « laissant dépérir une OTAN traditionnelle sans
vocation ni projet » (page 33).
L’OTAN est loin de dépérir, et en son nom les
Etats-Unis poursuivent l’exécution de nombreux projets dont, par
exemple, le « bouclier anti missiles visant officiellement l’Iran et ses
capacités balistiques futures.
« Une Amérique d’autant plus isolationniste
qu’elle se satisfait d’être, à elle seule, le syncrétisme du monde ».
La lutte contre le terrorisme a, au contraire,
tourné les Etats-Unis vers l’extérieur, conscients, qu’ils étaient, que
des alliés leur étaient indispensables pour combattre le terrorisme.
« Le dollar et l’euro seront solidaires
face à l’émergence de nouvelles monnaies asiatiques ».
Jusqu'à maintenant (automne 2008) il n’en a
rien été. La chute du dollar et la hausse de l’euro qui en est résulté
ont servi les exportations américaines et pénalisé celles des pays ayant
adopté l’euro.
L’Europe se constitue plus rapidement sous
la forme d’une opinion publique commune que d’institutions régaliennes.
Il semble que ce soit l’inverse et, que
l’opinion publique est de plus en plus partagée. (pro américaine à l’est
surtout). Et ce sont les Institutions de Bruxelles répartissant la manne
communautaire qui suscitent un intérêt pour une Union européenne dont
les membres affichent, par ailleurs, des politiques nationales
différentes.
Le
lecteur ne laisse pas d’être gêné par la contradiction.
Le chapitre 2 (page 63) comporte les lignes
suivantes : « La Chine ne ferait donc pas d’émule en Asie avec
son futur capitalisme d’apocalypse… sa force suffira largement à en
faire un facteur de déstabilisation mondiale ». Or p. 11 Les
Etats-Unis deviennent le seul pays au monde où se concoctent les valeurs
de demain. Les deux affirmations sont-elles conciliables ?
(L’Europe) ne peut être, elle aussi, que
bénéficiaire du surcroît de croissance que les Chinois apportent au
monde (page 50).
En réalité la production chinoise, à la main
d’œuvre maigrement rétribuée, désindustrialise l’Europe (comme les
Etats-Unis) et stérilise leur production, d’où récession et chômage.
D’où « colonisation économique » exercée par le trio Chine, Inde, pays
encore pétroliers, aux énormes ressources financières.
La désindustrialisation n’est pas synonyme
de chômage.
Elle
est synonyme de dépendance socio-économique et généralement
d’augmentation du non emploi.
Le modèle chinois risque de dominer le
modèle occidental, l’obligeant à modifier son fonctionnement… ce qui ne
sera pas dans le sens d’un accroissement des régulations.
Au contraire, si un certain protectionnisme
s’imposait il y aurait accroissement des régulations et le modèle
économique occidental serait bouleversé.
A. Minc consacre une trentaine de pages à la
résistance de l’Occident face au terrorisme et il s’en émerveille. C’est
oublier que face au communisme infiltré dans la plupart des pays
occidentaux et soutenu par l’URSS, le même Occident a résisté pour
finalement l’emporter après 70 ans d’affrontements. Les craintes de
l’Union soviétique disparues deux visions se sont affrontées : l’une
irénique pour l’émergence d’un continent pacifique, l’autre, archaïque
avec la crainte de voir l’Allemagne s’éloigner de l’Ouest – une
Allemagne aimablement impériale.
Non l’Allemagne ne s’éloigne pas de l’Ouest.
Elle démontre, au contraire, qu’elle entend dominer sa portion
européenne.
Quant à l’opinion, elle a été fascinée par
« l’effet de taille », face aux grands Etats : Chine, Inde, Etats-Unis,
fédération russe.
Notre auteur souscrit à la construction
européenne. Page 102 de son livre il écrit :
Le jeu à quatre : gouvernements, Parlement
européen, Commission, Cour de justice européenne, n’offre-t-il pas un
modèle plus adapté à un monde moderne dominé par les forces du marché,
l’opinion publique et les règles de droit ?
Ce
serait plutôt un « jeu à quatre » qui se révèle incapable de tempérer
socialement les lois du marché et qui ne peut avoir les mêmes vues sur
l’économie, la politique étrangère, la défense d’où une bien mauvaise
adaptation aux exigences du monde contemporain, à commencer par un
marasme économique et une faible croissance.
« Son moment de faiblesse disparue
l’Allemagne sera-t-elle aussi fraternelle et aussi solidaire à notre
égard ? se demande, assez bizarrement
A. Minc (page 104).
Bien curieuse fraternité après Bismark,
Guillaume II et Hitler que de mettre les Balkans à feu et à sang,
d’imposer un mark fort, d’où un franc fort,
de s’emparer d’Airbus, de militer pour l’émiettement de la France
en favorisant les émancipations régionales, que de rejeter
systématiquement les propositions
françaises : union méditerranéenne, plan financier de sauvetage
du système bancaire etc.. etc..
N’empêche, p. 122 notre auteur persiste :
l’admirable invention que demeure l’Europe. A condition que
s’évanouissent les Etats et que la France devienne une province et que
les Français perdent leur souveraineté….
« Protégés par la masse critique que
représente l’euro, les Européens du continent ont… la mémoire courte,
tenant pour acquit ce qui relève d’une admirable construction
politique ».
Protégés ? Ce serait plutôt victimes qu’il faudrait dire. Cette
« admirable construction politique » révèle quotidiennement ses lacunes,
la zone euro étant devenue une zone de « croissance molle » pour ne pas
dire plus.
« Si nous voulons peser sur les affaires du
monde ce ne peut être qu’en nous projetant à travers l’Union
européenne ».
Encore
une affirmation démentie par les faits… M. J. Solana pèse-t-il sur les
affaires du monde ? A travers l’Union européenne, depuis une dizaine
d’années Paris n’a pas réussi à avoir le droit de réduire la TVA de ses
restaurateurs. Alors, les affaires du monde !!
« Le droit du sol demeure un formidable
instrument » (page 137)
Pourtant les hasards d’un voyage ne peuvent
instituer un titre de nationalité . Ce « formidable instrument »
concourt au métissage et la transformation des sociétés nationales,
telles que les siècles d’épreuves et de succès partagés les ont peu à
peu formés, « d’où le déclin intellectuel et culturel de la France » que
l’auteur veut justement enrayer (p. 140).
Traitant de la situation des Etats-Unis, A.
Minc estimait « qu’une hostilité viscérale vis-à-vis de l’Amérique… a
submergé le tiers monde. On a pu croire qu’il s’agissait d’un phénomène
classique d’amour-haine ».
Il
s’agit plus simplement de la conjonction de deux comportements :
-Le soutien inconditionnel
fourni à l’Etat d’Israël, mal vu par une large fraction du monde
musulman.
-La quête acharnée
d’hydrocarbures qui a conduit les Etats-Unis au recours à la force des
armes et qui font, en quelque sorte, figure de prédateurs si bien qu’il
est osé d’écrire que « les Etats deviennent le seul pays monde où se
concoctent les valeurs collectives de demain ». C’était une
proposition plus acceptable il y a un demi-siècle que dans le monde
d’aujourd’hui et dans « celui qui vient ».
2° Passons à la critique
de « Une Histoire de France ».
« Mauvaise relation avec le
capitalisme. Elle est due à la révocation de l’Edit de Nantes, à la
faillite de John Law, au traité de Paris qui eut pour conséquence
l’abandon de nos colonies outre-atlantique pour n’être qu’une puissance
continentale ». Plus généralement doit entrer en ligne de compte le
« siècle des Lumières menant à la négation de la hiérarchie naturelle
qui, jusque là avait prévalu en France, comme dans le monde ». Ce qui
explique, encore aujourd’hui, que le Darwinisme fasse l’objet de
controverses parce qu’il a légitimé, dans la nouvelle société
industrielle, les succès d’une minorité, donc se réclame du principe de
l’inégalité des hommes, à l’opposé de la France du XVIIIème siècle.
Mais l’essentiel c’est que si la « France
s’est cantonné à n’être qu’une puissance continentale », c’est qu’elle a
été, traditionnellement, menacée d’invasion terrestre et qu’elle ne
pouvait pas, comme la Grande-Bretagne, se
doter d’une importante force navale car le Rhin n’est pas la
Manche et, pour elle l’ennemi – permanent – est à l’Est, sur le
continent. D’où la priorité aux forces terrestres.
A.Minc : La France a été le seul pays
d’Europe à pouvoir opter pour la puissance maritime ou continentale,
voire les deux. Il insiste, commet la même erreur : ouverte sur la
plaine du nord la France ne pouvait qu’être militairement qu’une
puissance continentale. Si A.Minc avait lu l’amiral Mahan, il n’aurait
pas écrit une telle contre-vérité. Si la France l’emporta à Austerlitz,
et s’inclina à Trafalgar c’est que Londres était protégée par les mers
et pouvait consacrer ses ressources aux métiers de la mer, pas
Paris. A.Minc : Le choix continental qui se situe
entre Richelieu et Napoléon pour se sceller à Trafalgar est lié à …..
l’illusion italienne impasse stratégique qui commença avec Charles VIII.
Par la suite l’habile politique de Richelieu
vis-à-vis des Etats allemands qui, notamment avec le Rhin nous a apporté
le mythe des frontières naturelles… Voilà comment l’enchaînement des
mythes territoriaux nous a conduit à laisser de côté toute ambition
maritime…
L’argumentation de A.Minc n’est guère
convaincante.
D’abord : -l’illusion italienne impasse
stratégique qui commença avec Charles VIII.
Les
guerres d’Italie, et particulièrement celle que mena, d’abord,
triomphalement, Charles VIII, étaient, au contraire, la manifestation de
l’attirance de la France pour le « grand large » maritime. En
l’occurrence pour la Méditerranée, la richesse des villes italiennes, le
commerce nord-sud, l’héritage des Anjou avec Naples, Chypre… Jérusalem…
entreprise à la fois politique,
économique, idéologique et religieuse. Moyen, également de mener
la lutte séculaire de la France contre les Empires, contre le Saint
Empire Germanique et l’Espagne qui d’ailleurs, avec la prise de Naples a
mis un terme aux ambitions de Charles VIII mais pas aux ambitions
maritimes de la France qui sera présente sur tous les continents, mais
trop menacée, en Europe, par l’ennemi héréditaire pour avoir les moyens
d’y rester.
« L’habile politique de Richelieu – et
de Mazarin – vis-à-vis des Etats allemands nous apporta le mythe (pourquoi
le mythe ?) des frontières naturelles…
Visant l’affaiblissement du Saint Empire et le
maintien du morcellement politique allemand : quelque 350 à 400
potentats et villes libres, le tout encore divisé par la pratique de 3
confessions : calvinisme, luthérianisme, catholicisme, les traités de
Wesphalie ont confirmé l’émiettement politique de l’Allemagne. Aussi, au
lieu de « laisser de côté toute ambition maritime » la France, rassurée
à l’est, aurait pu mener de grandes aventures au-delà de son
territoire ? Mais, pour elle le principal adversaire était
l’impérialisme espagnol puis allemand, la Grande-Bretagne construisant
un empire hors d’Europe. L’ennemi était sur le continent.
A.Minc : « enfin la Révolution… notamment
avec le Rhin, nous apporte le mythe des frontières naturelles ».
Erreur, un siècle avant la Révolution Vauban
avait construit, aux frontières naturelles, dictées par la configuration
du territoire, sa « ceinture de fer ». La carte de places fortes
françaises avant la Révolution est significative. Ces places fortes
forment une « ceinture » quasi continue, de Dunkerque à la côte d’Azur
passant par Valenciennes, Mézières, Sarrelouis, Strasbourg, Besançon,
Grenoble, Embrun, toutes face à l’est.
Au nord de Caen à St Omer, la plus forte
densité est au nord-est, formant une frontière artificielle sur la route
des invasions par la plaine du nord. (Voir Vauban par Anne Blanchard.
Fayard 1996, page 295.)
L’identification et la défense des
frontières naturelles, la matérialisation du « pré carré » sont dues à
l’ancien régime, pas à la Révolution.
« La mauvaise relation de la France
avec le capitalisme m’apparaît comme un thème majeur. Analysée d’un
point de vue historique, elle vient d’une succession de trois
événements : la révocation de l’édit de Nantes, la faillite bancaire de
John Law et le traité de Paris de 1763 ».
Notre
auteur a tout à fait raison de citer la révocation de l’édit de Nantes.
Elle ruina une grande partie l’œuvre grandiose de Colbert… au profit de
Brandebourg et aussi de la Hollande et de l’Angleterre où se réfugièrent
quelque 30.000 huguenots, pays qu’ils enrichirent de leurs savoirs. Ce
fut une malencontreuse manifestation de l’absolutisme royal. La
Révocation fut suivie d’une décision, à l’époque, révolutionnaire :
l’égalité du citoyen devant l’impôt et crée l’impôt sur le revenu. C’en
était trop, la réforme échoua, après avoir mis à mal l’économie du pays.
… la faillite bancaire de John Law…
C’est
négliger le fait qu’à la même époque la spéculation en Angleterre comme
en France, aboutit au krach de la Cie de Mers du Sud et au suicide du
ministre anglais des Postes tandis que le gouvernement était renversé et
que l’opposition, avec Walpole prenait le pouvoir. La crise britannique
fut encore plus grave que la française et l’effort colonial français
retardé si celui des Britanniques ne fut guère ralenti. Mais dans les
deux pays le capitalisme fut loin d’en souffrir . Au contraire,
l’industrie se développa et l’exploitation agricole créa de grands
propriétaires fonciers, transformant les paysans en ouvriers, et formant
un nouveau prolétariat. En France, le cardinal Fleury repris la
politique de Colbert, libéralisme en plus, dont profita le capitalisme
naissant. En peu de temps la marine marchande française quintupla tandis
qu’était entreprise la mise en valeur de la Louisiane.
D’après l’historien Jacques Pirenne
« l’expansion coloniale que l’interventionnisme de Colbert n’avait pas
su donner à la France, fut réalisé par la liberté commerciale que Law
introduisit dans le royaume et que Fleury respecta. « La faillite de Law
n’eut donc pas les conséquences que leur attribue A. Minc.
A.Minc :
la faillite de John Law… a provoqué un dégoût de la monnaie. Dégoût
modéré semble-t-il. Jacques Pierenne est en désaccord avec notre
auteur : « De 1716 à 1740, la France avait connu un grand essor
économique. Le capitalisme avait pris dans l’Etat une influence de plus
en plus considérable… la Compagnie des Indes… ne cessait de grossir son
capital ». S’il y eut « dégoût de la monnaie », ce fut fort brièvement.
Au siècle suivant, l’œuvre de Balzac témoigne
du rôle primordial de l’argent dans la société française.
A.Minc :
La mauvaise relation de la France avec le capitalisme vient…
(aussi) du traité de Paris en 1763.
L’Histoire est encore en désaccord : « Au
lendemain de la paix le commerce maritime de la France rebondit
immédiatement… le renouveau du commerce colonial, au lendemain de la
paix valut une extraordinaire prospérité aux ports de l’Atlantique…
Bordeaux devient le centre le plus actif du commerce international ».
Certes, durant la guerre, le commerce extérieur du
royaume avait été fortement atteint, en fait réduit de moitié.
Mais il y eut « rebondissement ». L’auteur de « Une Histoire de France »
modestement, revendique le qualificatif « d’historien du dimanche… qui a
beaucoup lu… sans la rigueur de l’ascèse. Mais en procédant à des
rapprochements inattendus, « que l’on peut, évidemment, contester ».
Contestons.
C’est sans doute en se référant à la politique
britannique que A.Minc peut, en comparaison, évoquer la « mauvaise
relation avec le capitalisme » d’une part et le repli sur le continent,
la renonciation au commerce colonial, d’autre part.
Or, à l’époque, au 17ème siècle et
au début du suivant, la situation de la France avait des traits bien
spécifiques :
-Terre riche, propice aux travaux
agricoles qui n’incitait guère à chercher fortune ailleurs comme ce fut
le cas des Britanniques, des Hollandais, des Espagnols ou des Portugais.
-Terre fort peuplée : trois fois plus
que les Iles Britanniques, plus que tous les Etats du Saint Empire
réunis.
-A l’époque, le travail de la terre,
n’exigeait pas d’investissements d’équipements et le recours au
capitalisme.
Ces spécialités apparaissent plus
déterminantes que les « accidents de parcours » cités par l’auteur.
Mais, vieilles évidences, elles sont moins stimulantes que les
événements mis en exergue par A.Minc. Pour la France, relativement
brèves, ont été les exigences du colbertisme et de son mercantilisme
alors qu’elles étaient vitales pour la Grande-Bretagne, au sol ingrat et
au sous-sol riche en charbon, mais exploité seulement un siècle plus
tard.
A.Minc : Bismark, l’homme sage qui ne cesse
de se retenir…. Clemenceau l’homme qui fonce et ne comprend rien… le
traité de Versailles fut l’un des actes les plus malencontreux de
l’Histoire.
L’homme sage, « qui ne cesse de se retenir »
n’en a pas moins lancé 60.000 hommes à l’assaut du petit Danemark (1864)
pour reprendre le Schlewig, à la population danoise en majorité. « Homme
sage » il se joue de Napoléon III lors de l’entrevue de Biarritz afin de
s’assurer de la neutralité de la France pour s’en prendre plus librement
à l’Autriche, et c’est Sadowa. Sa « sagesse » le conduit à transformer
la fameuse dépêche d’Ems de Guillaume de Prusse en un texte condensé et
brutal afin de conduire la France à réagir en déclarant la guerre à la
Prusse, origine de près d’un siècle de malheurs.
Sans doute est-ce toujours cette « sagesse »
qui inspira Bismark lorsqu’il impose à la France le traité de
Francfort : annexion de l’Alsace, absorption d’une partie de la Lorraine
– dont Metz – plus de 6 milliards d’indemnités, occupation militaire
de la France jusqu’au paiement du dernier franc. Et c’est toujours avec
« sagesse » qu’il força plus de 1,5 million de Français à passer sous la
coupe de l’Allemagne, contraignant 300.000 d’entre eux à fuir leur
terre. En réalité, il mit en pratique avec ruse, et aussi brutalité, les
idées des pangermanistes allemands du siècle (Herder, List, Naumann,
Ratzetter, Treitschke… dont les thèses conduiront au national-socialisme
et aux tristes manifestations de la barbarie allemande).
C’est encore l’Allemagne, cette fois celle de
Guillaume II, qui encourageant l’Autriche à la fermeté contre la Serbie
à la suite de l’assassinat du grand duc François-Ferdinand (28 juin
1914) réunit les conditions de la guerre de 14-18.
Après l’entrée en guerre des Etats-Unis et
l’envoi sur le théâtre des opérations de plus d’un million d’hommes,
c’est pour l’Allemagne la défaite et la décomposition du régime :
révoltes populaires, conseils d’ouvriers et de soldats, fuite de
l’empereur en Hollande. Du 30 octobre au 11 novembre sont signés les
armistices. A Rethondes, Washington intervient imposant aux Alliés de
respecter la déclaration des 14 points de Wilson. Aussi les conditions
de cet armistice sont-elles surprenantes :
-Les Alliés anglo-saxons se
contentaient de l’évacuation de la Belgique et de l’Alsace-Lorraine.
Heureusement pour la France Clemenceau « fonça » et obtint l’occupation
de la rive gauche du Rhin, bien maigre compensation au regard de la
ruine du nord-est de la France et des millions de victimes de la guerre.
D’ailleurs, soucieux de leur sécurité plus que de celle de la France,
les Etats-Unis exigèrent la livraison des sous-marins allemands, et la
Grande-Bretagne des grands bâtiments de la flotte de guerre allemande.
La France devait se contenter de l’artillerie lourde et de matériels
roulants. Etats-Unis et Grande-Bretagne aux territoires intacts vont
dominer la conférence de la Paix et, ensuite, les fameuses Réparations.
Ils étaient tous deux pressés de commercer avec une Allemagne qui, elle
aussi, n’avait pas été ravagée, comme la France, par la guerre. Wilson
et Lloyd George refusèrent le rattachement de la Sarre à la France,
Clemenceau et Poincaré obtinrent que la rive gauche du Rhin serait
occupée pendant 15 ans, durée du paiement des « Réparations ». Si la
guerre avait coûté plus de 350 milliards de francs, les grands Alliés
refusèrent d’aller au-delà de 100 milliards. Une Commission interalliée
évaluerait les dommages causés par la guerre. Faute d’avoir poursuivi
les hostilités (en novembre 1918) jusque sur le territoire allemand les
vaincus ne se rendirent pas compte de la défaite de leurs armées et
protestèrent contre un traité bien moins sévère que celui de Francfort.
Et c’est tout à l’honneur de Clemenceau d’avoir défendu les intérêts de
la France dont les Grands Alliés faisaient peu de cas. De surcroît,
avant même que les différents traités de paix soient signés, Washington
refusa la ratification du traité de Versailles. En réalité, la défaite
des armes de l’Allemagne se transforma aussi en succès politique. Ce
n’est pas Clemenceau qui ne « comprenait rien » mais d’abord Wilson puis
Dawes et Young supprimant le principe de la responsabilité de
l’Allemagne. D’où jusqu’en 1930, des années de prospérité mais la
dépression américaine de 1929.
Déjà, en lisant « Ce monde qui vient » le
« critique du dimanche » avait été surpris de constater que l’auteur
n’avait fait aucun commentaire sur les conséquences de la dictature de
la quête d’énergie, sur le bouleversement de l’économie mondiale due au
renoncement au bi-métallisme par les Etats-Unis, à l’énormité de la
masse monétaire artificiellement créée, pas d’allusion non plus à la
désindustrialisation des « anciennement industrialisés » occidentaux, ni
dans un autre ordre d’idées aux vastes mouvements migratoires dont nous
sommes aujourd’hui les témoins. Pourtant, là aussi, est le « monde qui
vient ».n
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