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Que
faut-il penser
des pôles de
compétitivité?
Par Pierre Pascallon,
professeur agrégé de faculté
Université Clermont I
et Pascal
Hortefeux
professeur
Groupe ESC Clermont
Graduate School of Management
On
sait que le Gouvernement a décidé de faire évaluer les 71 pôles de
compétitivité existants, fin 2007, par un consortium de cabinets d’audit
qui doit rendre son rapport à l’été 2008.
On vaudrait
s’autoriser, ici, à juger cette démarche initiée par les Pouvoirs
Publics en 2005 afin - face aux phénomènes de désindustrialisation
et de délocalisations liés à la mondialisation - de favoriser au mieux,
chez nous, l’innovation technologique dans les secteurs à très forte
valeur ajoutée.
Tout
le monde s’accorde d’abord à reconnaître un certain nombre de mérites à
ces pôles de compétitivité.
Dans les aspects
positifs, il faut mentionner, notamment, la très forte mobilisation qui
s’est manifestée partout dans l’hexagone dès que cette démarche a pris
corps. Il est vrai que l’idée de relancer la France dans la course à
l’innovation en facilitant, dans tous les territoires, la mise en commun
des entreprises, des universités, des unités de recherche publiques et
privées,… a provoqué un élan incroyable dans les régions. On se souvient
- preuve de cet accueil chaleureux - que l’appel à projet initial visant
à identifier les pôles de compétitivité a remporté un plein succès : 105
candidatures ont été enregistrées sur tout le territoire conduisant les
Pouvoirs Publics à labelliser (juillet 2005) 67 pôles - 66, au vrai,
suite à la fusion de deux pôles -, dont 6 pôles mondiaux, 9 pôles à
forte visibilité internationale et 52 pôles régionaux ou nationaux.
Il est vrai que
cette « démarche » pôles de compétitivité a servi « d’électrochoc » à
nos régions. Elle a été un formidable catalyseur des énergies
territoriales vouées à se muer en synergie - par l’alchimie de ces pôles
- pour stimuler l’innovation. Il y a bien eu, en effet - avec cette
« démarche » pôles - une prise de conscience, par tous les acteurs, de
la réalité économique de leur territoire et des besoins des entreprises.
Les protagonistes (entreprises, laboratoires, universités,…) - qui,
jusqu’alors, s’ignoraient, travaillant chacun de son côté - ont été
amenés, dans le cadre de ces « clusters à la française », à se
connaître, à se rapprocher, à échanger. Il y a bien eu un
« décloisonnement » ; des rapports nouveaux se sont établis entre les
acteurs de la recherche, de la formation et de l’industrie, mais aussi
entre les industriels eux-mêmes qui n’avaient, finalement, que peu de
contacts. Les collectivités territoriales - d’abord méfiantes sur le
montant de ces nouvelles dépenses… en vue - ont fortement adhéré,
comprenant que, de ces pôles, vont dépendre leur vitalité économique,
leur attractivité, leur capacité à attirer de nouvelles entreprises, à
empêcher les délocalisations et, in fine, à créer ou à maintenir
des emplois. Bref, incontestablement, les pôles ont montré une certaine
capacité… à faire travailler ensemble toutes celles et tous ceux qui
auraient dû, de longtemps, dans les régions,… travailler ensemble ; les
pôles ont accéléré « l’effet réseau » et ont renforcé les relations
entre tous les acteurs du territoire : chefs d’entreprise, formateurs,
chercheurs, élus, Etat,… Et, après un démarrage parfois difficile, la
« machine » pôles a pu ainsi monter en puissance et des projets vont
voir le jour.
On
n’oubliera pas, en effet, que la raison d’être des pôles de
compétitivité est de faire émerger des projets collaboratifs innovants.
Nos pays occidentaux - la France, bien sûr - ont du mal à rivaliser avec
les pays émergents à bas coût de main d’œuvre. Il faut donc « sortir »
au mieux d’une compétitivité « prix » - c’est l’ambition des pôles d’y
aider - pour passer à une compétitivité « hors prix » basée
principalement sur l’innovation dans les secteurs de pointe. Par
ailleurs, on sait que la France invente mais a du mal à concrétiser ses
inventions en innovations opérationnelles, sources de retour sur
investissement. Les pôles de compétitivité doivent aider, en ce sens, à
passer au mieux de l’invention à l’innovation - qu’il s’agisse
d’innovation incrémentale ou de rupture -, à susciter des projets
industriels innovants grâce au partenariat d’entreprises, d’institutions
de formation, de centres de recherche, « mixant » recherche privée et
recherche publique, recherche fondamentale et recherche appliquée,… Et
force est de reconnaître - soutient-on - qu’on a eu un vrai succès
opérationnel, en ce sens, des pôles de compétitivité, avec des projets
réellement collaboratifs qui n’auraient sans doute pas vu le jour sans
les pôles ; ces pôles ont bien rempli avec brio leur mission première
« d’usines à projets de recherche et développement ». Les appels à
projets, en effet - lancés maintenant par le
fond
unique
interministériel (FUI) - ont été un vrai succès : on a eu plus
de projets que prévu initialement à la naissance des pôles. En cumulé -
on n’a pas, dans ces chiffres, la prise en compte du 6ème
appel à projet qui se terminait le 30 avril 2008 -, l’ensemble des 5
appels à projet a permis de soutenir 455 projets depuis 2005. Ils
représentent des budgets de recherche-développement de 2,8 milliards
d’euros, mettent en jeu plus de 10.000 chercheurs, avec un financement
public de 929 millions d’euros (dont 620 millions d’euros par l’Etat).
*
 Au
total, du côté des Pouvoirs Publics, des défenseurs « historiques » de
ce type de démarche (Pierre
Lafitte, Président de la Fondation Sophia Antipolis,…), on croit
donc possible de saluer le bilan « globalement positif » de cette
nouvelle approche territoriale de la politique d’aide à l’innovation et
à sa valorisation portée par les pôles de compétitivité. Oui, ces pôles
sont bien - s’il faut en croire François Fillon - un « outil
formidable » (5 juillet 2007) pour soutenir l’innovation et redonner un
nouveau souffle à notre industrie confrontée aux défis que l’on sait ;
ces pôles ont incontestablement réussi à enclencher une vraie dynamique
de partenariat permettant de générer des projets innovateurs
collaboratifs.
Mais,
ce satisfecit d’ensemble - on s’en doute - n’est pas partagé par
tous les acteurs et tous les observateurs. Ainsi, à titre d’illustration
des réserves suscitées par ces pôles, les propos de cet industriel,
début 2007 : « Nous restons très circonspects sur les pôles de
compétitivité… Je n’entends que du scepticisme ».
Il est vrai que,
pour certains, le bilan de ces pôles serait plutôt négatif dès lors que,
à leurs yeux, on veut bien ne pas occulter les difficultés de ces pôles
de compétitivité tenant tant à leur fondement qu’aux modalités de leur
démarche.
-
Difficultés tenant au fondement de la démarche en termes
de pôles de compétitivité ?
Il
y a d’abord, ici, les interrogations sur la réalité supposée de la
coopération entre tous les acteurs de ces pôles. On sait quelle est la
philosophie de ces pôles de compétitivité. A leur cœur, il y a le pari
d’une dynamique possible collective « gagnant-gagnant » pour tous les
acteurs considérés dans le cadre de projets de recherche et de
développement innovants collaboratifs : il s’agit bien de permettre aux
entreprises, aux centres de recherche, aux organismes de formation,
réunis en réseau sur un même territoire, de faire fructifier leurs
atouts, en mutualisant des ressources humaines, matérielles, financières
sur des desseins et des réalisations communs.
On sait aussi les
soubassements théoriques qui accréditent a priori - ainsi que
l’on vient de le faire à l’instant - les avantages à attendre d’une
démarche coopérative, partenariale, du type pôle de compétitivité - on
pense, en particulier, à la « théorie de la polarisation », à la
« théorie de proximité » - sous l’angle territorial… permettant de
dégager, nous dit-on, un « nouveau modèle productif ». On s’inscrit
bien, en effet - présupposés bénéfiques de la démarche « pôle de
compétitivité » - dans le prolongement d’une vaste et ancienne réflexion
théorique, depuis Perroux,
sur les mérites, en terme spatial, de la polarisation jusqu’aux
analyses, pour les firmes, de
Krugman, Porter,… En bref, le rapprochement, la proximité, la
territorialité, ouvrent l’opportunité de réseaux, de synergies,
d’externalités et d’avantages… compétitifs.
Et, au vrai,
l’expérience depuis 2005 - on y a fait écho plus haut - montre les
résultats opérationnels a priori positifs des pôles de compétitivité en
termes de projets. Ces projets n’auraient pas été proposés si les
acteurs - dans le cadre de coopérations, de partenariats complémentaires
- n’y avaient pas trouvé leur compte. Ce qui ne veut pas dire que - par
« enchantement » - la démarche pôle de compétitivité fait disparaître
les divergences, les oppositions d’intérêts entre les acteurs concernés.
Ce sont les grandes firmes qui sont le plus souvent au centre du
dispositif des pôles, ces pôles s’étant appuyés, en effet, sur les
grands groupes industriels et sur les structures collaboratives
préexistantes. Aussi, les PME sont assez naturellement réservées sur ces
pôles - elles en ont été initialement, même si les choses paraissent
s’améliorer, les « parents pauvres » -, pôles qu’elles croient percevoir
comme des mécanismes au bénéfice des grandes sociétés qui se trouvent,
elles aussi, parfois, en concurrence… entre elles… pour travailler sur
des projets communs !!
Sans
oublier les difficultés de « l’esprit partenarial » entre les
entreprises et les acteurs de la « formation-recherche » alors que,
pourtant, on le sait, il faut une implication sans réserve des trois
éléments : entreprises, formation-recherche, pour assurer la solidité à
long terme de la démarche pôle de compétitivité.
Il est clair que
les synergies, les mutualisations - pour chercher à réduire les coûts
unitaires - paraissent faciles, sinon aller de soi, pour un certain
nombre de fonctions élémentaires et périphériques au cœur de métier.
Mais il n’en va pas de même pour l’innovation, cœur du cœur de
l’avantage compétitif. Et même si tous les acteurs ont perçu que,
désormais, cette innovation technologique, survenant à la « frontière »
entre les secteurs d’activité, nécessite la « mise en relation », on
comprend bien - et c’est le cas - que les entreprises - grandes, mais
aussi moyennes - aient réticence à l’ouverture, au partage des
savoir-faire, tout cela soulevant l’épineuse question de la propriété
intellectuelle sur les projets collaboratifs.
Bref, pour
conclure cette première critique, il y a, certes - concèdent-ils -
partenariat, synergie, coopération, mais il reste des divergences, des
oppositions, de la compétition ; et les pôles de compétitivité ne
pourront donc apporter, au mieux, que de la « coo-pétition »,
intermédiaire entre coopération et compétition.
Mais il y a aussi
les interrogations sur les bienfaits affichés du volontarisme public
dans ces pôles de compétitivité.
Il est sûr - c’est
l’originalité par rapport à des démarches et à des expériences
précédentes : on pense, notamment, aux technopoles -, que les Pouvoirs
Publics ont un rôle central dans les pôles de compétitivité. Mieux, il
n’est pas excessif, sans doute, de dire qu’ils en sont l’un des
« co-acteurs » dans le cadre de la « nouvelle politique industrielle
nationale ».
Aussi bien, pour
tous ceux - libéraux - qui pensent qu’il n’y a de légitime et d’efficace
que les intérêts individuels ordonnés par la rationalité et les lois du
marché, cette forme de colbertisme moderne que sont les pôles de
compétitivité est une politique hérétique, irrationnelle, lorsqu’elle
n’est pas nuisible, qui plus est dans le cadre d’une économie désormais
complètement globalisée, qui a remis en cause la pertinence et la
consistance de l’Etat-Nation. L’Etat ferait mieux, à leurs yeux - à la
place de cet activisme inadapté qui est donc loin d’être la panacée - de
s’attacher à améliorer l’environnement des entreprises (terrains,
communications,…).
-
Mais
venons-en, maintenant - tout cela est, bien sûr, lié et distingué par
simple commodité d’exposition - aux difficultés tenant aux
modalités de la démarche de pôles compétitivité.
Il
y a d’abord - et elles sont nombreuses - les questions touchant la
« liste » et le « nombre » des pôles de compétitivité retenus.
Beaucoup assurent
que les responsables n’ont pas été suffisamment sélectifs au départ -
pour ne pas décourager les bonnes volontés - et qu’on se retrouve ainsi
avec un nombre de pôles trop élevé (71 aujourd’hui). Rien à dire sur les
pôles visant à construire des « champions » mondiaux sur des spécialités
à haute valeur ajoutée. Mais il aurait fallu - poursuivent-ils - en
rester là, soit une vingtaine de pôles. Au lieu de quoi, on a
« saupoudré » le territoire de pôles manquant… parfois, d’envergure ;
des pôles qui… parfois, se chevauchent en faisant quasiment la même
chose (c’est l’impression que l’on a, notamment, pour les pôles dédiés
aux questions de transport, les pôles ayant vocation à innover en
matière de produits carnés,…) et encore des pôles trop banaux et trop
étendus, pôles à vocation régionale montés hâtivement avec des
partenaires peu habitués à travailler ensemble… parce qu’il fallait
donner quelque chose à tous les territoires !! Et, dans le même temps,
pourtant, des impasses avaient été faites, en particulier pour le
secteur des services aux entreprises, impasses en partie corrigées avec
la dernière labellisation d’un pôle « d’industrie financière ».
Il y aurait
ensuite - poursuivent certains - à marquer les difficultés de la
gouvernance et du fonctionnement de ces pôles dont le nombre et le
contenu - on vient de le voir - posent problème. Et de souligner, ici -
bien que des progrès aient été réalisés - la complexité, la lourdeur
administrative de cette nouvelle « machine », de quoi décourager, en
particulier - on a déjà fait écho à elles sous un autre angle - les PME
à s’intégrer dans ces pôles.
Il y aurait encore
- tout ceci est déjà implicite dans les points précédents - à insister
sur la dispersion et la modestie des moyens humains et financiers
disponibles pour ces pôles, même si les crédits initiaux ont été
augmentés. Nous manquerions plus spécialement, dans ces pôles, de
« capitaux-risqueurs », localisés géographiquement - cela paraît être la
clef de la réussite des démarches de même esprit aux Etats-Unis, en
Israël,… - et de « nœuds-relais », de « zones humides » (Christian
Blanc) de rencontres pour
favoriser la fertilisation croisée.
*
Que
faut-il retenir, au final, de ces pôles de compétitivité, après l’effort
qui vient d’être fait pour présenter les arguments positifs et les
aspects plus critiques de cette démarche ?
Il nous semble que
l’on peut dire que, avec ces pôles, on a, sans aucun doute - à l’heure
où notre industrie est confrontée aux énormes bouleversements
planétaires que l’on sait -, l’outil de résistance, voire de reconquête,
le plus significatif mis en place ces dernières décennies, sous
l’impulsion des Pouvoirs Publics, pour soutenir, favoriser, l’innovation
technologique, avec la place centrale et la complexité actuelle de ce
processus d’innovation. En effet, grâce à la synergie forte engagée
entre unités de production, centres de recherche, organismes de
formation - avec l’appui de l’Etat et des collectivités locales -, il
n’est pas exagéré de regarder les pôles de compétitivité comme des
incubateurs géants, susceptibles de générer des projets collaboratifs
innovants.
On souhaite donc
voir se pérenniser cette démarche de pôles de compétitivité qui, avec
ses nombreux atouts, est de nature - et ça a été au moins en partie le
cas - d’enclencher, souvent, une dynamique territoriale favorable dans
nombre de régions. Il n’y a donc pas lieu, à notre sens - comme le
réclament, on l’a vu, les libéraux - de revenir sur le volontarisme
public fort de cette démarche : si l’on veut bien y regarder de près, en
effet, dans tous les pays, même et surtout ceux qui s’affichent contre
les politiques volontaristes (Etats-Unis), l’innovation est soutenue par
l’Etat. Il convient, en revanche, de prendre en considération un certain
nombre d’autres critiques relevées plus haut à l’encontre de ces pôles
de compétitivité - l’audit en cours ne manquera pas, aussi, de les
mettre en avant -, et d’apporter, par la même, demain, des améliorations
à la démarche « pôles de compétitivité », avec, sans doute :
-
le
resserrement du nombre des pôles ;
-
la
consolidation de l’ancrage et de la participation des PME à ces pôles ;
-
« l’opérationnalité » plus forte encore de ces pôles qui doivent faire
émerger - et se concrétiser - des projets de recherche et de
développement, avec la présence de sociétés de capital risque ;
-
…
Ces pôles de
compétitivité pourront ainsi, toujours plus, à l’avenir, apparaître pour
nous comme les pôles de l’espoir.
n
Bibliographie
sommaire
Bas
(C. Le) (coordonné par) : Innovation, région et connaissance,
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(G.), Martin (P.),
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(C.) : « Trop de pôles tue les pôles… de compétitivité », Air et
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Menu
(S.) : « Pôles de compétitivité : sortez couverts », La Lettre du
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Rallet
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Avantages retirés par les entreprises de leur participation à un
"cluster" (pôle de compétitivité, SPL), Etude exploratoire,
Bipe-DATAR, janvier 2006
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