Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

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Qu'est devenue

l'Université française?
 

par Alexandre Dorna

Professeur de psychologie sociale et politique. Université de Caen

 

Le constat ne suffit plus.  Une nouvelle réflexion sur les significations de l’état de l’Université française s’impose. Nous avons besoin d’un débat plus approfondi, plus ouvert, plus stratégique car l’Université française se trouve dans une impasse qui entrave non seulement sa mission première (transmettre la connaissance), mais sa propre nature.  

 

 

 

                                                                                                                   La Sorbonne

 

Voici brièvement quelques éléments d’analyse:

 

a) La perte de l’esprit universitaire de l’autonomie.

Disons brièvement que l’esprit universitaire d’hier reste dans l’espoir de demain. Car le diagnostic de l’état de l’Université actuelle n’est plus à faire : elle se porte mal. Voilà un consensus paradoxal. Qu’est ce que l’Université aujourd’hui ? C’est une machine à fabriquer des diplômés sans conscience critique, et un faible espoir de trouver un débouché digne de leurs efforts de réalisation. Car les diplômés sont médiocrement armés éthiquement et culturellement (voire idéologiquement) pour dépasser le cadre étroit de leurs connaissances (trop techniques) fragmentées et leurs méthodes hyper-spécialisées.

Par ailleurs, dans l’esprit des origines il y avait l’idée d’un lieu où s’appliquait l’habeas corpus, faisant ainsi de l’Université un refuge pour la liberté des idées et des personnes, l’État ne pouvant pas intervenir dans les campus pour réprimer avec la violence policière. Nous sommes ici bien loin de la réalité actuelle des Universités. Il suffit de rappeler l’attitude de quelques universitaires et présidents d’Université lors de dernières grèves étudiantes.

 

b) L’Université est devenu un monde clos.

L’autonomie d’aujourd’hui se réclame plus de la gestion et de l’économie que de la liberté de pensée. En culpabilisant les enseignants et en mettant l’accent sur la « recherche de l’excellence », les gestionnaires universitaires gèrent non seulement  une pénurie  chronique, mais appliquent la politique de l’autruche et le conformisme administratif.

 

            c) Un moyen devenu narcissique et élitiste

L’Université est devenue le symbole d’un modèle de société où l’homme se pense et se sent de plus en plus solitaire et non solidaire. On peut parler d’une « culture narcissique ». Une énorme usine à hommes clos : machiavéliques, appréhensifs et repliés sur eux-mêmes, sans don de soi ni enthousiasme. C’est le règne de l’incommunication. De là un système universitaire qui empile des structures, mises en place par les diverses réformes, se paralysant les unes les autres. Par conséquent, le mécanisme  administratif est devenu le socle d’un fonctionnement interne oligarchique et d’une vision idéologique libérale qui n’ose pas dire son nom.

 

d) Une co-gestion universitaire inexistante.

Ce n’est là un mystère : l’Université a perdu le droit égalitaire et le principe de cogestion, abandonné la liberté d’enseignement et le caractère indépendant du professorat, négligé le questionnement du système social lui même et l’ouverture vers le monde social réel. Les contenus sont de plus en plus professionnalisant et techniques. De sorte les Humanités et les questions sociales (y compris en sciences humaines et sociales) ne sont pas suffisamment assurées, et même souvent éliminées ou remplacés par des pseudo connaissances professionnelles. Et c’est ainsi que les disciplines de SHS sont de moins en moins prises en considération par les autorités de tutelle.

 

e) Une volonté d’inspiration technicienne

 L’installation d’une Université d’inspiration technologique non seulement emprisonne les SHS, mais reproduit les règles du marché. En effet, la liberté de pensée et la pensée critique se réduisent comme peau de chagrin, sans voix ni passerelles avec le monde sociétal. Pis encore,  sans projet à échanger. Ni en interne, ni avec l’extérieur. Plus de dialogue donc.

 

f) L’élite des élites : la « haute intelligence ».

La volonté de recréer une  « haute intelligence  scientiste » est devenue le cheval de Troie idéologique pour développer une recherche ponctuelle et utilitaire, tandis que la « basse intelligence » est soumise à la plus cruelle des demandes : s’auto-détourner de ses objectifs intrinsèques pour se mettre au service des intérêts de la  technostructure. Il suffit de rappeler les critères actuels de qualification et de promotion universitaires : les publications sévèrement encadrées à travers « l’impact factor » et l’excellence surdéterminée par l’indexation de revues, la priorité donnée à la langue anglaise même à l’intérieur de l’Université française. Inutile aussi de revenir sur les effets de l’alignement sur les critères universitaires imposés par l’Union européenne, à l’image des universités nord-américaines.

 

g) Le manque d’une vraie politique dans l’Université.

La politique universitaire n’est que corporatisme. Ainsi, la question politique est redevenue le centre du problème. Or, la conjoncture n’est pas la même qu’au début du XXe siècle : aucun mouvement de contestation avec un projet alternatif n’existe véritablement. En revanche un consensus en matière universitaire se profile depuis quelques années entre la gauche et la droite. Le leitmotiv est la performance et la course à « l’excellence » à l’aide d’une vision productiviste et technologique. D’où la re-structuration et la rationalisation de la recherche en pôles de compétitivité. La concentration des chercheurs dans des grands laboratoires fait que les zones de liberté d’enseignement et de recherche deviennent de moins en moins possible. L’implantation d’une université productiviste à la chaîne s’est imposée, afin de fabriquer des « professionnels spécialisés »,  le reste de l’enseignement non-technique devenant la lumpen- intelligence. 

 

h) Où est passé l’esprit critique de l’Université française?

De fait, l’action critique des membres de l’Université (étudiants y compris) est rendue inexistante. Impossible d’imaginer un mouvement étudiant puissant avec des revendications anti-système et à la recherche d’une alliance avec d’autres secteurs critiques de la société libérale, afin de dialoguer et de combattre l’idéologie et la médiocratie dominantes. Les forces syndicales sont impuissantes et les partis politiques, soit complices, soit inexistants. Il faut ajouter le caractère sectoriel et corporatiste des revendications des uns et des autres. La mobilisation autour de slogans du type « Sauvons la recherche » est essentiellement corporatiste, tandis que le reste des enseignants, notamment en SHS, n’est pas sollicité et ne se sent pas concerné.

Quant aux débats interuniversitaires : non seulement ils sont supra-structurels, mais d’une fâcheuse directivité de la part des autorités de tutelle et intermédiaires, sans que la question politique de fond ne soit véritablement abordée, ni par les uns ni par les autres. Politique de l’autruche donc.

Voilà pourquoi s’interroger sur le sens des Universités populaires aujourd’hui n’est pas une question historique ni passéiste.

 

i) L’université enfermée dans un noyau central : la recherche

C’est un isolement de masse qui se profile. D’où la promotion de « managers de la recherche » censés jongler avec les critères comptables, les appels d’offres et les carrières de chercheurs sans tenir forcément compte des tâches d’enseignement.

Pour  cela, la nouvelle Agence nationale de la recherche (dans la novlangue : ANR), a été créée pour « manager » et financer des projets destinés à satisfaire des exigences supra-universitaires et, parallèlement, pour renforcer le regroupement de certains secteurs de la recherche au détriment de la tradition du chercheur « isolé », polyvalent et poly méthodologue.

Un haut responsable de l’administration universitaire, disait lors d’un colloque récent qu’il y avait (affirmation assertive à caractère généralisable) trois types d’universitaire : le technicien, l’ingénieur, le chercheur.

Seul ce dernier aurait la qualité requise de l’excellence, mais l’ingénieur serait là pour manager la recherche et devenir praticien. Car, le fondement de la discipline scientifique se trouve dans une invariante : la méthode hypothético-déductive, quantitative et expérimentale. Il n’est pas inintéressant de rappeler que ces hauts responsables ne font nullement référence à la fonction pédagogique de l’universitaire ni la sensibilité sociétale de ses pratiques.

 

j) Le manque d’anticipation est-il un manque d’imagination ?  

En fait, la pensée scientiste actuelle n’anticipe plus. Là, il n’est pas question de rêver la plage ou de l’imaginer sous les pavés (mythe de la pensée 68) mais de prévision. Il y a dans les élites politico techniciennes une attitude paresseuse, un conformisme de fond et une frivolité des formes. S’y exprime une perception troublée d’un avenir sans désir.

 

 

Que peut-on conclure ?

Simplement, en dernière analyse, que le salut des Universités françaises, hier et aujourd’hui, ne passe pas par le volontarisme gestionnaire ni  la vision libérale de son rôle, encore moins par la « culture » technocratique de résultats, mais que ce salut passe par l’indispensable opportunité de créer une contre-pensée face à la non-pensée dominante. Il faut leur donner à nouveau la possibilité d’une esthétique de contre-allées où l’on transite sans encombrements et où l’on s’arrête pour observer la réalité concrète. Une Université sensible et démocratique donc. C'est-à-dire un lieu où la rencontre de pensées diverses soit possible. Un lieu où le dialogue soit souhaitable et la tolérance la règle. Car, enfin, l’avertissement de Léon Gambetta reste valable : « Ce qui constitue la vraie démocratie ce n’est pas de reconnaître les égaux, mais d’en faire ».

C’est là une de conditions du renouveau de l’esprit critique et de la connaissance.  n