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La
pipolepolitique
ou le syndrome de la propagande glauque
par Alexandre Dorna
Les nouvelles formes médiatiques ont repris les techniques insidieuses
de la propagande commerciale et politique dont le but n’est pas
d’informer, mais de rendre les masses de (télé) spectateurs et de
consommateurs avides d’émotions fortes. La raison citoyenne est
disloquée et pervertie. La magie virtuelle de l’image a rendu possible
la fausse proximité des « grands de ce monde » et des figures
populaires. Curieusement, la démocratie « pipole », dont l’intention est
la proximité interactive renvoie à un paradoxe sadomasochiste : vous
pouvez regarder, mais jamais vous rapprocher !
Certes, toutes
les époques ont promu des images à faire rêver et à fabriquer des
sentiments. Or, le monde « pipole » n’est plus la presse à sensation,
non plus un lieu à la mode où se croisent des individus bariolés, encore
moins des salons d’empire, mais une attitude d’exhibition permanente
partagée par diverses couches de l’élite médiatique. Chez les
politiques, cela se manifeste à la fois dans leur volonté de se draper
d’une fausse participation et d’une apparente spontanéité, jusqu’au
point de sacrifier leur vie privée.
Il est vrai que les élites
« pipole » sont traquées par les médias, lorsqu’elles jouissent d’une
grande renommée. Mais, personne n’est dupe. Ce sont les bruits à
répétition évoqués par les médias qui permettent de devenir médiatique
ou d’entretenir une notoriété. Utiliser les images (ambiguës) ou les
paroles (petites phrases) exacerbent le désir des « aficionados » et la
volonté de patrons de presse ou de télévision pour vendre du papier et
des images. C’est que se produit la transaction entre l’exhibitionnisme
des acteurs et le voyeurisme des citoyens de salon.
La différence avec le
passé n’est pas de nature, mais de degré. Or, il y a un élément
nouveau : la tendance à dévoiler sa propre intimité et celle des autres.
Les rubriques confidentielles d’information dans la presse « sérieuse »
marquent un tournant dans le traitement de la rumeur. Le monde « pipole »
de « gauche » s’est décomplexé, et la pudeur disparaît. Se montrer sur
tous les plateaux de télévision, à la une des journaux à sensation, ou
se faire une place sous la forme de blogs personnels, n’est pas
simplement une adaptation à la culture narcissique, mais une manière
d’exister dans le milieu volatil et velléitaire de la comédie humaine du
pouvoir virtuel. Ici, la marchandisation de l’image, sous la forme de
spectacle, rappelle le mariage cruel du ridicule et du risible. Certes,
nous sommes loin de la brutale férocité du cirque romain, mais la mise à
mort, bien que symbolique, est proche.
Le politique demeure au
centre de cette mutation technologique et psychologique. Les
médias n’ont plus besoin de l’opinion des citoyens pour « informer ». Il
leur suffit d’affirmer une pseudo- communication et une volonté masquée
de persuader. L’acte politique est devenu un drôle de mélange
mi-vaudeville et mi-divertissement. Les médias ont chassé les lieux de
la rationalité politique pour les muter en propagande. De ce fait, la
dernière campagne présidentielle en est un lamentable exemple. Le
candidat M. Sarkozy affiche ses invités de marque : Hallyday, Sevran,
Reno, Doc Gynéco. Mme Royal exhibe l’adhésion des femmes, d’Arianne
Mnouchkine à Jeanne Moreau, en passant par Emmanuelle Béart et des
écrivains médiatiques, BHL en tête. Voilà qu’une nouvelle forme de
politique est née : la « pipolepolitique ».
Pour aller à l’essentiel,
retenons les éléments suivants du syndrome de la « pipolepolitique »:
-
La présence d’un cercle vicieux : le
pouvoir politique utilise le pouvoir des médias et vice-versa.
-
La puissance du pouvoir médiatique est la
seule à ne pas connaître un véritable contre-pouvoir.
-
Les medias fabriquent certains politiques
et intellectuels qui ressemblent des saltimbanques médiatiques affamés
de notoriété et d’estime qui sautent régulièrement de plateaux en
plateaux.
-
Les professionnels des médias forment une
honorable famille: journalistes, présentateurs, animateurs, chroniqueurs
et experts en communication.
-
La « pipole politique» est le fruit avarié
des liaisons dangereuses entre le monde politique et la société
médiatique.
-
La présence à l’écran d’une poignée de
personnages habituellement invités aux émissions de télévision ou les
journaux nationaux donne l’impression d’une démocratie clanique et d’une
réalité immobile dans un espace-temps révolu.
- La perception « pipole »
de ces personnages crée l’effet de consanguinité visuelle,
indépendamment de l’événement et de la qualité des uns et des autres.
- L’attitude « pipole »
est faite - généralement - de bons sentiments et de valeurs abstraites,
très rarement en relation avec les questions et les problèmes de fond
qui ponctuent la crise sociétale.
Par conséquent, la
politique « pipole » cache les nombreuses turpitudes et zones d’ombre
d’un système de manipulation de l’opinion de plus en plus insidieux.
Inutile d’exhumer les affaires « pipole » de ces dernières années pour
affirmer qu’il s’agit d’un symptôme de la crise sociétale. En effet, le
mélange des genres cultivé par les médias n’est qu’une des conséquences
de l’ambiguïté morale et intellectuelle de notre temps. La profondeur de
l’opacité du système médiatique se mesure par le contrôle du texte et de
l’image par ceux qui jouissent et possèdent les medias. Les techniques
de publicité et de marketing ne sont que les outils qui rendent moins
visibles les grosses ficelles du vrai pouvoir.
La conséquence de la « pipolisation »
de la politique est double : d’une part, transformer les élus en
saltimbanques et crédibiliser l’illégitimité des institutions. La
présence des élus dans les émissions de variété, sous prétexte de la
sortie d’un ouvrage, dont le contenu est généralement médiocre, n’a
nullement le but d’apporter une connaissance et une argumentation
rationnelle nouvelle, mais de produire un effet publicitaire : se
montrer physiquement pour vendre une image. La raison est pathétique :
les « représentants de la nation » se trouvent frappés d’un complexe
d’anonymat paradoxal : le personnel politique est de moins en moins
reconnu par la population. Combien d’hommes ou de femmes politiques sont
réellement identifiés par le grand public ? Ils sont très peu nombreux.
Mais cela n’est pas le plus grave. Le vrai drame de la démocratie des
médias est de vider les lieux républicains de discussion et de
délibération, rendus obsolètes. La tentation de transformer l’agora
télévisuelle en Parlement est un aveu implicite d’impuissance et de
cynisme, dont les journalistes et les politiques sont moitié coupables
et moitié victimes, sans parler de la connivence irresponsable des
citoyens.
Comment ne pas conclure
donc à l’inanité du système politique et de son personnel ?
Pourtant, certains « experts-chercheurs »
en communication, à l’amoralité de mercenaires, affirment au nom de la
science que face à la «solitude interactive» qui surplombe les médias,
la résistance et l'intelligence des individus-citoyens suffisent pour
maintenir les institutions démocratiques. Or, les certitudes de ces
« scientifiques », certitudes imprégnées d’un optimisme opportuniste et
d’une soumission moutonnière, se sont cassées les dents à maintes
reprises. Faut-il rappeler que dans les situations de crises sociétales
la raison est impuissante devant la force de l’émotion et le
ressentiment des masses ? La puissance manipulatrice des médias est
devenue le moyen le plus efficace pour entretenir le conformisme et le
statu-quo, mais seulement jusqu’à un certain point au delà duquel une
rupture radicale se révèle nécessaire. Faire appel honteusement à une
soi-disant « intelligence démocratique » est le meilleur moyen de
précipiter les masses dans le piège des mouvements autoritaires et des
chefs charismatiques.
En somme, la vision « pipole »
de la gouvernance est la forme la plus perverse de la propagande
« glauque ». C’est une tentative d’escamoter la réalité à coup de
trucages et de paillettes, utilisant les formes inconscientes de la
persuasion qui détruisent logique et rationalité. Le dessein n’est plus
d’argumenter, mais de séduire pour mieux réduire. Car le propre de tout
machiavélisme – même au nom de la démocratie – est de détourner ses
moyens légitimes. C’est dans ce contexte que les journalistes et les
politiques portent une lourde responsabilité. Les animateurs des
émissions de divertissement, devenus les chiens de garde du cirque
cathodique, abaissent non seulement la fonction politique, mais
contribuent à étouffer la critique de fond sur le système et l’économie
de marche qui règle - en dernière analyse - non seulement la vie
politique, mais la vie tout court des citoyens.
Cette propagande glauque
est particulièrement insidieuse dans les démocraties dites libérales.
Car, contrairement à la persuasion classique, où celui qui argumente est
visible et possède une claire conscience de ses buts, ici l’ambiguïté
règne de manière totale. C’est là que la sélection de l’information, par
les agences et les journalistes, joue un rôle non négligeable dans la
déformation de la réalité politique. Ainsi, lorsque la politique est « pipolisée »
l’effet glauque attendu est justement la dévalorisation de la culture
républicaine et le sacrifice du collectif au nom de l’individu
cathodique, pour le plus grand bonheur d’un petit nombre. Principe
oligarchique donc, à l’heure de la mondialisation.n
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