|
L'icône
par Jean-Gérard
Lapacherie
Mme Royal a une image et
un programme : principalement une image, accessoirement un programme. Le
programme tient dans les mots démocratie participative. C’est
nouveau, mais cela n’a rien en commun, en dépit des sons presque
identiques, avec la participation gaulliste. La démocratie est
dite participative, parce que la candidate choisit des avis,
opinions, propositions, recommandations, etc. dans ce que ses partisans
lui adressent par internet. Naguère, il était entendu que la
démocratie était la volonté du peuple, et non les opinions des camarades
et affidés : une fois tous les cinq ans, à la suite d’un débat public,
étaient élus des citoyens qui allaient former les lois et les faire
appliquer. Ces élus exerçaient, ou étaient censés le faire, au nom et à
la place des citoyens, la souveraineté dont ces mêmes citoyens sont les
seuls détenteurs. Comme les lois ne sont plus formées à l’Assemblée, que
les lois votées ne sont même plus appliquées, que la marge de manœuvre
d’un Président est minuscule, la démocratie est en train de devenir une
ombre : on en parle sans cesse et pourtant elle n’advient pas. Il est
dans l’ordre des choses nouvelles qu’elle se soit réfugiée dans l’image,
la com., les postures. Longtemps, la démocratie a été si évidente qu’il
n’a pas été jugé bon d’accoler au nom un adjectif. Il est même
déconseillé de le faire. A partir du moment où elle est socialiste,
populaire, associative et, aujourd’hui participative,
la démocratie est amputée d’une partie d’elle-même. Elle peut même être
réduite à rien : par exemple, quand elle est socialiste. Mme
Royal ou ses conseillers ou son think tank sont dans l’air du
temps. L’autre difficulté de démocratie participative tient au
sens de l’adjectif. Celui-ci n’est relevé dans aucune des huit éditions
du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et
1935. Il n’est pas enregistré dans le Trésor de la Langue française
(1972-1994, seize volumes). Pourtant, ce n’est pas un mot fantôme. Mme
Royal l’emploie. Il est aussi en usage dans la finance sous le vocable
titre participatif pour désigner des actions de sociétés d’Etat
qui n’ouvrent pas de droit de vote et qui ne sont pas vraiment des
actions, mais qui sont émises quand même, ces sociétés ayant un urgent
besoin de financement : d’où le nom condescendant qui y est donné. Dans
la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les
Académiciens précisent que le verbe participer est en usage dans
les « choses de la religion ». Ainsi on dit « participer aux prières des
fidèles, aux saints mystères, à la sainte Table, aux sacrements, au
corps et au sang de Jésus-Christ ». Ce serait insulter les catholiques
que de suggérer que Mme Royal, bien qu’elle soit issue d’une famille
intégriste, aurait l’intention de rétablir par sa démocratie
participative la théologie du sacrifice propre aux conciles de
Trente. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994)
donnent au verbe participer un sens financier. « Participer aux
dépenses, aux frais », c’est « payer sa part, cotiser » et « souscrire
une part de capital ». Mme Royal annoncerait-elle indirectement aux
citoyens qu’ils paieront par une augmentation de l’impôt de nouvelles et
excessives dépenses publiques. Le sens de participatif (ou la
participativité de la démocratie qui serait à la participation ce
que la bravitude est à la bravoure) relève de la mystique, ce qui
est inouï en France depuis plus de deux siècles, ou, plus prosaïquement,
de tout programme socialiste. La mystique, c’est ce qu’il y a de neuf.
Ce qu’il y a de convenu, c’est la voracité : augmentation massive des
dépenses publiques (il est question de cent milliards d’euros : ma chi
lo sà ?), recrutement dans la clientèle de fonctionnaires en surnombre
sous la forme de militants faisant fonction de, subventions
prodiguées à tous les vents de l’horizon, etc., tout cela étant couvert
par une augmentation égale des prélèvements obligatoires. Les résultats
sont connus d’avance : chômage croissant, délocalisations accélérées,
assèchement des capitaux, fuite continuée des cerveaux, misère aggravée,
nantis enrichis et classes moyennes de plus en plus pauvres, et, au bout
de deux ou trois ans, rigueur ressuscitée, intérêts des rentiers passant
avant la survie des pauvres, réduction drastique des dépenses,
Sécurité sociale de moins en moins sociale et de plus en plus
financière, respect des critères de Maastricht, soumission à la loi
d’airain de l’euro fort.
Chez
Mme Royal, la nouveauté ou, pour parler comme elle, la nouvellitude,
n’est pas dans le programme, mais dans l’image. Plus exactement, dans
l’icône. Dans les icônes orthodoxes, l’image n’est pas une reproduction
du réel, mais elle contient une présence qu’elle révèle. Chez Mme Royal,
ce qui est présent dans l’icône, c’est le programme. L’icône, là est le
message de Mme Royal.
Ce
n’est pas la première fois qu’un candidat imprime son programme dans son
image. En 1965, il fut reproché au centriste Lecanuet d’avoir montré, en
lieu et place de programme, ses dents blanches, ses yeux clairs, son
sourire lumineux. On disait qu’il faisait ça à l’américaine.
C’était fruste. Ce serait ringard aujourd’hui, surtout si on le compare
à la com. sophistiquée pour laquelle Mme Royal a opté. Elle s’est assuré
les services de la filiale française d’une société américaine
spécialisée dans la fabrication d’événements ou dans la propagande
publicitaire ou, comme on voudra, la désinformation : Ogilvy, filiale du
groupe WPP, vend l’image et l’idée, le contenant et le contenu, le
candidat et le programme qui va avec. Pendant plus d’une année, avant
que les socialistes choisissent leur candidat, le beau visage de Mme
Royal, lumineux comme celui d’une Madone, a servi de une à des centaines
de quotidiens et d’hebdomadaires, qu’ils soient d’information et ainsi
participent au débat public, ou qu’ils en soient la négation, comme les
magazines people. On croyait que ces méthodes étaient réservées
aux démagogues. Ce qui est inouï, c’est qu’un candidat du Parti
socialiste y recourt immodérément. Que Mme Royal ait du succès dans les
media va de soi. Les media sont des supports pub com. ; ils vendent tout
ce qui est à vendre ou tout ce qui fait vendre. L’Agence Ogilvy, du
groupe américain WPP, a vendu la candidature de Mme Royal. Mais cela
n’explique pas le succès de Mme Royal chez les militants dits « de
gauche » et que l’on aurait pu croire attachés à des valeurs ou à des
principes ou à des idées. En théorie, ces socialistes, à qui on ne la
fait pas, auraient dû se défier du produit. Ils ont approuvé le
programme bien « socialiste », bétonné et verrouillé, de leur parti, et
ils ont ensuite choisi entre les sept ou huit candidats potentiels et
les trois candidats déclarés celle qui, justement, était sur la ligne la
plus éloignée de ce « programme » et qui, de toute évidence, ne
l’appliquera pas, sinon par miettes, pour calmer l’ire militante. Quant
à l’accueil favorable de l’opinion, il est difficile à comprendre, sauf
à réduire la candidature de Mme Royal à celle d’une femme, ce qui serait
insultant pour elle. L’opinion en aurait assez, nous serine-t-on, des
professionnels de la politique, des gens issus du sérail, des copains et
des coquins, de l’ENA et des énarques, etc. Or, elle plébiscite ce
sérail même. En effet, à peine sortie de l’ENA, Mme Royal a intégré la
garde rapprochée de Mitterrand à l’Elysée ; pour la remercier des
services rendus, il lui a été offert une circonscription sur mesure,
imperdable et où même un âne aurait été élu, s’il avait été investi par
le Parti socialiste.
Ce
dont les citoyens ont conscience, au plus profond d’eux-mêmes, dans leur
for intérieur, là où les doutes, les inquiétudes ou les certitudes ne
trouvent pas d’expression verbale rationnelle et claire, c’est que
l’existence même de la France ou sa nécessité, sa raison d’être, son
identité sont menacés à court terme. Le pays est en train de changer si
vite, et pas en bien, qu’il ne ressemble déjà plus à ce qu’il était, en
particulier pour ce qui est de sa population, et qu’il devient un autre
pays, tout différent de celui qu’il était il y a seulement vingt-cinq
ans, et cela contre la volonté des citoyens. Mme Royal est issue d’une
famille militaire catholique : elle a conservé de son éducation la
raideur, les habitudes de langage, la tenue, les réflexes. Elle parle de
« mission », elle emploie des paraboles de l’Evangile (« gravir ensemble
la montagne »), elle se vêt de blanc, couleur de la liturgie, elle porte
un nom monarchique, qu’elle aurait pu troquer, en se mariant, contre le
nom propre d’un pays étranger, ce dont elle s’est habilement gardée, et
surtout, elle a une expression lumineuse de Sainte Vierge. Mme Royal est
le visage de l’ancienne France catholique exhumée des poubelles de
l’histoire. On peut s’en réjouir, certes. Cela prouve que la France
éternelle, celle-là même que De Gaulle voyait dans les vitraux de nos
cathédrales, n’a pas disparu, ou qu’elle n’a pas totalement disparu.
L’icône Royal est la bouée à laquelle un peuple à la dérive veut
s’agripper pour ne pas s’abîmer dans les maelströms (ou, comme on
voudra, dans les poubelles) de l’histoire – ce destin que les puissants
de Bruxelles et d’ailleurs lui préparent. Les socialistes avaient à
choisir entre trois candidats, dont deux, expérimentés, incarnaient deux
versions du socialisme à la française : la sociale démocratie (M.
Strauss-Kahn) et l’unité de la gauche à la manière de Mitterrand ou de
Jaurès (M. Fabius). Hélas pour eux, ces candidats présentaient un vice
rédhibitoire : ils sont juifs, nantis et l’un d’eux est né à l’étranger.
Entre deux Juifs et une Française « de souche » en mesure d’incarner la
France des Capet, des Valois, des Bourbons, une nouvelle Jeanne d’Arc en
quelque sorte, les militants ont plébiscité Jeanne d’Arc ou son icône.
Les sermons antiracistes usinés, que les socialistes opposent à tout
moment à leurs adversaires ou même à ceux de leurs dirigeants qui, comme
Frèche, qui ne soutient pas Mme Royal par hasard, sont assez masochistes
pour jouir d’être les nouveaux diables de la France multiculturelle,
sont sans efficacité : même ceux qui les serinent n’y croient pas. Le
Pen s’est brûlé les doigts en tentant de ressusciter le mythe de Jeanne
d’Arc ; c’est Mme Royal qui dévore les marrons, sans se brûler les
doigts. M. Sarkozy a du mouron à se faire, comme Strauss-Kahn. Entre un
fils d’immigré qui aurait, semble-t-il, parmi ses ancêtres des juifs et
une Française fleurant bon l’ancien Royaume et l’Eglise catholique du
Concile de Trente, les citoyens risquent de ne pas hésiter. Dans la
France menacée, ils préfèreront l’icône au fils d’immigré.
L’icône
contient un autre programme. Ce dont les citoyens ont conscience, c’est
que leur pays est à la dérive, non seulement dans son être, mais aussi
dans ce qu’il fait ou parce qu’il ne fait plus rien. Les fermetures
d’usines ou les départs massifs d’entreprises françaises vers des pays
plus accueillants, la fuite des cerveaux et des capitaux, la rapide
transformation d’un vieux pays laborieux en un vaste Disneyland voué au
tourisme, attestent la crise, de même que la baisse relative du PIB et
la dégringolade lente de la France dans le classement des pays
prospères. Non seulement les classes moyennes, qui sont le socle de la
démocratie, se sont appauvries et continuent à le faire, mais encore
elles n’ont plus d’avenir. Leur futur est hors de France. Beaucoup en
ont tiré les conséquences, qui préfèrent la valise au cercueil : en
vingt-cinq ans, deux millions de Français ont quitté leur pays, pour
échapper à la misère ou pour avoir un avenir. Ils dix fois plus nombreux
à l’avoir fait (et ce mouvement va s’amplifier) que les Huguenots en
1685. Même s’ils sont « de gauche », les citoyens savent que la descente
aux Enfers a commencé en 1981 et que la « droite » a été incapable,
quand elle a exercé le pouvoir entre 1986 et 1988, 1993 et 97 et depuis
2002, d’arrêter la course à l’abîme. Il reste une ultime solution, avant
l’aventure : c’est la liquidation de tout l’héritage Mitterrand. Mme
Royal sort du sérail, elle n’a pas d’autre idéologie que sa propre
icône, elle est une femme. Elle peut replacer la France sur l’erre qui
était la sienne avant 1981.
Un
peuple à la dérive cherche une nouvelle Jeanne d’Arc qui le sauvera du
désastre annoncé. Pour cela, l’élu n’aura pas d’autre choix que de
laisser les citoyens exprimer leurs mérites et leurs talents dans
l’économie et la création de richesses, c’est-à-dire leur rendre un Etat
modeste et pragmatique, et de se montrer inflexible sur les questions de
droit, de loi, d’identité, c’est-à-dire centrer l’Etat sur ses missions
régaliennes. Cela est possible à une condition : que l’Etat recouvre sa
souveraineté perdue. Que propose Mme Royal ? Elle brandit sa propre
icône. Elle ne sera pas Mme Thatcher : elle ne rétablira donc pas la
prospérité publique. On peut même s’attendre au pire. Le 4 janvier, Mme
Montebourg, son porte-parole, s’en est pris violemment aux « pratiques
prédatrices » de la Suisse, annonçant même une « confrontation
inévitable » avec ce prétendu paradis fiscal. Si la politique
économique de Mme Royal se résume à des imprécations contre les gnomes
de Zürich, les citoyens risquent de tomber du Charybde des désillusions
dans le Scylla des amertumes. Petite-fille d’un général attentiste, elle
ne sera pas non plus le général De Gaulle. Elle ne fera pas la politique
de cette Jeanne d’Arc présente dans son icône.
Ce
n’est donc pas en 2007, ni par les urnes, que la souveraineté du peuple
et celle de l’Etat seront rétablies. On ne peut rien attendre de bon de
cette élection et de celles qui suivront.
n
|