Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Pour saluer Pierre Messmer

 par François Broche

 

         Le gratin de la République s’était donné rendez-vous aux Invalides le mardi 4 septembre pour les obsèques de Pierre Messmer, disparu le 29 août à plus de 91 ans. Arrivés une heure au moins avant la cérémonie, ceux qui avaient pu franchir les trois barrages commandant l’accès au Dôme virent ainsi défiler les présidents (Assemblée nationale, Sénat, Conseil constitutionnel, Cour des comptes…), les ministres (Armée, Intérieur, Affaires étrangères…), deux anciens Premiers ministres (Mauroy et Balladur, arrivés bras dessus bras dessous, tels deux retraités de la pétanque du quinzième arrondissement), le Premier ministre en exercice, enfin le nouveau chef de l’Etat, flanqué de son prédécesseur et d’une cohorte de gardes du corps.  Seul manquait à l’appel Valéry Giscard d’Estaing, qui avait pourtant assisté aux obsèques de Raymond Barre quelques jours plus tôt. Sans doute n’avait-il pas pardonné à l’illustre disparu d’aujourd’hui la frayeur qu’il lui avait faite au lendemain de la mort de Georges Pompidou en envisageant d’être candidat à l’Elysée, et aussi le portrait nuancé mais vachard qu’il a tracé de lui dans ses passionnants Mémoires :

        « Son intelligence est de premier ordre, écrivait Messmer : clarté de l’esprit, mémoire, force de l’argumentation, un sens de l’Etat à la hauteur de ses fonctions, le choix clairvoyant de ses collaborateurs. (…) Les gaullistes ne peuvent se retenir de l’admirer quoiqu’ils ne l’aiment guère. Ils ont de bonnes raisons qui remontent au temps du général de Gaulle, et Giscard ne cesse de leur en fournir de nouvelles. Ramenant tout à lui, il laisse trop facilement deviner son mépris des hommes et son indifférence pour les idées ; souvent il ne donne l’impression de ne croire à rien en politique…, sauf en lui-même, naturellement. Ce scepticisme profond, au service d’une ambition forte, hérisse, sans qu’il le sente, beaucoup d’interlocuteurs. » (Après tant de batailles…,  p. 421-422)

        Pierre Messmer, lui, incarnait tout le contraire : l’amour des hommes, le goût des idées, la foi dans un idéal supérieur. En le recevant à l’Académie française en février 2000, le professeur François Jacob – un ancien de la 2e DB – lui lancera : « Ici, vous allez symboliser l’action et l’aventure. » Sous la Coupole comme dans la vie, le nouvel immortel symbolisait d’encore plus hautes vertus : l’amour de la patrie, le service de l’Etat, la passion du bien public. Au terme de ses Mémoires, il s’abandonnait à cette sobre et émouvante profession de foi : « Toute ma vie, j’ai rêvé d’une France indépendante, forte et fraternelle. J’ai travaillé et combattu pour elle. Et j’y crois toujours. »

        On ne rappellera ici que pour mémoire son parcours, souvent retracé – parfois avec une ironie de bien mauvais aloi : son engagement dans la Légion étrangère en 1940, ses campagnes (l’Erythrée, la Syrie, Bir Hakeim, El Alamein, la Tunisie), sa mission en Indochine en 1945, son rôle dans la décolonisation sous la IVe République (il fut le directeur du cabinet du ministre de la France d’Outre-mer Gaston Defferre et prépara la loi-cadre de 1956), son rôle au ministère des Armées pendant dix ans (il y mit en chantier treize centrales nucléaires), son accession à Matignon… Beaucoup d’observateurs et de commentateurs estimeront qu’il aurait fait, dans la compétition présidentielle de 1974, meilleure figure que Chaban-Delmas, qui fut calamiteux – et, Giscard ayant annoncé qu’il se retirait si Messmer se portait candidat, qu’il l’aurait aisément emporté sur Mitterrand. Le rêve passe…

         Pour tous ceux – dont je suis – qui ont eu la chance de l’approcher et de le pratiquer durant toutes ces années, Pierre Messmer restera un exemple et un modèle. L’exemple d’un homme qui, comme de Gaulle et tous les Français libres, a montré avec éclat que, ainsi que le rappelait François Jacob dans son superbe discours de réception, « qu’il n’existe pas de sens unique imposé à l’histoire humaine » : « L’Histoire, ce n’est pas une fatalité, une série de circonstances irrévocablement fixées par le destin. Par-delà le bruit et la fureur des événements, ce qui oriente le cours des affaires des hommes, c’est la volonté des hommes, non l’action de quelque force mystérieuse. » Et un modèle de courage, de force de caractère, mais aussi de générosité et de droiture, dont on aimerait qu’il continue d’inspirer nos actuels dirigeants : « On entend souvent le public se plaindre du personnel politique et, en particulier, de l’écart entre ce qui est dit et ce qui est fait, disait encore François Jacob. Vous avez illustré une certaine manière de faire la politique, au sens propre, c’est-à-dire de s’occuper des affaires publiques, de vivre dans la cité ; bref de faire le métier d’homme. Vous avez ainsi bien servi votre pays. » n

 

In memoriam Pierre Messmer

 

par Raphaël Dargent

 

  

La disparition de Pierre Messmer ne peut laisser indifférent aucun patriote ni même au-delà aucun français. Pierre Messmer fut comme peu d’hommes dans l’histoire de France un grand serviteur de l’Etat, amoureux de son pays. Il n’est pas utile ici de revenir longuement sur la carrière extraordinaire d’un homme qui fut parmi les premiers combattants de la France Libre, héros de Bir Hakeim, libérateur de Paris ; en pleine période de crise coloniale, administrateur en Asie puis en Afrique ; après le retour du Général au pouvoir, ministre des Armées de ce dernier puis Premier ministre de Georges Pompidou ; député de Moselle avant que d’être président de la Fondation Charles de Gaulle, académicien, Chancelier de l’institut et, succédant au général de Boissieu, chancelier de l’ordre de la Libération.

 Il se trouve que l’auteur de ses lignes a eu le privilège ces dernières années d’être reçu à trois reprises par M. Pierre Messmer dans son bureau de l’Institut de France ; une première fois afin de l’interroger pour un entretien publié dans les Cahiers de Jeune France, les deux autres pour la revue Libres. Ce qui m’a frappé, alors que j’étais évidemment intimidé, c’est à la fois sa disponibilité, sa simplicité et sa grande courtoisie. Pierre Messmer répondait toujours beaucoup de précision (il veillait d’ailleurs à relire scrupuleusement et à corriger mes transcriptions) à mes questions qui n’étaient pas complaisantes et pouvaient apparaître polémiques pour un homme de sa retenue ; il répondait justement dans un étonnant sourire, un franc sourire, avec une pointe de malice à ses questions ; il apparaissait alors comme un homme à la fois détaché de la politique et pourtant maître en la matière ; parfois, il pouvait brutalement adopter un ton plus dur pour asséner dans des formules resserrées ses convictions profondes. A le lire par ailleurs, notamment dans La patrouille perdue et autres récits extraordinaires, on découvrait un homme d’une profonde sensibilité, ce qui transparaissait aussi dans nos entretiens.

Ce qu’il faut retenir de cette vie tout entière dédiée à la France, c’est le désintéressement, la discrétion – aussi paradoxale que cela puisse paraître étant donné ses fonctions–, et le sérieux. Un fait marque sa carrière politique en la matière : refusant en 1974 de postuler à la magistrature suprême pour succéder à Georges Pompidou, ce qui eut été dans l’ordre des choses, il s’effaça au profit du tonitruant mais finalement défait Jacques Chaban-Delmas et laissa la voie libre aux ambitions déjà aiguisées de Jacques Chirac, ce que d’aucuns regrettèrent longtemps.

Il s’exprima peu, après son retrait effectif de la vie politique, sauf sur les grands enjeux, comme ce Traité constitutionnel européen qu’il combattit. Jamais en tous les cas, contrairement à d’autres pourtant moins bien autorisés que lui, il n’invoqua les mannes du Général pour justifier ses positionnements. C’était son honneur, la marque qu’il revendiquait. Les grands principes que défendait le Général étaient les siens, voilà tout. Pour le reste, pour le présent, de Gaulle était mort, il ne parlait pas à la place de De Gaulle.

 Pour conclure, je ne résiste pas à citer la réponse que me fit Pierre Messmer lorsque je lui demandai de définir ce qu’était sa propre « certaine idée de la France » :

 « Pour moi, la France est ma patrie, c’est-à-dire la terre sur laquelle je suis né, sur laquelle mes parents, mes pères sont nés. La patrie est la terre des parents, à laquelle je suis lié par un sentiment. La France n’est pas seulement ma patrie matérielle, à l’intérieur de ses frontières ; elle est plus encore ma langue, ma culture, elle représente un certain rayonnement de par le monde, notamment à travers la francophonie. Pour moi, j’insiste la France est ma patrie, ma patrie matérielle et ma patrie spirituelle. » (Libres n°1, 2003)

Peut-on mieux exprimer son patriotisme ?n