Le
chef des armées
est en réalité un chef désarmeur
par Pierre-Marie Gallois
C’est
dans le cadre d’une situation du monde bien différente de celles dont
l’Histoire nous laisse des traces, que nous vivons. Amplifiée par
l’évolution des techniques, la mondialisation des échanges, personnes,
biens, services, exerce à la fois ses bienfaits et ses méfaits.
Certes, depuis un
demi-siècle le monde, dans l’ensemble, s’est enrichi, les niveaux de vie
ont été améliorés, de vastes portions de l’humanité sont sorties de la
misère. Mais les bénéfices moraux et matériels de cette frénésie de
travail, de production, et de consommation, sont de plus en plus
inégalement répartis. La grande majorité n’en a profité que
marginalement, tandis qu’une minorité a accumulé d’énormes profits.
Cela aussi, parce qu’il
n’existe pas d’autorité mondiale pour gérer humainement les excès de ce
siècle de débordements financiers et commerciaux. Seuls, les
Etats-nations auraient pu, chacun pour ce qui le concerne, maîtriser
cette frénésie et protéger sa population en conciliant justice sociale
et globalisation des échanges, notamment l’impact du gigantesque
potentiel de production des deux peuples milliardaires en vies humaines,
donc en travailleurs.
Or, la
mondialisation a imposé l’affaiblissement des Etats-nations, donc leur
appauvrissement, voire leur disparition.Plus le monde s’ouvre, plus les
Etats auraient dû gagner en puissance pour en contrôler les excès. Nous
assistons au phénomène inverse. D’où une première contradiction dont
pâtit l’humanité.
En ce qui
concerne la France – qui est prioritaire ici – autre contradiction :
Depuis des années, les Français, en majorité, réclament « moins d’Etat ».
Mais, dans le même temps, en majorité également, ils demandent à l’Etat
une assistance de plus en plus grande, donc de plus en plus coûteuse,
fournie par un Etat dont ils ont voulu l’appauvrissement.
Cette incohérence est à
l’origine du mécontentement social.
Ce ne sont pas les
hommes, mais les Institutions de la Vème République – dévoyées en 1962
par l’élection présidentielle au suffrage universel – qui conduisent le
pays à l’abîme. Nul ne conteste le bon sens dont font preuve, en
général, les Français. Mais il est normal que leurs préoccupations
individuelles intéressent l’immédiat ou le très court terme. Or, c’est
le long terme en vue, avec lequel se gouverne un pays. Ces Institutions
maléfiques sont telles que les autorités en place – ou désireuses d’y
être – ne connaissent que les sondages hebdomadaires, reflet des humeurs
du moment car il s’agit, pour elles, en permanence, de racoler des voix,
si pernicieux que soit ce racolage.
Ainsi, en moins de quarante ans, les gouvernements successifs exploitant
des Institutions perverses ont modifié la Constitution pour plaire à
l’opinion (quinquennat), désindustrialisé le pays qui, de producteur est
réduit au rôle d’acquéreur de biens d’équipement conçus et construits
hors de France et le pays s’appauvrit d’autant, délocalise le peu de
travail qui lui reste, entretenant le chômage local et la baisse du
niveau de vie. C’est ainsi qu’il a renoncé à l’industrie de l’aluminium
(au profit du Canada), de l’acier (Inde), de l’électronique industrielle
et ménagère ( Chine, Suède, Allemagne, Finlande), de la machine-outil
(Allemagne, Suisse), des constructions navales (Norvège et maintenant
Corée du Sud), tandis qu’il perdait le marché mondial des avions de
combat qu’il avait gagné sous la IVème République, puis perdu au profit
de l’Allemagne, la famille des « Airbus » que nos ingénieurs avaient
développé. La moitié des entreprises cotées en bourse sont passées sous
contrôle de l’étranger.
Enfin, aux abois après avoir mené une politique économique désastreuse,
le pouvoir vend le patrimoine afin de se procurer quelques ressources. A
ce train l’on en viendra à vendre Versailles et à louer ou vendre nos
cathédrales !
La politique étrangère et les armées de la nation témoignent de la
nocivité du système électoral de la Vème République. En effet, il y a
peu, un sondage général avait montré que 6 % des Français
s’intéressaient encore à la politique étrangère de leur pays et 1 %
seulement à ses armes et à son appareil militaire. Les politiques en ont
conclu que cette minime portion de l’électorat ne présentait pas
d’intérêt, d’où le recours a un « ministre » européen des affaires
étrangères, en l’occurrence, Monsieur Javier Solana dont on ne voit pas
comment il aurait pu être l’artisan d’une politique « étrangère »
conforme aux intérêts de la France, alors qu’il ne peut parler que des
compromis obtenus après avis de la majorité requise des membres de
l’Union.
D’où aussi le délabrement de notre appareil militaire également victime
de la « notion de suffisance » qui n’est qu’un cache-misère, car il n’y
a pas de « suffisance » lorsqu’il s’agit de la grandeur d’une nation,
ses armes en étant une spectaculaire matérialisation.
Les carences de l’Union européenne ont transformé ces échecs nationaux
en catastrophes collectives. Voici les faits :
1)
Renseignement,
guidage, contrôle à partir de l’espace :
Au début des années 80, le
président Reagan avait lancé le projet G.P.S. Il a fallu une quinzaine
d’années pour que les Européens s’en soucient. Inutile et coûteux
estimaient les Britanniques, oui, peut-être, mais pas d’utilisation
militaire, disaient Londres et Berlin pour plaire à Washington, pas de
financement privé, querelles d’intérêt entre les firmes enfin associées
pour réaliser le projet : ALCATEL-LUCENT-THALES-EADS, FINMECANICA, AENA
et HISPASAT (Espagne), TELE OP (Allemagne), INMARSAL (Grande-
Bretagne) ; querelles nationales : Berlin veut le QG à Munich et Paris à
Toulouse, l’Espagne entend avoir des centres de contrôle et aussi les
Tchèques, les charges de travail ne conviennent ni aux uns, ni aux
autres. Le temps passe. La Chine se désiste au profit de son BEIDOU.
L’Europe ne lance qu’en
2005 le premier des 30 satellites nécessaires, et encore ce sont les
Russes et leur fusée qui ont mené l’opération. En Europe, lancé en 1994,
le projet ne verra peut-être sa première utilisation qu’en 2012 ou 2015,
soit 30 ans après la décision américaine… Au moins un demi-fiasco
européen.
2)
Aviation militaire ou le fiasco total :
Avec deux entreprises à
haut rendement, la Société nationale « Aérospatiale » et les « avions
Dassault », la France détenait le marché mondial. L’ « Aérospatiale »
était l’héritière des bureaux d’étude qui avaient conçu et construit les
« Nord-Atlas », les « Caravelle », « Concorde », « Airbus », des
hélicoptères mondialement utilisés, des missiles stratégiques et
tactiques, des satellites… Quant à Dassault, avec ses « Mirage », « Alpha-jet »
et « Atlantique », il équipait une cinquantaine de pays, et non des
moindres.
Ce gigantesque marché est
définitivement perdu au profit des constructeurs anglo-saxons. Perdu par
d’absurdes décisions du gouvernement français privant de travail des
centaines de milliers de spécialistes français contraints à d’obscures
reconversions.
A
des fins de politique électorale, le gouvernement Jospin-Strauss-Khan a
cru bon de « privatiser » l’« Aérospatiale » et, avec les Allemands de
créer une société nouvelle, EADS, siégeant en Hollande et groupant les
activités militaires et civiles de l’ex-Aérospatiale, y compris
« Airbus ». Paris ne conservant que 15 % du capital et se préparant
d’ailleurs à les brader. EADS cherche à vendre l’ « Eurofighter »
anglo-allemand, concurrent du « Rafale » français. Comble de
l’irrationnel, voici que le contribuable français finance l’« Eurofighter »
anglo-saxon par le biais d’EADS dans le même temps qu’il a investi des
milliards dans le programme « Rafale » (celui-ci, lancé au début des
années 80 devant être un « avion européen » selon Charles Hernu).
Ainsi, la France
détruisait elle-même ce qu’elle avait conçu et construit.
Autre échec, le retard d’EADS
dans la fabrication de l’avion de transport militaire A 400M. Déclaré
nécessaire au début des années 90, en 2008, près de 30 ans plus tard,
EADS a été incapable de lui faire exécuter son premier vol comme
prototype. Mais quelque six Etats européens devaient collaborer, d’où
négociations, discussions, renoncements, cafouillage européens devenus
classiques, blocage des Allemands, rejet italien, ainsi que du Portugal.
Bref, autre fiasco.
La
Société EADS-AIRBUS a été une absurde construction industrielle et
commerciale, avec de multiples niveaux administratifs bi-nationaux,
sinon tri-nationaux avec l’Espagne. Le résultat est désastreux pour la
Société et pour la France. Celle-ci a remis son industrie aérospatiale à
l’Allemagne dont les représentants occupent tous les postes importants,
éliminant peu à peu les activités françaises. Faute de compétences, tous
les programmes sont en retard, et l’aventure « Airbus » risque de
tourner au plus mal. Le tandem Chirac-Jospin a ainsi mis un terme aux
ailes françaises et compromis les réalisations soi-disant européennes.
Etats-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne en tirent parti. Entre temps, ces
atermoiements ont ouvert le marché aux Etats-Unis. L’avion F.16 équipe
le Danemark, la Finlande, la Grèce, les Pays-Bas, le Portugal,
l’Espagne, la Turquie, tandis que la Grande-Bretagne, par la suite, a
investi 2 milliards de dollars dans le F. 35 américain, l’Italie 1
milliard, les Pays-Bas 800 millions, le Danemark 125 et aussi la
Norvège. Et le Canada et la Turquie avec l’Australie veulent coopérer et
aussi utiliser cet appareil. Pour le siècle, le marché est acquis aux
Etats-Unis, avec une modeste part à l’ « Eurofighter » anglo-allemand.
La France ayant tout perdu. Et définitivement.
3)
Matériel militaire terrestre :
Même
faillite en ce qui concerne le matériel terrestre de combat.
Faute de commandes de l’Etat
et de l’étranger, le GIAT qui fabrique le char « Leclerc » entre autres
équipement de nos forces terrestres, a fermé nombre d’établissements et
ramené son personnel de 13.000 à 3.000 personnes. Il a pris un autre nom
(NEXTER) afin d’effacer un passé peu glorieux et renoncé aux chars
lourds pour la suite de l’AMX 10 à roues et au canon de 155 m/m. Mais la
place est prise : la Grande-Bretagne avec « BAE System » a acquis
« ARMOR HOLDING » aux Etats-Unis, tandis que la puissante firme
américaine « GENERAL DYNAMIC » qui construit les chars « ABRAM » a
acheté, à Vienne, les usines « STEIR » et une entreprise similaire en
Espagne s’ouvrant ainsi le marché européen.
Ainsi, pour « construire » l’Europe, il a fallu déconstruire ses
Etats-membres, créant sur le vieux continent un vide stratégique total
et un état de dépendance absolu.
4)
Carences sur mer :
La France a
fermé les uns après les autres ses chantiers navals. Les prestigieux
« Chantiers de l’Atlantique » qui ont produit tant de bateaux recherchés
dans le monde, sont passés sous contrôle norvégien puis, maintenant,
s’accommodent d’une minorité de blocage sud-coréenne, l’Asie étant venue
chercher à bénéficier de notre ex-savoir faire. Paris s’en émeut et met
« un pied » (petit) dans l’entreprise.
S’ajoutent à
ces renoncements la pitoyable gestion de la fin du « Clemenceau » et
surtout l’affaire du second porte-avions. Un jour il est déclaré
« indispensable » par le président futur en campagne électorale mais,
peu après, la mise en chantier est repoussée à la prochaine échéance
électorale présidentielle. Pourtant, le candidat à l’Elysée avait
déclaré : « Nous refuser d’avoir les moyens d’intervenir au loin ce
serait, implicitement, laisser à d’autres la gestion des affaires
mondiales ».
C’est bien ce
que cette politique incohérente impose au pays. Depuis 1994, il n’est
question, dans les projets officiels que d’ « intervenir à distance »,
des dizaines de milliers d’hommes à des milliers de kilomètres. Or, nous
n’en avons pas les moyens.
- Pas
d’avions cargos lourds. Paris s’en sort en louant aux Russes leurs gros
avions de transport de troupes et de fret.
- Pas de chasseurs à long
rayon d’action pour protéger les points d’intervention lointains (il
existe un seul prototype, le MD. 4000, mais il est au musée de l’Air).
- Pas d’engins à
courte portée pour défendre localement le petit corps expéditionnaire
français (le « Hadès », à charge classique, aurait pu servir. Il a été à
la casse).
- Peu ou pas de bâtiments
de débarquement et un seul porte-avions jouant les intermittents.
On
voit mal comment, avec de telles carences, la France pourrait intervenir
à distance de manière indépendante et en fonction de ses intérêts. La
tragi-comédie du deuxième porte-avions est, hélas ! significative. Quant
aux pays européens, en grande majorité, ils ont choisi l’OTAN et
l’éventuelle intervention américaine à leur profit. Aussi font-ils
l’économie d’un effort militaire national. En conclusion, dire que les
Etats-Unis admettent maintenant un système militaire européen
indépendant n’est qu’une expression dépourvue de sens.
Que signifie-t-elle alors
que tout le matériel de cette Europe sera fourni, entretenu, renouvelé
par les Etats-Unis ? Evidemment en fonction de leur intérêt.
Les Français ayant admis
leur plongée dans l’abîme avec la perte de leur souveraineté et de leur
indépendance, la réalité s’adapte à leur idéologie. Ce déclin leur
convient car il épargne l’effort, si bien qu’ils ne feront rien pour en
sortir. Comme les civilisations, les nations sont mortelles, et la Vème
République a seulement accéléré le processus de désintégration
nationale. n
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