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 Le
délire
et la raison:
un choix sociétal
par
Alexandre Dorna
Professeur
de psychologie sociale et politique. Université de Caen
L’affaire
du CPE devrait nous pousser à voir plus loin. Ce n’est pas qu’un nouveau
signe révélateur d’un malaise aigu de « gouvernance », mais surtout le
fruit d’un régime qui tourne en rond. Le monde politique cumule un
déficit d’anticipation. Et les citoyens sont de plus en plus angoissés
par un avenir incertain. On a tout essayé sans résultats notables. Nous
nous trouvons donc devant un syndrome de crise affective et sociétale.
Cela relève, certainement, de la psychologie politique : les
responsables à tous les niveaux ont oublié de penser collectivement.
C’est aussi une crispation sociétale, où les vagues de résignation se
mêlent aux vagues d’exaspération. C’est de plus un syndrome parce que
des éléments, jusqu’à hier isolés, s’amalgament dans un
dysfonctionnement qui touche le cœur du système. L’absence de
perspective commune obscurcit l’avenir d’une jeunesse tiraillée entre un
individualisme égoïste et les valeurs d’une sociabilité humaniste encore
valables.
Il faut donc réfléchir
bien au-delà de la contingence. C’est toute notre société qui est à
re-penser face à une révolution des mentalités, où la quête de synthèse
se déplace d’un axe de compréhension humaniste vers un axe de domination
autoritaire, de l’amour d’autrui à la haine de soi et des autres. La
société devient une extension de l’ego d’un seul, avec l’illusion d’une
plus grande liberté individuelle, sous l’emprise d’une propagande
glauque où l’abstraction de l’humain aboutit à instaurer une valeur
subliminaire : l’homme superflu, voire jetable.
Expliquons-nous. A force
de trop naviguer à vue, les gouvernants, toutes tendances confondues,
ont perdu le maniement des outils de dialogue et l’art de la
délibération collective. Pis encore : il y a une perte de référence à un
futur cadre commun. Car le renvoi à la République et à la méthode
démocratique ne suffit plus, tant les arrière-pensées et les lobbies,
les appareils et les oligarchies jugulent la fluidité de la
communication citoyenne, fragmentent l’intérêt général et exercent une
pression économique irrationnelle, qui tarit les idées-forces d’un
changement souhaité et redouté. A trop finasser les coups tactiques et à
préparer profusément le court terme électoral, la capacité
d’anticipation des hommes politiques s’anéantit, d’autant que les
contraintes se multiplient. Le principe de réalité s’efface devant une
lecture lisse et technocratique d’une cité sans souffle. La raison, à
force de trop raisonner, s’est emballée au point de cristalliser un
délire politique (encore) inavouable.
Voilà, à titre d’exemple,
pourquoi M. de Villepin, Premier ministre, a échoué là où M. de Villepin,
ministre des Affaires étrangères avait réussi à faire vibrer les cordes
de l’âme française. Etrange paradoxe où le lyrisme a capella a
résonné mieux que le piano mécanique d’un Etat sans tonus. Bizarrerie
encore : M. de Villepin a donné l’impression d’une rigidité
psychologique (comme hier celle de MM. Jospin et Juppé) qui n’est
probablement pas la sienne, mais celle des froids appareils
technocratiques qui entourent les gouvernants. Il est ainsi à moitié
victime et à moitié coupable de coller aux figures imposées d’un
protocole immobiliste qui paralyse la passion républicaine. C’est fort
dommage. Car les moments de crise ne sont domptables qu’avec une vision
à long terme, une articulation à l’intérêt général et une posture
chaleureuse, afin d’équilibrer les sollicitudes des uns et des autres.
Jamais les retouches ne font du neuf, jamais les esquives politiciennes
ne remplacent les paroles franches. C’est l’histoire qui le montre, et
la réflexion antique sur l’art et la manière politiques qui le démontre.
Etre à la hauteur des crises profondes implique pour les acteurs, et
surtout pour ceux qui sont au pouvoir, la sensibilité collective et la
volonté de la passion commune. Cela n’exige ni le courage ni la vertu
individuelle, mais du cran et de l’énergie pour dépasser les limites de
la raison technicienne et pour faire agir le politique. Car il y a là un
choix : soit la raison se rabaisse et se transforme en délire de pouvoir
(Caligula), soit la raison se hisse dans un élan vital au service des
grandes majorités : Gambetta et De Gaulle incarnent ce fondement de la
chose publique.
L’image que donnent les
hommes politiques est, depuis un bon moment, celle de la froideur et du
calcul rationnel. L’usure des élites politiques se révèle à l’œil nu. Un
renouveau est attendu. Car la France est un des rares pays où le capital
politique n’est pas encore virtuel. Il y a un malaise de la raison par
excès d’abstraction et par manque de co-construction de projets
d’avenir : pour mieux vivre et rester debout dans un monde qui demande
trop souvent (aux précaires et aux faibles) de ramper. n
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