Un
étrange oubli de soi
par Paul-Marie
Coûteaux
Valeurs Actuelles, septembre
2005
L'opinion s'inquiète, à propos des récents et dramatiques incendies de
squats et d'hôtels meublés ; non seulement des conditions épouvantables
dans lesquelles sont logées des familles nombreuses souvent
"sans-papiers", comme on dit pour éviter le vrai vocable de clandestins,
mais aussi des réactions d'élus qui paraissent écarter la seule solution
conforme, pour nombre desdites familles, à ce que prescrit la loi : la
reconduite à la frontière.
Le ministre de
l'Intérieur se propose de porter à 20 000 par an ces reconduites. Mais
ce chiffre est faible face au nombre incalculable de clandestins qui
pénètrent sur notre territoire, et des innombrables cas d'acquisition
problématique de la nationalité française. Ces abus du droit
justifieraient une modification de la loi : on reprochait naguère aux
privilégiés de ne s'être donné que la peine de naître ; que dire de ceux
qui ne se sont donné que celle de prendre l'avion ?
Privilèges ? Le mot
peut paraître excessif s'agissant de populations vivant quelquefois dans
la misère. Mais le débat n'est pas tant moral que politique, juridique
et judiciaire : respecte-t-on oui ou non la loi, et le principe
constitutionnel d'égalité des citoyens ? On s'étonne qu'il paraisse
évident de reloger des clandestins dans des conditions refusées à des
citoyens français patientant eux-mêmes des années avant que leur soit
proposé un logement ; on s'étonne aussi du cas de cette famille malienne
qui refusa un appartement de 5 pièces dans le XVIe pour un loyer de 700
euros, car elle n'entendait pas rompre les liens tissés au squat avec
ses "concitoyens de la communauté africaine" (sic). L'expression
même de communauté africaine prouve à quel point l'intégration
républicaine est grippée, voire en recul. Accorder une priorité à des
"communautés" africaines, maghrébines, roumaines ou chinoises, témoigne
d'un étrange oubli de soi, de la stupéfiante xénophilie (préférence pour
l'étranger) qui saisit nos élites.
Certains discours
empreints de morale à bon marché et, comme disait Nietzsche, de cette "moraline"
tenant lieu de religion à ceux qui n'en ont plus, en viennent à oublier
le simple souci de soi qui est le service bien compris de la nation.
Charité bien ordonnée commence par soi-même ; l'amour est d'abord celui
du prochain et s'éduque dans son milieu propre avant de s'élargir à
l'amour du lointain. Si la France est utile au monde, ce n'est certes
pas en servant de laboratoire au "mélangisme" universel, mais en restant
elle-même, illustration des principes d'équilibre et de diversité des
nations, bases d'une unification non totalisante et pacifique du monde
"Ce que chacun peut
apporter au monde, c'est soi-même", dit Claudel. Cet essentialisme
platonicien, selon lequel les choses doivent rester ce qu'elles sont,
fidèles à leur part d'Être, au plus près de leur nature et leur
singularité propres, est garant d'un monde en ordre. Un univers
fanatiquement mondialisé, où chacun estime avoir les mêmes droits où
qu'il choisisse de vivre, n'est pas un monde de concorde, de coopération
et d'amour, mais une affreuse grisaille où tout - êtres, caractères,
civilisations et nations - se mélange dans un magma lugubre, plongeant
les êtres dans ce désenchantement dont Houellebecq ou Dantec rendent
compte avec une minutie effrayante.
Nous ne saurions
accepter que tel soit notre futur, pour la raison simple que refuser la
diversité de l'univers, en se niant soi-même comme acteur de cette
diversité, revient à s'interdire tout avenir humain, quel qu'il soit.
n
Chronique parue dans
Valeurs Actuelles de septembre et reproduit avec l'autorisation de
l'auteur.
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