Crise
géorgienne
L'Europe face à son destin
par Jean-Paul Baquiast
Il n'est pas
excessif de dire que l'Europe joue sa crédibilité dans la crise
américano-russe. Le ralliement sans conditions de la France à l'Alliance
Atlantique, décidé imprudemment par le président Sarkozy il y a quelques
semaines, n'aide pas l'Union européenne à s'imposer comme l'arbitre
indépendant qu'elle pourrait et devrait être dans ce conflit. L'Europe
est aujourd'hui devant son destin. Les choix qu'elle devra faire devront
être faits non dans les mois et années à venir, mais dans les semaines
sinon dans les jours prochains.
Rappelons quelques points qui
paraissent incontestables :
1. Les nationalismes caucasiens
Il existe un grand nombre de micro-Etats, de minorités ayant
autoproclamé leur indépendance et de « nationalismes » y aspirant, aux
frontières de l'actuelle Russie et de l'Union Européenne.
Depuis une dizaine d'années, l'affaiblissement politique de la Russie
l'a empêchée de s'opposer à l'indépendance des principaux d'entre eux,
notamment Ukraine et Géorgie. Mais elle y a conservé des points
d'ancrage, notamment l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie en Géorgie.
On comprend parfaitement que la Fédération de Russie ne veuille plus
laisser s'étendre le mouvement au sein des minorités nationalistes
dépendant encore de son influence. Il était donc vital pour elle de
réagir à l'offensive militaire du président Géorgien Saakachvili visant
à remettre en cause unilatéralement l'accord international garantissant
(il est vrai sous contrôle russe), l'indépendance et la stabilité de
l'Ossétie du Sud. La réaction
militaire
russe, en Ossétie du Sud puis en Géorgie, a été brutale, mais elle peut
s'expliquer. Sans ce signal fort, le détricotage des régions
frontalières de la Russie aurait continué.
C'est un fait que les Etats et nationalismes concernés n'ont rien de
démocratique au regard des conceptions européennes de la démocratie. Ils
sont en fait sous l'influence directe de divers affairistes ou maffias,
maffias locales, maffias d'implantation américaine ou européenne,
maffias russes. On peut penser que les présidents élus ou autoproclamés
sont en partie contrôlés par ces maffias, ce qui expliquerait les
positions irresponsables qu'ils affichent. D'où la nécessité pour les
pays se voulant démocratiques de ne pas leur laisser la bride sur le
cou.
Medvedev, le président russe
2. Les offensives américaines
Les Etats-Unis, pour leur part, sont décidés à profiter de tout
affaiblissement, passé ou futur, de l'influence russe pour renforcer
leur présence économique et militaire. Contrairement à ce qui est dit
parfois, la guerre froide n'est pas terminée pour eux et chaque recul de
la Russie doit se traduire à leurs yeux par une avancée.
Depuis plusieurs années maintenant, leurs offensives politiques ont pris
plusieurs formes, de plus en plus mal ressenties en Russie :
- soutien à l'entrée dans l'Union européenne et de l'Otan des anciennes
démocraties dites populaires. Cette entrée aurait du rester une affaire
européenne au lieu de bénéficier de l'appui marqué du Département d'Etat
dont les gouvernants européens concernés ont profité pour afficher des
positions anti-russes irresponsables.
- soutien à l'indépendance du Kosovo et à l'humiliation de la Serbie en
ayant résulté.
- projet d'installation en Tchéquie et en Pologne des éléments prétendus
« européens » dû Système de défense antibalistique (BMD) conçu pour non
seulement protéger le territoire américain mais pour neutraliser une
partie des capacités balistiques russes dites de seconde frappe.
- soutien indécemment appuyé à l'entrée dans l'Otan de l'Ukraine et de
la Géorgie, avec promesse implicite d'une intervention de l'Otan en cas
d'agression russe. Ces promesses ont évidemment fait rêver ces Etats et
d'autres indépendantistes potentiels. Depuis 2002, deux programmes
spécifiques d'entraînement et d'équipement des troupes géorgiennes ont
été décidés par les Etats-Unis: le Georgia Train and Equip Program, puis
le Sustanement and Stability Program. On soupçonne que le Département d'Etat,
notamment Mme Rice lors de son dernier passage à Tbilissi, a suggéré au
gouvernement géorgien qu'il serait soutenu s'il prenait l'initiative
d'attaquer l'Ossétie du Sud afin de la "récupérer".
-
grenouillages permanents des agences américaines dans toute la région
afin de mettre en difficulté le gouvernement russe. On peut penser à cet
égard que le lobby militaro-industriel toujours très influent à
Washington ayant besoin de s'inventer des ennemis, n'abandonnera pas de
sitôt l'épouvantail de la prétendue « menace soviétique ».
Rappelons par ailleurs que les intérêts en cause dans la région du
Caucase et de la Mer Noire ne sont pas seulement liés à la redéfinition
ou au maintien des frontières politiques mais aux enjeux pétroliers et
gaziers. On sait que les Etats-Unis ont favorisé l'indépendance des
Etats du Caucase afin de faire passer par leur territoire les pipe-lines
permettant d'échapper à la traversée du territoire russe ou sous
contrôle de la Russie.
3. L'Europe entre deux feux
Les affrontements Russie-Etats-Unis ne peuvent laisser l'Union
Européenne indifférente. Mais elle ne peut prendre aveuglément le parti
de l'Amérique. Sa faiblesse militaire pourrait la porter à le faire, car
elle n'a pas d'armée autonome capable, en cas d'offensive à l'Est, de
s'opposer à ce qui reste de puissance militaire russe1. Il
faut d'ailleurs le déplorer, car il apparaît que la « protection
américaine » serait illusoire. Sauf par des bombardements nucléaires
massifs (inimaginables, espérons-le) l'Amérique, directement ou par
Otan interposée, est désormais trop faible pour intervenir en Europe.
Ukraine et Géorgie le constatent d'ailleurs en ce moment à leurs dépens.
Dans le même temps, la dépendance énergétique et en matière première de
l'Europe, comme le fait qu'elle partage de nombreuses autres intérêts
avec la Russie, lui interdisent de se brouiller avec elle en se laissant
manipuler comme un simple pion par les Etats-Unis. Ce ne serait certes
pas une raison de "capituler" devant des agressions politiques ou
économiques russes si elles devenaient dangereuses pour l'Europe.
L'Union européenne est donc dans une situation très délicate. Pour s'en
sortir, elle devrait convaincre qu'elle est capable d'une politique
autonome de puissance, dans un monde réputé désormais comme étant
multilatéral. Il est notamment vital de montrer à l'actuel président
Medvedev et aux « colombes » russes que l'entente sur des intérêts
partagés avec l'Europe est possible, afin de ne pas laisser s'exercer
sans contre-partie l'influence politique des seuls « faucons » du
Kremlin.
Ce
n'est malheureusement pas ce que fait l'Europe en ce moment. Ses
institutions et ses médias paraissent plus que jamais sous l'influence
des intérêts européens « atlantistes » pour qui un prétendu partage de
valeurs communes excuse une soumission économique et politique aux
intérêts américains et à leur expression dans le cadre d'un libéralisme
économique érigé en dogme. Il est notamment moins que jamais question
d'une politique de sécurité et de défense propre, non plus que des
investissements dans les industries militaires et spatiales qui seraient
indispensables. Dans la crise actuelle, même si beaucoup de dirigeants
européens réprouvent les agressions géorgiennes et les propos belliqueux
américains, ils refusent de l'exprimer à haute voix pour ne pas déplaire
à G.W. Bush.
Mikheïl Saakachvili et Javier Solana, haut représentant de l'UE
pour la politique étrangère au Conseil de l'Europe le 19 juin 2008
Le ralliement récent de la France, décidé du propre chef de son
président, à la politique de l'Otan et derrière celle-ci à la politique
américaine, n'améliore pas, par sa valeur symbolique, le regard que
portent les autres puissances mondiales sur l'Europe. Pour celles-ci,
Russie et Chine en premier lieu, les Européens sont toujours, pour
reprendre l'ancienne formule, les « valets de l'impérialisme américain
». Les rares voix politiques qui en Europe souhaitent s'opposer à cette
vision n'arrivent pas à se faire entendre.
Une première mauvaise nouvelle concerne la cohésion européenne. En suite
ou non à la visite de Mme Rice en Europe, la chancelière allemande Mme
Merkel prend le risque – sans consulter personne – d'affirmer que la
Georgie (puis l'Ukraine) doivent désormais entrer dans l'Otan, pour
contrer la menace russe. Une telle entrée, aujourd'hui, serait une
véritable déclaration de guerre à la Russie qui compléterait les menaces
représentées par la coopération militaire entre les Etats-Unis, la
Pologne, la Tchéquie voire peut-être d'autres gouvernements des
frontières Est de l'Europe. Nicolas Sarkozy devrait rappeler
immédiatement à l'Allemagne ces évidences, quoiqu'il en coûte à ses
bonnes relations avec la Chancelière.
Mais il y a d'autres mauvaises nouvelles, plus graves. Les informations
qui se font jour progressivement concernant le rôle des Etats-Unis dans
cette crise obligent à mieux mesurer les arrière-plans de celle- ci2.
Elles montrent que la crise, infiniment plus compliquée que les naïfs ne
le pensaient, a été préparée depuis longtemps par l'Amérique afin de
renvoyer la Russie à son passé stalinien et susciter contre elle des
coalitions renforcées. La Russie est en fait tombée dans le piège
américain, comme l'ensemble de l'Europe. Le projet d'une Europe de
l'Atlantique à l'Oural (and beyond) se trouve donc durablement
compromis.
L'Amérique ne renoncera pas, même après les élections présidentielles, à
compromettre l'Europe à ses côtés. Si l'Europe se laisse faire et
sacrifie ses relations avec la Russie, finalement bien plus importantes
pour elle que ses relations avec les Etats-Unis, c'en sera fait
définitivement, comme nous l'écrivions dans le précédent éditorial, de
son indépendance et de sa future puissance.
Que devrait faire l'Union européenne ?
Que
devrait faire l'Union dans ces conditions ? Plus précisément et dans
l'immédiat, que devraient être les positions françaises, celles des
forces politiques qui militent pour une Europe puissante et
indépendante et celles du président Sarkozy, s'il partageait ce point
de vue ?
• Il faudrait d'abord rappeler à l'ordre les Etats européens qui se
permettent de jouer des diplomaties personnelles dans des questions
intéressant directement l'avenir de l'Union toute entière. Si des
rappels à l'ordre ne suffisent pas, il faudrait envisager quelques
contre-mesures. Laissons au lecteur le soin d'imaginer lesquelles.
• Concernant la crise dans le Caucase, l'Europe doit tenir compte du
passé historique plus que millénaire de cette région, contrairement aux
Américains dont les gros sabots piétinent allégrement les
particularismes. Dans un premier temps, elle devrait reconnaître, comme
elle l'a fait au Kosovo, l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de
l'Abkhazie. Elle doit aussi confirmer son opposition à l'entrée dans
l'Otan de la Georgie et de l'Ukraine (d'autant plus fermement que cette
dernière menace d'interdire les mouvements de la flotte russe de la Mer
Noire, véritable casus belli).
• Il faudrait ensuite entreprendre dès maintenant la négociation du
partenariat stratégique avec la Russie envisagé plusieurs fois mais
actuellement gelé. Il ne faudrait évidemment pas le limiter aux
questions énergétiques. La Russie, même au sommet actuel de son retour
en force, a besoin de l'Europe. Dans le long terme, sa prospérité
énergétique ne durera pas si des investissements importants dans les
technologies du futur ne prennent pas le relais. Les Européens qui
disposent d'une partie de ces technologies doivent faire des
propositions. Dans le court terme, la Russie sera menacée à ses
frontières par l'expansionnisme islamique, pétrolier et idéologique,
comme par l'expansionnisme chinois. Des alliances avec les Européens lui
seraient utiles. Le projet d'un tel partenariat, que pourrait consacrer
un Traité, dont les Russes avaient d'ailleurs avancé le principe il y a
quelques semaines, serait évidemment incompatible avec les menaces
irresponsables visant à exclure la Russie du G8 et de l'OMC.
• Concernant l'Otan, nous pensons que les pays européens devraient en
sortir franchement, ce qui réduirait à peu de chose l'Organisation. En
contrepartie évidemment, ils devraient faire l'effort de se doter d'une
défense européenne terrestre, aérospatiale et maritime. L'emploi
industriel ne pourrait qu'en bénéficier. Mais le retrait de l'Otan ne
semble pas envisageable dans l'immédiat. En attendant, il faudrait
marquer le coup en se désengageant de la plupart des opérations menées
sous couvert de l'Otan par le Pentagone. Elles sont grosses de menaces
dont on mesurera bientôt les risques pour la paix mondiale, par exemple
dans les relations avec l'Afghanistan et le Pakistan.
Les pessimistes diront que les propositions qui précèdent sont
irréalistes et que Paris ne va pas tarder à rentrer dans le rang. Ainsi
nous devrions faire notre deuil de l'Europe en tant que puissance
indépendante. Ce n'est pas notre avis. Même au fond de l'abaissement et
de la servitude, les peuples doivent réagir. La France en tous cas
possède la culture historique et le tempérament nécessaires3.
n
1) Sans prétendre
que des chars Leclerc ou Tigre européens pourraient s'opposer longtemps
aux milliers de blindés russes, il est significatif de voir comment se
trompent ceux qui jugent ces équipements obsolètes. Même observation
quand on constate les déploiements navals russes en mer Noire.
2) L'article de
Marek Halter dans le Figaro du 15/08, complétant celui d'Alexandre Adler
dans le même journal, résume ce que beaucoup savaient sans le dire. Nous
citons : « Que veut George W. Bush en Géorgie ? Je crois, pour ma part,
que le coup de force en Ossétie de Saakachvili a été préparé avec les
conseillers américains et approuvé par Condolezza Rice lors de son
dernier séjour à Tbilissi. Ni Bush ni Saakachvili n'ont été surpris par
la violence de la riposte russe. Leurs stratégies misaient sur la
réplique russe et sur la mobilisation médiatique qu'elle allait
provoquer. Même la réunion des dirigeants russophobes - polonais,
ukrainien et baltes - du 12 août à Tbilissi a été programmée. Je parie
que, dans les jours à venir, «le danger» que représente pour ses petits
voisins la force militaire et économique du pays de Gazprom sera
fortement utilisé. Ce «danger» justifiera a posteriori l'expansion de la
présence américaine dans ces régions. Au détriment de la solidarité et
de l'intégrité de l'Europe. ».
3) On peut ajouter
que les manipulations américaines destinées à l'opinion européenne
rejoignent, à une échelle plus visible, celles qu'ils mènent pour
éloigner l'Europe de la Chine. Personne ne croira que le ton de plus en
plus violent utilisé par le Dalaï Lama, précisément à l'occasion d'un
prétendu pèlerinage en France, n'a pas l'appui en sous main du
gouvernement américain. Nicolas Sarkozy a eu raison de ne pas tomber -
jusqu'à présent - dans cette nouvelle version d'un piège dans la
première version de laquelle il était précipité tête baissée au
printemps. On peut par contre se demander que cherche le Parti
Socialiste français, et Ségolène Royal personnellement, en prenant fait
et cause pour le Dalaï Lama. L'un et l'autre pourraient trouver de
meilleures raisons de s'opposer à Nicolas Sarkozy.
Cet article a été
initialement publié, sur le site
Pour une Europe solidaire; il est reproduit ici avec
l'aimable autorisation de son auteur. Jean-Paul Baquiast
vient de publier L'Europe ou le vide de puissance aux éditions
Bayol.
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