La
Méditerranée
et l'atome
par Pierre-Marie Gallois
Le
président de la République a proposé de transformer le partenariat
esquissé à Barcelone (en 1995) des pays méditerranéens en une union
comparable à celle qui existe entre les Etats européens membres de
l’Union. Participeraient à cette nouvelle union, sur la rive
septentrionale : l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, Malte et le
Portugal. Et sur la rive méridionale : l’Algérie, l’Egypte, la Libye, le
Maroc, la Tunisie et la Turquie, celle-ci sans doute à la place de la
Mauritanie qui n’est pas méditerranéenne.
La
France serait renforcée par l’apport des pays du littoral méridional de
la Méditerranée en majorité francophones. Présente à la fois dans
l’Union européenne et dans l’Union méditerranéenne elle étendrait son
influence et verrait s’élargir ses marchés. Plus forte au nord de
l’Europe elle le deviendrait aussi au sud.
Ces privilèges n’ont pas échappé à ses voisins si bien que la
proposition a été diversement accueillie. Y seraient favorables – sous
réserve d’éclaircissement sur le projet – les pays du Maghreb et l’Egypte,
en Afrique, les nordiques Suède, Pays-Bas, en Europe.
En
revanche, l’Italie et l’Espagne s’inquiètent de la place que prendrait
la France dans un domaine qui est aussi pour beaucoup le leur, tandis
que l’Allemagne est nettement opposée à la suggestion française.
On
comprend les réticences de Berlin, l’Allemagne tenant à dominer l’Union
européenne par sa puissance économique et aussi la position stratégique
qu’elle occupe en Europe. Or, la France, sinon menant le jeu
méditerranéen, du moins y participant avec des atouts considérables,
élargirait son influence dans la gestion des affaires de l’Union si elle
intervenait aussi dans celles du monde méditerranéen.
-La mer méditerranée conduit aux
sources d’hydrocarbures. Algérie et Libye sont producteurs et à l’est
aboutissent les conduits des richesses énergétiques d’Irak et de la
Caspienne. Elle est, au sud du continent, le pendant de la mer du nord
dont les gisements servent plus particulièrement les intérêts de la
Grande-Bretagne et de la Norvège. Le projet français pourrait rivaliser
–au moins partiellement – avec le ravitaillement de l’ouest européen par
les oléoducs et gazoducs russes et équilibrer ainsi les accords
russo-germaniques récents.
-Le projet français spécule aussi sur
le souci légitime des pays du pourtour sud de la méditerranée de se
préparer à la raréfaction, puis à l’épuisement des énergies fossiles en
ayant recours à la désintégration de la matière. Et, à la différence de
l’Allemagne qui a renoncé, la France est en mesure de satisfaire les
besoins énergétiques d’origine nucléaire de l’ensemble méditerranéen.
-En 2030 les peuples de la rive
méridionale de la méditerranée compteront probablement près de 450
millions d’habitants (alors que ceux du septentrion n’en rassembleront
que la moitié). Mais, ces derniers, par leurs capacités scientifiques et
techniques peuvent contribuer efficacement au développement de la rive
sud, aux populations en quête du « mieux vivre » des sociétés plus
avancées. La France est l’une de ces nations d’autant qu’une large
fraction du pourtour méridional de la méditerranée est francophone et
que la France est aussi l’aboutissement de bien des flux migratoires
émanant du sud. Il y a là un vaste potentiel d’échanges, le nord
équipant les riverains du sud avides, à leur tour, d’industrialisation à
l’ « occidentale ». Démarche temporairement rémunératrice pour le nord
et, à long terme, pour le sud, celui-ci un jour, satisfaisant lui-même
ses besoins. La Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la Russie, la Chine,
les pétroliers du Proche-Orient ont déjà exploité ce potentiel en ce qui
concerne les hydrocarbures, les travaux publics, l’équipement
touristique. Accusant un important déficit de sa balance commerciale
(près de 45 milliards de dollars), il est temps que la France s’ouvre
vers le bassin méditerranéen d’autant qu’elle détient des capacités
complémentaires des besoins de ces pays. A la différence des entreprises
qui l’ont devancée, la France cherche à institutionnaliser sa démarche
en lui donnant un cadre politique.
Comme toute politique, celle-ci suscite des oppositions. Celle de
l’Allemagne, évoquée précédemment. Berlin craignant de perdre la
prédominance en Europe, la France augmentant son influence. Celle de la
Turquie, forte puissance méditerranéenne désireuse de devenir membre à
part entière de l’Union européenne et redoutant d’être « seulement »
reléguée dans une future union méditerranéenne, à la structure encore
mal définie. Ankara se tourne davantage vers le nord-ouest du continent
européen que vers les rivages du nord de l’Afrique.
Autre obstacle, les hostilités israélo-palestiniennes. Comment
concilier, dans une vaste entreprise politicio-commerciale, la majorité
musulmane avec la minorité juive ? Toutes les tentatives ont échoué et
réussir une certaine union méditerranéenne exigerait d’ignorer l’Etat
d’Israël et la Palestine, ce qui ne laisserait pas de peser sur cette
union, même si elle était plus commerciale que politique. Les
interventions iraniennes au Liban, les visées de la Syrie sur Beyrouth
compliquent encore la situation sur cette portion de rivage
méditerranéen.
Cependant, les atouts que possède la France incitent à rechercher des
compromis. L’atout maître de la France réside dans ses capacités
scientifiques et techniques nucléaires. Et à la fois en ce qui concerne
la recherche et l’industrialisation correspondante. La préparation de
l’avenir est maintenant dominée par les exigences – élémentaires – de
l’environnement d’une part, et de la disponibilité d’une énergie de
substitution compte tenu de l’épuisement des ressources en
hydrocarbures, d’autre part. Dans une certaine mesure la désintégration
de la matière satisfait, simultanément, ces deux conditions. Aussi
est-il évident que les pays pétroliers envisageant l’épuisement de leur
pactole, comme les consommateurs, aspirent à disposer de l’énergie
nécessaire au développement économique et que la filière atomique leur
est indispensable.

Aussi la France reprend-t-elle à son compte le programme « Atom for
peace », lancé par le président Eisenhower au cours des années 50 dont
un article du traité de non prolifération précise que « les
applications pacifiques de la technique nucléaire doivent être
accessibles à tous les signataires du traité ». Transposant ce texte
visant l’universel au cas particulier de la méditerranée, le président
français justifiait la démarche lors d’un déplacement en Libye au cours
de l’été dernier : « Si on ne donne pas l’énergie du futur aux pays au
sud de la méditerranée comment vont-ils se développer » ? Et en
décembre, parlant à Constantine, M. Sarkozy déclarait : « Le partage du
nucléaire civil sera l’un des fondements du pacte de confiance que
l’Occident doit passer avec le monde musulman »… pacte de confiance déjà
conclu entre Paris et Alger et concernant l’accès de l’Algérie au
processus nucléaire civil.
Bien qu’il réponde à l’attente des Etats méditerranéens qui en
bénéficieraient – et qu’il les crédite d’une totale bonne foi quant à
l’application du TNP, le projet français associe, bien audacieusement,
le nucléaire civil à l’entreprise générale de coopération économique,
sociale, culturelle, objectifs officiels.
Audacieusement car les démarches analogues précédentes n’ont pas été
heureuses :
-C’est ainsi que l’équipe
gouvernementale Giscard- d’Estaing-Chirac ayant invité l’Iran à
participer au financement d’Eurodif, société produisant le
combustible nucléaire nécessaire au fonctionnement de centrales
atomiques génératrices d’énergie, la France se vit réclamer le
remboursement d’un milliard de dollars, lorsque en 1979 Khomeiny prit le
pouvoir à Téhéran. Refusant d’abord de s’incliner devant cette rupture
unilatérale du contrat, Paris remboursa en paiements échelonnés. Mais
non sans que Téhéran ait manifesté son impatience (par des prises
d’otages au Liban et des attentats sur le sol français). Amère
expérience qui causa bien des souffrances…
-C’est ensuite, en 1975, la
même équipe initiant Saddam Hussein au nucléaire. Sortant de l’Elysée,
le président irakien confia à la presse sa satisfaction. En substance :
« grâce à ces entretiens, l’Irak serait le premier pays musulman à
posséder l’arme atomique ». Et un accord fut signé visant la fourniture
de centrales atomiques et la formation de scientifiques irakiens. On
connaît la suite avec les désastreuses guerres d’Irak, la politique
française ayant fourni au président américain le prétexte à l’invasion
de ce malheureux pays.
La
désintégration de la matière, en dépit des services qu’elle rend, n’a
pas bonne presse. Militairement utilisée, au choc et à la chaleur de
l’explosif chimique, elle ajoute la radioactivité aux effets nocifs
tenus pour permanents compte tenu de la durée de la vie humaine.
Industriellement, elle laisse des déchets difficiles et coûteux à
neutraliser. Aussi l’opinion publique, en général, souhaite qu’on en
limite l’extension et que l’article VI du TNP soit appliqué qui vise le
désarmement général… nucléaire en tête… D’où la manifestation d’une
facile hostilité à l’égard du projet français d’union dans la mesure où
il impliquerait l’extension du domaine nucléaire, éventuellement
militaire, à des Etats scientifiquement peu préparés et parfois
politiquement instables.
La
filière atomique est bivalente puisqu’elle peut satisfaire des besoins
industriels ou militaires. Il en est d’ailleurs ainsi de bien d’autres
disciplines. Un brillant ingénieur sortant d’une grande école
scientifique peut aussi bien gérer une entreprise financière ou
commerciale que s’orienter vers l’étude et la réalisation d’armes de
destruction massive. En ce qui concerne la science de l’atome, il existe
des moyens d’en limiter les applications à des activités pacifiques. Par
exemple, obtenir que le combustible usagé soit contrôlé par l’Agence
Internationale de l’Energie Atomique. Ou bien qu’il soit traité sur
place, sous le contrôle de cette agence pour le rendre impropre à des
usages militaires.
-D’ailleurs, contrairement à
un sentiment largement répandu le bilan du nucléaire « militarisé » est
loin d’être négatif. Il a mis un terme aux conflits d’extermination
comme ceux qui, au XXème siècle firent tant de victimes. L’arme atomique
fait redouter des dommages excédant, par leur ampleur, tout enjeu
politique. Entre Etats nucléairement nantis, même inégalement, démesuré
est le risque de recourir à l’épreuve de force. Et Hiroshima a révélé au
monde cette démesure.
Le bombardement d’Hiroshima
et celui de Nagasaki ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ».
C’est oublier qu’ils ont stoppé net une guerre d’usure particulièrement
meurtrière alors que ni l’attaque de Dresde (13 février 1945 et ses
40.000 victimes) ni le bombardement de Tokyo (9 mars 1945 et quelque
100.000 morts) n’avaient imposé l’arrêt des hostilités, Hiroshima
sauvant des centaines de milliers de vies humaines, prix de la poursuite
des hostilités. Et il a suffit d’un avion d’une, voire de 2 bombes, pour
qu’un équipage de 12 hommes mette quasi instantanément un terme à une
guerre qui avait duré six ans, opposant les combattants par dizaines de
millions, leurs canons et chars d’assaut par centaines de milliers,
leurs avions par dizaines de milliers, leurs navires de guerre par
milliers et mobilisant, de part et d’autre, de gigantesques industries
d’armement.
-Entre l’Inde et le Pakistan,
toutes deux puissances atomiques militaires, il n’est plus question d’en
découdre les armes à la main comme ce fut le cas en 1949 et en 1965. Le
Cachemire est toujours la pomme de discorde mais la négociation s’impose
et le recours à la guerre est exclu.
-En 1962, la Chine et l’Inde
s’affrontaient militairement sur les hauteurs de l’Himalaya. Mais en
1964, la Chine est devenue une puissance nucléaire et l’Inde en 1974.
Depuis, l’on discute et négocie, l’atome, partagé, interdisant la
guerre.
-En 1959 tournent à l’aigre
les relations entre Moscou et Pékin. Mais, en 1964, la Chine ayant
procédé à ses premiers essais, M. Brejnev entame le processus de
« réconciliation ». Depuis, les deux puissances s’entendent, bien que
leurs intérêts soient parfois divergents (en Sibérie existent les
ressources indispensables au développement de la Chine). Et Moscou ne
craint pas d’armer Pékin, le nucléaire partagé ayant un pouvoir
d’intimidation mutuel.
-La guerre froide entre
l’Ouest et l’Est a été gelée par l’atome militarisé dont le partage a
interdit la montée aux extrêmes. Pas de 3ème guerre mondiale
entre les tenants de l’économie planifiée et ceux de l’économie de
marché mais des hostilités limitées à la manœuvre diplomatique ou
politique contenues afin d’écarter l’irrémédiable.
-Et chacun sait que si l’Irak
avait réellement détenu des armes de destruction massive, à commencer
par des engins atomiques, les Etats-Unis n’auraient pas réuni les
conditions des deux guerres du Golfe et l’Irak n’aurait pas été dévasté.
De même, si en 1999, la Serbie avait été au moins une petite puissance
atomique, elle eût été respectée et non bombardée arbitrairement par
l’OTAN.
Si l’opinion publique n’en a
pas conscience, en revanche, les gouvernements n’ignorent plus les
avantages économiques, scientifiques, techniques d’une part, militaires
et géopolitiques d’autre part que confère la maîtrise de la filière
atomique complète. On conçoit que nombre d’entre eux soient tentés de
s’attribuer de tels privilèges. Etre pourvu d’une source d’énergie
fiable et, dans le même temps jouir, dans l’indépendance, de la sécurité
et aussi du prestige attaché à la science de l’atome, voilà qui est bien
tentant. Surtout pour les Etats qui ne disposent ni d’intimidantes
masses humaines ni de l’industrie lourde nécessaire à leur armement, si
celui-ci est traditionnel. C’est là une situation dont la France est
bien placée pour en tirer parti. Avantage qui déplait à ses partenaires
en Europe. Aussi les objections sont-elles nombreuses :
-Le projet français est
ambigu, disent les uns. On ne sait trop à quoi il peut conduire.
-Il télescope l’accord de
Barcelone (1995) déjà peu concluant et il risque de consacrer le fiasco
de tout nouveau projet visant à gérer politiquement un ensemble aussi
vaste et divers que le méditerranéen, affirment les autres.
-Bruxelles revendique la
mission d’associer l’Union européenne au développement de la rive sud de
la méditerranée. On y estime qu’il ne s’agit pas là d’une initiative
seulement nationale mais bien d’une responsabilité de l’Union.
Toutefois, ignorant ces
réserves, voire cette opposition, Paris persiste et a même réussi à
recueillir une certaine adhésion à son projet, celle de l’Espagne et de
l’Italie. D’où l’Appel de Rome lancé par les Trois, le 20
décembre dernier. ( qui reporte à la mi 2008 l’organisation d’une
rencontre des dirigeants de l’Union avec ceux du sud méditerranéen).
Pour le président de la République, en ce qui concerne l’Union
méditerranéenne… « 2008 devra…. être l’occasion d’avancer de manière
décisive sur ce projet qui est l’une des priorités de ma politique
étrangère. L’objectif est de faire de la Méditerranée un espace de
solidarité et de coopération dont les piliers seraient l’environnement,
le dialogue des cultures, la croissance économique et la sécurité ».
En
avant-première et sans attendre le résultat des « travaux préparatoires
identifiant les domaines de coopération prioritaires », la France a
négocié avec le Maroc, l’Algérie, la Libye et l’Egypte la cession de
centrales nucléaires officiellement destinées à produire de l’énergie à
des fins économiques (en somme dans le cadre, maintenant lointain du
projet « atom for peace » du président Eisenhower).
Au
cours du siècle passé trois révolutions dont deux d’ordre scientifique
et technique et une relevant de l’humain et du confessionnel ont
bouleversé les conditions de la coercition par la force. Les peuples du
sud méditerranéen ont été étrangers, sinon aux manifestations, du moins
aux origines des deux premières si, en revanche, ils ont fourni leur
apport à la troisième. Il s’agit chronologiquement :
.de la conquête de
l’air, domaine d’abord utilisé militairement puis, à la fois, à des fins
militaires et commerciales,
.de la désintégration
de la matière, également d’applications durables, politico-militaires
d’une part, et économiques d’autre part,
.du terrorisme de
groupe (par opposition au terrorisme d’Etat), ultime recours contre le
« blocage » nucléaire qu’il contourne puisqu’il est à la fois partout et
nulle part et que, par conséquent, il n’offre pas d’objectifs aux
représailles si bien qu’il peut s’en prendre aux puissances nucléaires
dont la sécurité est ainsi ébranlée et le pouvoir d’intimidation
amenuisé.
Sans être l’antidote absolu du nucléaire militarisé,
le terrorisme de groupe lui met, maintenant, en évidence des limites
inattendues. Les événements du 11 septembre 2001, et bien d’autres,
sinon de la même ampleur, au moins de la même nature, ont indifféremment
frappé des puissances nucléaires (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Pakistan)
et des Etats dépourvus de cet armement.
Pour des raisons à la fois
politiques et économiques, assorti de la possession de centrales
nucléaires, le projet d’union du sud pourrait transformer en
« sanctuaires » des pays ayant fourni leur contingent au terrorisme de
groupe. Celui-ci serait alors géographiquement localisé mais il
bénéficierait de l’invulnérabilité que confère l’atome formant ainsi de
dangereuses entités politiques. En effet, elles seraient invulnérables
tout en possédant un terrible pouvoir de nuisance sans que celui-ci
puisse être sanctionné.
Nous voici devant un dilemme.
Il ne sera pas possible, indéfiniment, d’interdire aux peuples du
pourtour sud de la méditerranée d’exploiter, à leur tour, les capacités
énergétiques de la désintégration de la matière… Si bien que sera
multiplié le nombre des Etats qui, à l’instar de l’Iran aujourd’hui, de
la Corée du nord hier, ont spéculé sur les deux utilisations possibles
de la filière nucléaire. Car on imagine mal une population de plus de
400 millions retardée dans son développement par une telle contrainte.
Dans un premier temps les exigences énergétiques la feront voler en
éclat et il se peut que le projet français, tel qu’il a été présenté,
rapproche cette échéance.
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