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Ce qu'est la laïcité

ou la liberté de conscience

 

par Alexandre Dorna

 

                                                          

        

Les déclarations de M. Sarkozy sont trop ambiguës pour rester sans réagir énergiquement et avec clarté. La laïcité ne se réduit pas à une commission "d'experts", même laïques, encore moins aux discours pragmatiques des politiques qui risquent de mal la défendre ou de la brader pour quelques dollars de plus.

Devant l’oubli des contenus et la tergiversation autour des principes, il nous faut une attitude pédagogique et la dénonciation de la ruse rhétorique de certains et l’ignorance conceptuelle des autres, afin d’ouvrir de réelles perspectives et de faire en sorte que la laïcité dépasse son image d’un icône neutre et figé.

L'évolution des pratiques politiques et des positions idéologiques a presque vidé la laïcité de sa substance première; ainsi a-t-elle perdu de sa force morale d'intégration, sous couvert d’un compromis nécessaire entre "communautés". Or, la laïcité n’est pas un courant de pensée parmi d’autres, elle reste le refus d'abriter dans l'espace public entre des vérités révélées ou des dogmes idéologiques.

Faut-il rappeler qu'elle n'est pas neutre ? Qu'elle ne s'assimile pas à l’idée hypocrite de la tolérance issue des guerres de religion ? Faut-il rappeler qu'il s'agit-là d'un enjeu politique majeur en République? Enjeu qui ne se limite pas à la question de l’école ?  Qu’il s’agit d’éviter l'amalgame avec la religion et ses querelles dogmatiques?

Rappelons-le avec les paroles lucides et courageuses de Léon Gambetta :

"Quant à la religion, je n'en parle pas. Cela est un domaine en dehors de la politique... Allez dans vos temples, priez, je ne vous connais pas. Ce que je demande, c'est la liberté, une liberté égale pour vous et pour moi, pour ma philosophie comme pour votre religion, pour ma liberté de penser comme pour votre liberté de pratiquer. Ne dites donc pas que nous sommes les ennemis de la religion, puisque nous la voulons assurée, libre et inviolable. "  (Discours du 27.9.1872.)

 

Voilà pourquoi la laïcité mérite une réflexion plus approfondie qu’une hypocrite séparation entre l’État et l’Église. La laïcité repose, à notre avis, sur les principes communs d’un humanisme avéré. A savoir:

 a)  Le citoyen aspire à la liberté de conscience sans dogme. Liberté et égalité se situent au même niveau, et sont unies par les liens de la fraternité qui fondent l'identité politique de la nation française.

b)      Pour les républicains laïques, la vérité n'est jamais une vérité révélée, mais relative et hypothétique. Il y a là une démarche d'évaluation et de rigueur dans la méthode.

c)      L’école est au cœur du dispositif laïc républicain. Ce  n'est ni le maître ni l'élève qui doivent être au centre du dispositif scolaire, mais la transmission et la vérification de la connaissance. Car son but est moins d’adapter les élèves à la société telle qu’elle est, que de leur fournir les outils pour leur propre émancipation et celle des autres, afin qu'ils restent clairvoyants devant les dogmes et les menaces d'aliénation de leurs droits.

d) La République n'est ni religieuse ni athée, mais le garant politique de l'espace public et de la vie privée, la séparation de l'État et de l'Église n'étant qu'un de ses moyens, afin d’empêcher tentative d’assujettissement des esprits et pour garantir le libre choix spirituel personnel dans le cadre de l'intérêt général.

e) La laïcité est un a-dogmatisme et un anti-cléricalisme (au sens d'un refus des oligarchies de tout poil) émanant des institutions et des organisations qui visent à monopoliser le pouvoir, le savoir et la conscience.

            f) La laïcité, enfin, n'est pas une attitude neutre, mais une attitude impartiale, car l'État républicain devrait garantir la défense des droits individuels et des lois communes.

Les fondateurs de la République se sont battus pour que  ces principes ne soient pas négociables. Affaiblir la portée de la laïcité porterait un coup d'arrêt à l'idée républicaine et la volonté d'intégration de tous les citoyens.

La question laïque mérite plus qu'une loi ou un traitement d’opportunité, voire opportuniste. C’est une doctrine humaniste, un savoir faire et un mode pour faire vivre la concorde.  L'important, après l'urgence de 1905, est de poursuivre le débat, et de l’approfondir, afin de perfectionner l’homme et la société. Le dialogue sur la laïcité exige d'examiner résolument ses fondements et sa pédagogie politique, afin d'éviter le recours à des positions de force, à des tentations autoritaires ou populistes et à résister à toutes les tentatives ouvertes ou sournoises de restauration du credo dogmatique. 

En réalité, il s’agit bien de proposer aux citoyens des éléments de réflexion pour que chacun soit en mesure d’élaborer une éthique de la spiritualité individuelle et sociale au sein d’une société tolérante et civilisée, afin de répondre avec sagesse à la complexité des problèmes qui se posent à l’humanité. Comment contribuer à la recherche de cohérence et de cohésion identitaire, seules à même de donner du sens sans tomber dans les piéges des croyances, des idéologies ou de la technologie ? Comment remettre la laïcité en lumière et au centre de la vie publique ?

Rappelons que le levier de la laïcité est l’humanisme. Les valeurs humanistes n’ont pas disparues, mais elles se sont sournoisement brouillées avec l’action républicaine. C’est le plus haut sommet de la République qui semble aujourd’hui vaciller et tergiverser sur la portée réelle de la laïcité jusqu’au point de la réduire encore une fois à la querelle religieuse.

L’humanisme ne doit pas être spéculatif ni abstrait, mais opératif et concret: la laïcité est la cheville ouvrière d’un humanisme qui emploie le langage du dialogue pour rassembler et pour réhabiliter les valeurs communes. L’humanisme laïque récuse la langue de bois et la raison d’État ; l’humanisme de la laïcité, celle qui n’accepte pas de vérités révélées, est la main tendue de la fraternité, nullement de la charité, c’est un humanisme capable de s’ouvrir et de comprendre, de faire respecter la tolérance dans le cadre de la République.

La laïcité doit prendre sa place, rien que sa place, mais toute sa place dans le cœur du peuple et du gouvernement. En cas contraire, les conflits de dogmes seront de retour au milieu de la cité. n