L'indépendance
du Kossovo consacrerait l'arbitraire le plus noir et ouvrirait la voie
aux divers séparatismes
Lettre ouverte à M.
Pierre Moscovi,
Vice-président du Parlement
européen
par Jean-Michel Bérard
Le Christ outragé de
l'église
de Saint-Nicolas près d'Ourochevatz
Le 28 et 29 mars 2007, le
Parlement européen a approuvé par 319 voix contre 268 le rapport sur
l’avenir du Kosovo et le rôle de l’UEprésenté par M. Joost Lagendijk
(1). Ce rapport est une proposition de résolution du Parlement européen
qui valide les conclusions de M. Martti Ahtisaari, envoyé spécial du
Secrétaire général des Nations Unies pour les pourparlers sur le statut
final de la province serbe. Le diplomate finlandais préconise pour
Pristina une forme d’indépendance à souveraineté limitée. Savourez
l’oxymore… M. Ioannis Kasoulides, eurodéputé chypriote affilié au Parti
Populaire Européen, s’est insurgé contre cette nouvelle notion. « Un
pays indépendant est entièrement souverain, ou bien il n’est pas
indépendant ». Tout ceci prêterait à sourire si les 14 pages du
rapport Lagendijk, malgré leurs dénégations (notamment paragraphe 3 p.5)
ne représentaient pas une violation caractérisée, presque à chaque
alinéa, de la Charte des Nations Unies relative à la souveraineté des
Etats, de l’Acte final d’Helsinki de 1975 sur l’intangibilité des
frontières des pays européens, et de la résolution 1244 du Conseil de
sécurité des Nations Unies du 10 juin 1999 qui se réclamait justement du
traité d’Helsinki pour réaffirmer la souveraineté de Belgrade sur le
Kosovo et le maintien de ses frontières.
Mais les eurodéputés
français ont voté en faveur de ce texte ! Je frémis d’avance aux
implications qu’il ne va pas manquer d’entraîner. Faut-il accuser
l’ignorance de nos représentants? Non, M. Moscovici, je ne vous
laisserai pas vous en sortir à si bon compte. Vous, vous savez.
Le rapport commence
(paragraphe B, p.3) par justifier l’agression de la Yougoslavie par
l’OTAN en contorsionnant la chronologie des événements pour les faire
coller à sa thèse. L’Alliance atlantique serait intervenue pour empêcher
une expulsion massive de la population civile. C’est inexact: vous
permutez les causes et les conséquences. Il n’y avait que 2.000
personnes déplacées avant le 23 mars 1999, et en quelques jours, après
le début des bombardements, un million d’Albanais du Kosovo s’enfuirent
ou furent expulsés de la province par les forces armées serbes. Cinq
jours seulement avant la guerre, le 19 mars 1999, une note du Ministère
allemand des Affaires étrangères classée « très confidentielle »
concluait que la répression serbe n’était pas dirigée contre les
Albanais en tant que groupe ethnique, mais contre les membres de l’UCK
et ceux qui les soutiennent. (2) Ce qui change tout : il ne s’agissait
plus de purification ethnique mais de légitime défense d’un Etat
souverain face à une guérilla séparatiste. Cette note mettait
justement en garde contre une initiative militaire occidentale qui
risquait d’attirer des représailles contre la population civile
albanaise. Et c’est précisément ce qui arriva. Les conséquences,
que votre rapporteur refuse obstinément de nommer « guerre », ce furent
soixante dix-huit jours de bombardements. Quinze mille tonnes de bombes
larguées sur tout le pays, dont des munitions à l’uranium appauvri
pourtant interdites par la Convention de Genève, démenti flagrant à vos
prétentions humanitaires. Votre non-guerre, en violant la Charte
de l’ONU, celle de l’OTAN, la Convention de Vienne, de Genève,
d’Helsinki, et accessoirement notre propre Constitution française,
ouvrait également la voie à l’unilatéralisme tel que les Américains le
pratiquent en Irak. Ceux-là mêmes qui le dénoncent aujourd’hui oublient
opportunément de rappeler qu’ils ont été les initiateurs zélés du
précédent.
Vous traitez la
Serbie comme si elle était toujours sous la poigne de Slobodan
Milosevic. Dois-je vous rappeler qu’il a été chassé du pouvoir en
octobre 2000 et est à ce jour décédé ? La Serbie est un Etat
parfaitement démocratique, et malgré le marasme économique dans lequel
se débat le pays, paria de votre « communauté internationale » l’on vit
bien davantage en sécurité à Belgrade qu’à Pristina. Depuis huit ans, le
Kosovo est dissocié de la Serbie et les lendemains radieux du
pluriethnisme que vous nous aviez promis s’y font toujours attendre.
Qu’est-ce qui vous permet de supposer que dans ce domaine,
l’indépendance fera ce que huit années de protectorat onusien n’ont
réussi à établir? Avec votre « société tolérante et non
ségrégationniste » (alinéa D, p.4) vous vous gargarisez de mots,
d’un optimisme de commande digne de l’ère Brejnev. Au Kosovo, la
partition ethnique est une réalité. Songez que les Serbes, actuellement,
ont une telle frayeur de l’indépendance que vous appelez de vos vœux,
qu’ils exhument leurs morts et les emportent dans ce qui reste de
Serbie.
Eglise de l'Annonciation
de la Vierge de Gratchanitsa (1321)
Après l’indépendance, si vous parvenez
à empêcher la sécession des enclaves du nord de la province, vous aurez
pour les Serbes au mieux des réserves indiennes, au pire des ghettos.
Compte tenu de votre histoire familiale, comment pouvez-vous cautionner
cela ?
Quelle ironie que
d’arracher à la Serbie 15% de son territoire pour en faire un Etat
indépendant sur des critères ethniques (vos fameux 90% d’Albanais et 10%
de Serbes, formule qui n’est pas sans rappeler le lâche abandon de
l’Europe de l’Est par Churchill à Yalta), en vous échinant parallèlement
à maintenir une Bosnie-Herzégovine unitaire qui n’a plus de
multiculturel que le vernis, depuis que les trois communautés qui la
composent ont voté pour les camps nationalistes et se tournent
ostensiblement le dos !
Vous validez (alinéas
E, F et G, p.4) les propositions de Martti Ahtisaari d’indépendance du
Kosovo en renvoyant dos à dos les deux parties dont les positions se
seraient radicalisées. En fait, vous punissez Belgrade pour les travers
de Pristina. La Serbie a proposé pour le Kosovo « tout sauf
l’indépendance ». Quel pays d’Europe laisserait une telle latitude à
l’une de ses régions ? Les déclarations radicales, ce sont chez les
Albanais du Kosovo que vous les trouverez, eux qui ne conçoivent rien
d’autre que la sécession. De plus, c’est le non respect de la Résolution
1244 par l’OTAN et la mission des Nations Unies (la MINUK), notamment
sur le plan monétaire, mais aussi de l’administration et la garde des
frontières, qui a rompu les liens entre la capitale et sa province.
Comment à présent prendre prétexte de cette rupture pour la rendre
définitive ? Comment arguer (paragraphe J, p.4) du manque de confiance
entre les communautés et de l’instabilité de la situation pour proposer
la fuite en avant ? Surtout qu’un peu avant, (paragraphe I, p.4) vous
admettez que « les relations entre le Kosovo et la Serbie doivent,
étant donné l’étroitesse des liens culturels, religieux et économiques,
être renforcées ». Quel raisonnement absurde ! D’abord vous dressez
une frontière entre la province serbe et le reste du pays, puis vous
appelez Pristina et Belgrade à renforcer leurs liens par-dessus vos
barbelés !
Votre rapporteur se
félicite (paragraphe 8, p.6) de la proposition de Martti Ahtisaari qui
dessine « les contours d’une large autonomie pour les communautés
serbes et autres comportant un degré substantiel d’autonomie
municipale ». En clair, vous préconisez l’indépendance pour la
province, et l’autonomie pour les municipalités serbes de la province.
Pousser le morcellement à l’extrême, balkaniser les Balkans, quel
programme ! On retrouve là l’esprit de la Commission Badinter,
lorsque durant l’hiver 1991-1992, cette brochette d’apprentis sorciers,
non contente de se hâter de signer l’acte de décès d’une Yougoslavie
encore vive en ouvrant la voie à l’indépendance des républiques
séparatistes de Slovénie et de Croatie, a étendu ses largesses à
l’ensemble des républiques de la fédération, précipitant la
Bosnie-Herzégovine dans l’enfer que l’on sait. Réservez-vous, M.
Moscovici, le sort de la Bosnie aux malheureuses populations du Kosovo ?
Ou bien est-ce pour sa position stratégique, le seul aveu sincère du
rapport Lagendijk (paragraphe L p.4) que vous souhaitez prolonger le
chaos, prétexte à une présence militaire occidentale ? Pourquoi
êtes-vous si pressé (alinéa 1 p.5) d’enterrer la Résolution 1244 qui
disait le droit ?
Dans un étrange esprit
démocratique, le rapport appelle de ses vœux (alinéa 4 , p.5)
l’établissement d’un gouvernement pro-européen en Serbie. Il faut être
bien cynique pour s’étonner du score qu’enregistre l’extrême droite à
Belgrade, car là encore, c’est l’effet miroir de votre attitude à
l’égard du peuple serbe : le mépris appelle le mépris. Quelle autre
choix laissez-vous aux Serbes dont vous mutilez le pays ? Après lui
avoir arraché le Kosovo, cajolerez-vous la sécession des Albanais de la
vallée de Presevo, des Musulmans du Sandjak de Novi Pazar, des Hongrois
de Voïvodine ? Lorsqu’il ne restera plus de la Serbie qu’un carré de
légumes, que croyez vous qu’il adviendra ? Jetterez vous encore
l’opprobre sur les Serbes déterrant leurs fusils pour défendre les
restes de leur maison commune ?
A l’alinéa 34,
p.10, M. Lagendijk invite « les pays voisins à respecter les
frontières existantes ». Faut-il que l’Europe craigne l’Anschluss
du Kosovo et d’une partie de la Macédoine à l’Albanie, pour qu’elle
interdise à ces pays ce qu’elle s’autorise elle-même de faire : trancher
dans le vif d’un Etat souverain, membre de l’ONU.
Imaginez un seul instant le même scénario en France, M.
Moscovici. La Bretagne, la Flandre, l’Alsace, le Pays Basque,
l’Occitanie, la Catalogne, la Corse réclamant une « indépendance à
souveraineté limitée »… Impossible ? Et pourquoi, puisque vous avez
ouvert la boîte de Pandore ? Pensez-vous être crédible dans les
cités-ghettos de nos banlieues lorsque vous mettez la citoyenneté en
avant en France, tandis que vous brandissez l’ethnie à Bruxelles ?
Il faut choisir : c’est la République, ou le communautarisme. Le second
n’est pas soluble dans la première…
Vous connaissez le
proverbe roumain : quand la maison du voisin brûle, fait provision
d’eau. Quel signal adressez-vous à ce membre de l’UE, qui siégeant à
Bruxelles depuis à peine quatre mois, assiste ébahi dans l’enceinte du
Parlement européen au dépeçage de son voisin, alors que Bucarest, avec
1.620.000 citoyens de souche hongroise concentrés en Transylvanie,
abrite aussi en son sein son propre Kosovo ? Puisque vous mettez en
péril son équilibre, comment vous étonner des prodigieux résultats du
tribun d’extrême droite Corneliu Vadim Tudor, qui entend « gouverner
le pays à la mitrailleuse » ? De la montée fulgurante de
l’euroscepticisme dans ce pays qui a pourtant consenti des sacrifices
considérables , depuis la chute de Ceausescu, pour rejoindre l’UE ? Ne
craignez-vous donc pas de voir la Roumanie dériver à nouveau vers
« des années égarées », en bottes et chemises vertes ? (3) Je lis
quotidiennement plusieurs titres de la presse roumaine, M. Moscovici. Je
connais donc votre implication personnelle dans l’adhésion de Bucarest à
l’UE. Vous connaissez sa situation, et les craintes qui ont prévalu à
son vote négatif du rapport Lagendijk, aux côtés de la Grèce, la
Bulgarie, Chypre, la Slovaquie et l’Espagne. Pourquoi n’avez-vous pas
daigné répondre à la proposition originale et constructive d’Adrian
Severin, eurodéputé roumain, et socialiste comme vous ?
 
L'église de la vierge
de Mouchoutichté (1315)
avant et après sa
destruction par les Albanais en juillet 1999
Pourquoi ne
tenez-vous aucun compte des griefs de ces pays opposés à votre plan ?
Certes Athènes et Bucarest sont des alliés
traditionnels de Belgrade. Mais laisser croire que la Roumanie, la
Bulgarie et la Grèce n’ont voté que pour des raisons de bon voisinage
avec la Serbie est très insuffisant et vous le savez. Que pensez-vous
que la minorité turque de Bulgarie (10% de la population), déjà bien
turbulente, va faire à présent ? Allez-vous aussi charcuter les
frontières bulgares, lorsque les autorités de Sofia réprimeront
brutalement les aspirations séparatistes de leurs populations
turcophones? L’éclatement prévisible de la Macédoine, où un habitant sur
trois est albanais, ne risque-t-il pas de faire tache d’huile du côté
grec ? Athènes n’a-t-elle pas de raisons valables de contester votre
approche du problème kosovien, elle qui a toujours en mémoire le
douloureux traumatisme du désastre de Smyrne, lorsqu’en 1922, 1.500.000
Grecs d’Asie mineure furent rejetés à la mer par les Turcs, qui
effaçaient ainsi 2.500 ans de présence hellénique de l’autre côté de la
Mer Egée ?
Et l’infortunée Chypre
qui vit sous la menace permanente d’Ankara laquelle nie jusqu’à son
existence, sait mieux qu’aucun autre, depuis Nicosie, la dernière
capitale divisée d’Europe, ce que signifie la partition ethnique d’un
pays. Etes-vous donc surpris que deux eurodéputés chypriotes aient pris
la parole pour s’opposer avec force à votre rapport ? Leur intervention
était-elle purement chimérique ?
Chimérique aussi,
l’attitude de la Slovaquie, travaillée au corps par sa population
d’ascendance hongroise (10% de la population) ? Chimérique enfin, le
comportement de l’Espagne, qui joue sa survie pour contrer les
inexorables forces centrifuges qui détachent peu à peu ses provinces, le
Pays Basque, la Catalogne, et l’Andalousie ?
Cautionner l’indépendance du Kosovo, c’est valider le sort des armes.
C’est céder à la loi du plus fort, celle de la jungle, laquelle on le
sait, n’a rien à voir avec le droit. Vous prétendez que votre Europe est
un gage de paix pour l’avenir, or ce sont de redoutables germes de
guerre qu’elle est en train de semer.
L’œil fixé sur le
Kosovo, vous en oubliez qu’il est une province de la Serbie, et que
c’est au niveau de ce pays qu’il faut examiner qui est majorité et qui
est minorité. Les Serbes du Kosovo ne sauraient être une minorité
dans leur propre pays. Si l’on raisonne à l’échelle de la Serbie, ce
sont les Albanais, principalement établis au Kosovo, qui avec 17% de la
population nationale, sont une minorité.
Le Kosovo est, qu’on le
veuille ou non, l’une des plus fortes concentrations d’art médiéval
religieux au monde. Pour m’y être rendu, avant la tragédie qui a
ensanglanté la région, j’ai pu constater de mes yeux ce que signifient
1370 sanctuaires disséminés sur un si petit territoire. Le nom officiel
de la province, Kosovo et Métochie, toujours escamoté dans nos
médias, ne l’est pas par hasard : Kosovo est le génitif de
Kos, un mot serbe qui signifie « merle », et Métochie qui
dérive du grec Metohos, désigne un territoire rattaché à un
monastère. Certains de ces monastères, comme Gracanica ou Decani, sont
classés au Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’UNESCO. Depuis le
début de la tutelle onusienne, en juin 1999, plus de cents édifices
religieux, dont certains majeurs, du XIIIème ou XIVème siècle, ont été
pulvérisés par des extrémistes albanais. Lorsqu’en Afghanistan, les
Talibans ont dynamité les Bouddhas de Bâmyân, classés au Patrimoine
Mondial de l’Humanité par l’UNESCO, le tollé a été général pour dénoncer
la barbarie et l’obscurantisme. Lorsque « les Talibans d’Europe »
dynamitent un monastère orthodoxe du XIIIème siècle au Kosovo, votre
silence est éloquent… Compulsez donc le magnifique ouvrage de Gojko
Subotic, « Terre sacrée du Kosovo » (Editions Thalia, 2006).
Ouvrez-le à la page de l’église de la Mère-de-Dieu de Ljevisa, à Prizren,
daté du XIVème siècle. Regardez bien ses lignes, ses fresques d’une
émouvante beauté. Il n’y a plus que là que vous pourrez encore les
admirer. L’édifice a été incendié et détruit par les Albanais lors des
« événements de mars 2004 », ainsi que les désigne pudiquement
votre rapporteur, (alinéa C p.4) trop effrayé d’employer le mot juste :
pogroms. En ce même mois, le village serbe de Svinjare a été vidé de ses
habitants, pillé avant d’être entièrement brûlé par les Albanais sous le
regard impassible des soldats français de la KFOR. Et c’est à ces
gens-là que vous souhaitez accorder l’indépendance ! Pour les encourager
dans leurs progrès démocratiques, sans doute ?
Vous qui avez si
durement critiqué le Président François Mitterrand pour avoir frayé avec
René Bousquet, l’un des rouages de la Solution finale, n’êtes-vous pas
gêné de côtoyer Agim Ceku, lequel, avant de devenir Premier ministre du
Kosovo, fut un ancien barbouze de l’armée croate qui s’est illustré en
Krajina par ses atrocités, avant de commander les bandes d’écorcheurs de
l’UCK et d’être poursuivi pour crimes de guerre commis entre 1995 et
1999? Car malgré la présence de milliers de soldats de la KFOR, les
enlèvements et les assassinats sont monnaie courante au Kosovo, et les
Serbes n’en sont pas les seules victimes : ce sont tous les non-albanais,
Roms, Juifs, Gorans, Ashkalis qui sont menacés. (4)
Vous qui vous dites
socialiste, n’êtes-vous pas gêné de vous retrouver dans la lâcheté
intéressée de l’Europe que le grand Jaurès dénonçait dans des
circonstances similaires voici plus d’un siècle ? (5) Le silence
complaisant des médias occidentaux ne vous embarrasse-t-il pas ?
« La solution
apportée au Kosovo ne créera pas de précédent dans le droit
international », dites-vous. Les circonvolutions des paragraphes 6
p.6 et 2 p.11 sont autant de prodigieuses acrobaties juridiques. L’on
devine l’embarras du rédacteur, qui a certainement du répéter longuement
son numéro d’équilibriste, mais hélas, sans conviction : tous vos
postulats ne peuvent masquer les faits bruts. Comment procéderez-vous
pour empêcher le précédent ? Au nom de quoi refuserez-vous aux Albanais
de Macédoine (c'est-à-dire 30% de la population macédonienne)
La Vierge Miséricordieuse au Christ nourricier de Prizren (1308),
avant le progrom albanais sur les Serbes
en mars 2004
ce que
vous avez concédé aux Albanais de Serbie (17% des habitants) ? Que
direz-vous aux Hongrois et Sicules de Transylvanie qui ont multiplié,
depuis l’an dernier notamment, les actions politiques agressives, les
referendums illégaux sur l’autonomie d’un Territoire sicule couvrant
environ trois départements roumains ? Ne comprenez-vous pas que le
rapport Lagendijk abonde en leur sens, à eux qui enchaînent les
déclarations et les manifestations provocantes à l’égard des symboles de
l’Etat, arborent des brassards noirs en signe de deuil lors de la fête
nationale roumaine, et dont une milice paramilitaire s’entraîne dans les
Carpates ?
Que ferez-vous face à
la reconnaissance, sur la base du précédent kosovien, de la Transnistrie
par le Kremlin, qui lie depuis longtemps le règlement des deux
dossiers ? De quelle marge de manœuvre disposera l’Europe pour s’opposer
à une présence russe doté du plus grand arsenal militaire de notre
continent, à Colbasna, dans cette enclave à sa porte ?
Le Kosovo est
cadastralement serbe à plus de 58%. (6) C’est une réalité totalement
passée sous silence dans le rapport de Joost Lagendijk. Comment
allez-vous ménager le droit imprescriptible à la propriété privée
(Article 17 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme) avec
l’indépendance d’un Kosovo albanais qui spolie les Serbes dans le
berceau même de leur nation ? Vous avez appuyé le retour des Albanais
chassés de chez eux, mais le sort des non-albanais, Serbes, Roms,
Ashkalis, Juifs, Gorans, qui n’ont eu d’autre choix que la valise ou le
cercueil vous indiffère. En huit ans, rien
n’a été fait pour leur retour. Votre prétendue société multiethnique
porte surtout la marque des Droits de l’Homme multistandards.
Le vote du
rapport Lagendijk au Parlement européen s’est fait précipitamment, par
crainte d’être doublé. Votre rapporteur a lui-même reconnu que deux
jours plus tôt, Martti Ahtisaari avait obtenu l’appui du Secrétaire
général de l’ONU pour son plan. Le suivisme et
la fuite en avant comme ligne politique, voilà qui n’est pas très
glorieux. Le courage politique, c’est au contraire savoir dire « non »
même lorsque tout le monde dit « oui ». Affirmer ses convictions même –
et surtout - si elles vont à l’encontre des positions dominantes.
Votre histoire
familiale vous relie à la ville roumaine de Braïla, grand port danubien
et patrie de Panaït Istrati. C’est un héritage dramatique, douloureux,
qui vous donne une responsabilité particulière, et supplémentaire. Vous
êtes un eurodéputé français, que n’affirmez-vous depuis l’hémicycle
strasbourgeois, les valeurs de notre pays, où les citoyens sont égaux en
droits et en devoirs, quelles que soient leurs origines ou leurs
religions ? Ne seriez-vous pas devenu, pour paraphraser Panaït Istrati,
la cloche fêlée de l’idée européenne, au point d’en perdre tout sens
critique, jusque sur la question décisive du Kosovo ? Dans ce cas
vous comprendrez aisément que je repousse le rapport de M. Joost
Lagendijk avec le même dégoût et la même indignation que votre
Constitution européenne. C’est l’Europe des
tribus que vous nous construisez, M. Moscovici. La dictature des
minorités agissantes. Et je n’en veux pas, ni pour moi, ni pour mes
enfants.
Depuis notre confort
occidental, l’on peut s’accommoder de vos décisions irresponsables
adoptées en notre nom, se dire « qu’il n’y a pas de fumée sans feu »,
que le Kosovo est de toute façon perdu pour la Serbie et que si le passé
de la province fut incontestablement serbe et chrétien orthodoxe, son
présent est tout aussi incontestablement albanais et musulman sunnite.
On peut, en effet, fermer les yeux sur les pogroms anti serbes comme
ceux de mars 2004, et sur le saccage irrémédiable d’un patrimoine
artistique et religieux unique.
Ou bien l’on peut, en
homme libre – mais y en a-t-il encore ? – se dire que chaque homme que
l’on tue, non parce qu’il a fait mais parce qu’il
est, est une part de notre propre humanité qui s’en va, que
chaque église qui est dynamitée au cœur de notre continent est une
violence faite à notre propre église.
A l’heure où le statut
final du Kosovo va se décider, c’est en tout cas tout le sens de mon
engagement. J’avais espéré – bien naïvement sans doute - qu’il était
aussi le vôtre…
n
(1) Parlement européen,
rapport n° A6-0067/2007, disponible sur le site Internet http//:www.europarl.europa.eu/
(2) Jürgen Elsässer, La
RFA dans la guerre du Kosovo, chronique d’une manipulation, Editions
L’Harmattan, Paris, 2002, p.48 à 51
(3) Pierre Moscovici est
le fils de Serge Moscovici, né en 1925 à Braïla, en Roumanie. Issu d’une
famille d’origine juive, il fut exclu de son lycée par les lois
antisémites, échappa de peu au pogrom de Bucarest en janvier 1941 par la
Garde de Fer, milice fasciste roumaine, puis fut contraint au travail
obligatoire jusqu’en 1944. En 1947, il quitta la Roumanie pour gagner
Paris, où il devint le grand psychologue social que l’on sait. Serge
Moscovici raconte cette odyssée dans ses mémoires, Chronique des
années égarées, Editions Stock, Paris, 1997.
(4) Voir l’excellent
documentaire en DVD de Michel Collon et Vanessa Stojilkovic, Les
damnés du Kosovo, Bruxelles, 2000.
(5) Jean Jaurès, « Il
faut sauver les Arméniens », Editions Mille et Une Nuits, Paris,
2006. Discours de 1896-1897.
(6) Ziua, (« Le
Jour », quotidien roumain de diffusion nationale), « Le Kosovo,
propriété des Serbes », Bucarest, 8 janvier 2007.
Cet
article est paru dans le n°122 du mensuel Balkans-Infos; il est
reproduit avec l'aimable autorisation de son auteur. |