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Monsieur le Président, Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier Honoraire, Monsieur le
Secrétaire Perpétuel, Monsieur le Vice-Président,
Mesdames et Messieurs les Académiciens, Mesdames
et Messieurs,
Je voudrais vous remercier et vous dire à quel
point je suis sensible au grand honneur que me
fait votre prestigieuse Académie en me recevant
aujourd'hui et en ce lieu. Grand honneur
rehaussé du sentiment d'avoir été délibérément
choisi en tant que " marque déposée ", plutôt
que tel ou tel ancien " cabri ", devenu
soudainement catéchumène du souverainisme
d'opportunité. Grand honneur en effet d'avoir à
traiter ce sujet qui me tient à coeur : "
l'Europe des Souverainistes ". On aurait pu
penser à un autre titre : " le Monde des
Souverainistes " ; il existe en effet une vision
souverainiste du monde, reposant sur la
diversité, l'égalité en droit et la souveraineté
des nations ; une vision de ce que pourrait être
un monde en ordre pour ce XXIe siècle que l'on
voit déjà rouler sur des pentes fort
dangereuses. Et bien entendu, à partir de cette
vision globale du monde, il y a une vision de
l'Europe, et une vision de la France dans le
monde. Merci donc à votre Académie, en
particulier à son Président M. Michel Albert, de
me donner l'occasion de proposer une analyse de
la pensée souverainiste.
Qui sont les souverainistes, que veulent-ils ?
Vous le savez, ce mot importé du Québec,
connaît, en France, une certaine vogue depuis
cinq ou six ans - au point que l'on pourrait
dire, sans grand risque de se tromper, qu'il est
même le seul mot nouveau et corrélativement le
seul mouvement neuf que l'on ait vu émerger sur
la scène politique française depuis bien
longtemps ; il a pris place dans le grand débat
qui agite la France depuis plus d'une décennie,
depuis le traité de Maëstricht. Mais, pour
important qu'il soit, le contexte européen
réduit ce mot à un seul de ses aspects, la
revendication du maintien de la souveraineté
nationale dans le cadre de la construction
européenne, alors que les questions qu'il
embrasse sont beaucoup plus larges. Comme le dit
Paul-Marie Coûteaux, qui fut le premier à le
théoriser dans plusieurs ouvrages, le
souverainisme n'est rien d'autre que, je le
cite, "le coeur caché de la politique de la
France depuis des siècles, la défense de la
souveraineté nationale et populaire, autrement
dit la défense du primat du pouvoir légitime sur
les pouvoirs de fait, selon la vieille
dialectique où s'inscrivit toujours la politique
française dans ce qu'elle a de plus constant :
la défense, vis-à-vis de l'extérieur, de la
souveraineté de la nation face aux hégémonies et
aux Empires, et, à l'intérieur, l'affirmation de
la souveraineté de l'État face aux féodalités de
tous ordres, ainsi que l'illustration d'une
civilisation originale dans un monde qui tend
plus que jamais à nier l'originalité et la
diversité des peuples".
Ce qui, aujourd'hui, assure la paix du monde et
protège la pluralité des nations, c'est
précisément la Souveraineté.
La Souveraineté est un concept juridique qui,
dans l'ordre international, rend égales des
puissances par nature inégales, et, dans l'ordre
intérieur, affirme la supériorité du Droit, de
la Loi et finalement du Bien commun, - ce que
Bodin appelle la " res publica ", contre les
intérêts particuliers et les coalitions
intérieures qui tentent d'accaparer l'État. On
peut en déduire que le souverainisme est une
double pensée de l'indépendance : indépendance
de l'État-Nation vis-à-vis des autres puissances
extérieures, et, à l'intérieur, indépendance
d'un État suffisamment détaché des intérêts
particuliers, pour mettre en oeuvre ce que
commande le Bien commun. La souveraineté est au
centre du logiciel politique français.
Le souverainisme se déploie au-dessus de toutes
les idéologies et de tous les camps, notamment
de la droite et de la gauche en ce qu'il
s'intéresse d'abord à la possibilité même qu'il
y ait
- une politique,
- un cadre politique, la nation,
- et un instrument politique à son service, l'Etat.
Ce que nous voulons aujourd'hui, face à
l'entrelacs des oligarchies et des pouvoirs de
fait que multiplie la mondialisation, c'est
précisément qu'il y ait de la "politique",
- c'est-à-dire qu'il y ait une pensée et une
action qui se réfèrent uniquement à une volonté
générale,
- un Bien commun de la nation,
- une res publica.
En réfléchissant à l'expression " l¹Europe des
Souverainistes ", je ne puis m'empêcher de
deviner ce que ce titre sous-entend
d'interrogation muette et dubitative. "L'Europe
des souverainistes" ne peut être autre chose que
l'Europe des souverainetés nationales. Or,
l'Europe des souverainetés nationales, c'est une
contradiction dans les termes, à moins qu'il ne
s'agisse d'une notion si manifestement dépassée
qu'on en a perdu le sens. Tel est le paradoxe,
aujourd'hui, que chacun croit savoir ce qu'est
"l'Europe des fédéralistes" et que chacun feint
d'ignorer ce qu'est "l'Europe des
souverainistes".
"L'Europe des fédéralistes", pourtant, n'a
jamais existé et n'existe toujours pas ;
personne ne l'a vue ni rencontrée ; de l'aveu de
ses propres partisans, enveloppée d'un sfumato
artistique, c'est une utopie qu'ils sont
incapables de décrire avec un peu de précision
et dont ils n'osent assurer qu'elle verra jamais
le jour. Et c'est sans doute parce qu'elle est
un produit de l'imagination qu'on peut librement
la parer de toutes les vertus. Dussè-je
surprendre quelques uns d'entre vous, "l'Europe
des souverainistes" est, au contraire, une
réalité concrète et tangible. Elle a longtemps
existé et existe encore, même si l'on peine à la
reconnaître sous les taggages successifs qui, de
traité en traité, recouvrent sa surface depuis
une quinzaine d'années. "L'Europe des
fédéralistes" donne peut-être à rêver. L'Europe
des souverainistes se prête à l'analyse parce
qu'elle a été expérimentée en vraie grandeur et
longuement. Elle a été celle des origines et des
fondements. Elle a duré pratiquement jusqu'au
tournant fatidique de 1983. Ce n'est qu¹à partir
de cette date que les choses ont changé et que
l'Europe a cessé d'être la fille des nations
européennes pour devenir leur ennemie.
***
Pendant environ un quart de siècle, il n¹y a pas
eu d'autre Europe que l'Europe des souverainetés
nationales.
I- Le passé
L'Europe du Traité de Rome est une Europe des
souverainistes. En effet, ce traité n'a
reproduit ni les hardiesses du Traité de la CECA
ni les fatales témérités de la CED et du projet
de communauté politique européenne. On n'y
trouve ni Haute-Autorité supra-nationale ni
abandon de souveraineté. Les architectes du
Marché Commun ont tiré les leçons de
l'expérience, comme l'avaient fait les
bâtisseurs de cathédrales qui, après
l'effondrement du choeur de Beauvais, ont eu la
sagesse de renoncer à pousser toujours plus loin
vers les nuages la hauteur de leurs voûtes. Ils
en sont revenus aux recettes éprouvées de la
diplomatie classique. Les Etats ont repris les
choses en main sans intention de les lâcher.Ce
sont eux qui ont fixé le but, - l'établissement
d'une Union Douanière -, qui ont précisé les
étapes et le calendrier, eux, enfin, qui ont
assigné leur rôle aux Institutions. Avant d'être
les membres d'une Communauté, ils en sont les
fondateurs et ils entendent bien en rester les
maîtres. Le Conseil, où siègent leurs
gouvernements, est l'unique instance habilitée à
"décider". Une Commission, composée de
personnalités indépendantes, a certes le
monopole de proposition mais elle " propose" et
le Conseil " dispose ". La préséance du Conseil
est d'autant plus inexpugnable que la Commission
n'exerce ses compétences que dans les limites
d'un Traité qui a tranché avec soin les
questions de principe et qui, s'il concerne
l'économie, ne concerne que l'économie. Les
Etats, au contraire, débordent de toutes parts
la Communauté qu'ils ont créée. Au Conseil,
enfin, où se prennent les décisions, la règle
est l'unanimité. Tel quel, le système a duré
pendant vingt-cinq ans. Ce sont les Etats qui, à
l'unanimité, ont refusé la grande zone de
libre-échange, accéléré le calendrier de l¹Union
Douanière, adopté la politique agricole commune.
La Commission, certes, d'empiètement en
usurpation, a tenté de subvertir l'ordre
institutionnel du Traité mais, après la crise de
"la chaise vide" les Etats l'ont remise à sa
place avec ce qu'on a appelé le "compromis de
Luxembourg". Neuf ans plus tard, l'institution
du Conseil Européen, placé au sommet de la
pyramide des Institutions, est venue confirmer
la volonté des Etats de garder la maîtrise de
leur création. Si l'on devait croire les
pourfendeurs de la souveraineté nationale, pour
qui les Etats sont les éternels empêcheurs d' "
européaniser en rond ", il faudrait imaginer que
cette période fut affligée de blocages
permanents et frappée de stérilité absolue. Ce
serait une erreur complète. Jamais l'Europe n'a
été plus féconde, plus vivante, plus créative.
C'est cette Europe qui a mis en place l'Union
Douanière et la PAC, négocié au GATT les accords
Kennedy, renouvelé de cinq ans en cinq ans
l'association de l'Afrique. C'est cette Europe -
l'Europe d'Ariane et d'Airbus - qui fut la
locomotive de la croissance des échanges
internationaux et de l'économie mondiale. Qu'il
plaise ou non de s'en souvenir, l' " Europe des
souverainistes ", ce fut l'âge d¹or de la
construction européenne. On voit, en tous cas, à
quel point, on est loin de la caricature qu'on
présente volontiers de l' " Europe des
souverainistes ", comme si celle-ci devait se
résumer à une collection d'Etats frileux,
recroquevillés sur eux-mêmes, se regardant en
chiens de faïence.
Il est peut-être commode, quand on exècre la
souveraineté nationale, particulièrement celle
de son propre pays, de s'en faire un épouvantail
mais il faut savoir que cela n'a aucun rapport
avec la réalité. Tâchons plutôt, avant d'aborder
le futur, de surprendre le secret de cette
prodigieuse réussite. Il tient en premier lieu à
la clarté du dessein qui se reflète dans la
langue et le style du Traité de Rome. Il s'agit
de bâtir un marché commun entre six Etats. Le
projet paraît certes modeste auprès de ceux que
l'on conçoit aujourd'hui pour l'Europe. Mais il
était nettement défini et c'est pourquoi il put
s'accomplir et au-delà : des Etats responsables
ne se donnent que des objectifs dont ils ont la
volonté et la capacité. Et, pour l'Europe, mieux
valent des promesses qu'on tient que des
prétentions extravagantes qu'on ne peut
soutenir. La clarté du dessein permet à la
confiance de s'établir entre les participants à
l'entreprise. Chacun connaît sa place. Entre les
Etats, l'estime est réciproque et aucun ne
redoute de se trouver marginalisé. Les Etats
n'ont pas non plus à craindre que les
Institutions n'usurpent leur rôle. L'union ne
naît pas de l'assujettissement de tous à une
discipline uniforme mais de la libre
participation de tous à un effort et à un élan
communs. Les mécanismes institutionnels n'ont
pas pour vocation de servir d'alibi à l'absence
de politique mais de moyen à son
accomplissement. Bref, l'Europe des
souverainetés nationales a fait la preuve, tout
le temps qu'elle a fonctionné, que l'efficacité
est fille de la liberté. Voilà pour le passé, un
passé qui a tout de même duré un bon quart de
siècle.
Depuis, les choses se sont brouillées. Les Etats
sont mis en accusation : " si l'Europe n'avance
pas, c'est à cause de leur égoïsme à courte vue
" ; il est temps qu'ils passent la main à des
collèges de personnalités indépendantes,
technocrates, juges ou banquiers, à qui on ne
demandera ni d'être élus ni d'être responsables.
L'idée implicite de cette révolution de palais,
c'est que, si l'Europe a pu s'accommoder, dans
ses modestes débuts, de la tutelle des
souverainetés nationales, elle ne peut accomplir
ses glorieuses destinées qu'en s'en
affranchissant. L'Europe des souverainistes a
peut-être correspondu à un stade inévitable de
la construction européenne, mais il faut passer
désormais à un autre stade où elle n'a que
faire. Il faut choisir entre le progrès de
l'Europe et le maintien des souverainetés
nationales. Les souverainistes d'ailleurs
n'auraient à proposer au mieux qu'un gel ou une
régression de la construction européenne et, au
pire, sa dissolution. Voilà l'acte d'accusation
qu'on dresse contre les souverainistes.
Permettez-moi de m'inscrire en faux contre lui
et de présenter les arguments de la défense.
II- L'avenir
Ce que je viens de dire du passé de l'Europe des
souverainetés devrait contribuer à éclairer les
chemins de son avenir. Cela devrait, pour
commencer, faire justice du procès d'intention
qu'on fait souvent aux souverainistes et de
façon toute gratuite : ils n'auraient au fond
d'autre idée que de barricader la France et de
la protéger derrière de hautes murailles. Quel
souverainiste autorisé a jamais soutenu de
pareilles sottises ? C'est l'Europe des
souverainetés nationales qui a multiplié les
échanges et mis en place le Marché Commun ;
pourquoi les souverainistes voudraient-ils
revenir dessus ? Le voudraient-ils d'ailleurs
qu'ils ne le pourraient guère : la France est
ouverte au commerce mondial, pourquoi se
fermerait-elle aux échanges européens ? Laissons
donc ce fantasme d'une France qui, sous prétexte
de souverainisme, se couperait de l'Europe et du
monde, alors que ce sont précisément les
souverainistes qui sont, aujourd'hui, les
ultimes défenseurs du Marché Commun et de la
préférence européenne.
Autre reproche, qui serait plus grave s'il était
fondé : en bloquant les progrès de l'Europe, les
souverainistes compromettraient les bases de la
paix et de la sécurité de notre continent. Ceux
qui formulent ce reproche se trompent : ils
confondent la cause et la conséquence : la
construction européenne n'est pas la cause de la
paix en Europe ; elle en est la conséquence. Ce
qui a garanti le continent du danger soviétique,
c'est l'alliance américaine et la bombe
atomique. L'Europe s'est faite sous le parapluie
de l'OTAN. Quant à la réconciliation
franco-allemande, elle a été la condition
absolue de la construction européenne bien avant
d'en recevoir les effets bénéfiques. La paix
bien réelle qui règne en Europe ne doit rien à
la machine bruxelloise : avec ou sans cette
dernière, elle continuerait de régner. Nul, du
reste, ne songe à la troubler.
Qu'on se rassure, par conséquent, l'Europe n'a
rien de bien grave à redouter ni pour le
développement de ses échanges, ni pour le
maintien de la paix. Alors, faudrait-il arrêter
la construction européenne à son étage
économique ? Nullement ; mais il est vrai que
les progrès de l'Europe devront emprunter de
tout autres chemins que ceux qu'on lui voit
prendre aujourd'hui et qui sont à la fois ceux
d'une fuite en avant et d'une impasse. L'Europe
des souverainistes ne se croirait pas tenue, en
effet, de changer ses principes : respect des
souverainetés nationales, primat des Etats, et
règle générale de l'unanimité. Mais sa fidélité
à ses principes ne l'empêcherait d'aucune façon
de se doter d'un projet ambitieux. Ce projet ne
serait ni celui de l'Europe-espace des
libre-échangistes, simple annexe du grand espace
atlantique, ni celui de l'Europe-puissance dont
rêvent les fédéralistes et qui a toutes chances
de se briser sur les récifs de l'opposition
américaine, à moins qu'elle ne se soit déjà
enlisée dans les sables mouvants des réticences
de la plupart de ses membres. Terrain de
parcours ou forteresse, l'Europe, dans les deux
cas, est à elle-même sa propre fin et, dans le
second, sa Tour de Babel ne manquerait pas de
susciter autour d'elle, à l'Est de l'Europe ou
au sud de la Méditerranée, des Tours semblables
mais concurrentes et tôt ou tard ennemies.
Les souverainistes auraient, quant à eux, pour
ambition de faire servir l'Europe non à
elle-même mais à plus grand qu'elle, je veux
dire à l'ordre du monde, à sa préservation, à sa
consolidation et à son perfectionnement.
L'Ambassadeur Gabriel Robin résume cette voie
d'avenir dans son ouvrage fondateur : " Entre
Empire et Nations penser la politique étrangère
" : " Pour une Europe des souverainetés
nationales, c'est là une vocation d'autant plus
naturelle que le monde n'est lui-même, qu'on le
veuille ou non, qu'une grande communauté de
souverainetés nationales, que c'est ainsi qu'il
se comprend et s'organise quand il s'assemble,
et que c'est sur le principe de la souveraineté
nationale que tout son droit est fondé". Cette
Europe, en tous cas, ne se trouverait pas
écartelée, comme le sont aujourd'hui ses
dirigeants, entre une souveraineté qu'ils
exigent quand il s'agit du peuple irakien et une
souveraineté qu'ils décrient quand il s'agit du
peuple français. Réguler, pacifier, civiliser la
mondialisation, voilà ce que serait la grande
ambition de cette Europe. Au lieu de mondialiser
l'Europe, elle viserait à européaniser en
quelque sorte la mondialisation. Sans négliger
de se protéger contre ses excès, elle veillerait
à les corriger. Non contente de donner l'exemple
de relations internationales justes et apaisées,
elle s'en ferait l'avocate et s'attacherait à en
propager le modèle à l'échelle planétaire. Elle
serait fidèle de la sorte à la vocation qui fut
la sienne dès l'origine.
Pour les six pays fondateurs du Marché Commun,
l'unité n'était pas une fin en soi, elle était,
pour eux, le moyen de rentrer à nouveau dans un
jeu mondial dont les malheurs de la guerre les
avaient exclus ; grâce à elle, la France se
libérait de son carcan protectionniste et
l'Allemagne s'affranchissait de son statut d'Etat-paria
; l'une et l'autre retrouvaient leur droit de
cité dans le monde. Tant il est vrai que, pour
l'Europe, comme pour la France, il n'y a qu'un
ordre qui vaille, c'est l'ordre du monde.
Pratiquement, cela signifierait qu'à l'OMC, par
exemple, l'Europe s'emploierait à faire
prévaloir des règles qui assurent la loyauté des
échanges tout en respectant les diversités
légitimes, et notamment les spécificités
agricoles et
culturelles ; ou encore qu'elle respecterait et
contribuerait à faire respecter les résolutions
du Conseil de Sécurité en matière de maintien de
la paix ; elle chercherait moins alors à
fabriquer une armée européenne dont elle n'a que
faire qu'à assurer à l'ONU les contingents dont
celle-ci a besoin.
Entre l'Europe dont je parle et celle dont nous
avons le spectacle sous les yeux, il peut y
avoir des rencontres de vocabulaire mais
l'esprit qui les anime est radicalement
différent. L'Europe des souverainistes fait
confiance aux nations qui la composent et au
monde qui l'entoure ; l'Europe actuelle se méfie
de tout, de ses propres peuples, des
gouvernements et de l'environnement mondial où
elle ne veut voir que désordre et chaos. Les
souverainistes veulent une Europe qui, loin de
tenir ses Etats en lisière ou de fuir le monde,
n'ait d'autre ambition que d'être utile à l'un
comme aux autres.
J'entends bien l'objection qui, sans doute, se
fait jour dans votre esprit : quel est donc le
moyen d'exécuter ce programme quand on a une
union qui compte vingt-cinq Etats membres,
bientôt trente, et qu'on fait profession de
respecter la souveraineté de chacun ? N'est-ce
pas la quadrature du cercle ? Ce l'est
assurément pour les fédéralistes. Ce ne l'est
pas pour les souverainistes : si l'Europe des
souverainistes a un avenir, c'est qu'elle n'a
pas seulement des principes pour fonder son
organisation et un projet pour donner sens et
but à sa mission, aussi elle a une méthode pour
conduire son action.
Cette méthode est aux antipodes de ce qu'on
appelle la " méthode communautaire ". Celle-ci,
de quelque déguisement qu'elle se couvre,
consiste à légaliser la contrainte en la
dissimulant. Le plus courant, par exemple, qui
est le vote majoritaire, ne sert à rien d'autre
qu'à établir la loi de la minorité. Nos
gouvernements démocratiques représentent, en
effet, la majorité des citoyens de leurs Etats.
La majorité de ces gouvernements représente donc
une majorité de majorité et il ne faut pas être
grand mathématicien pour comprendre que le
produit d'une majorité par une majorité donne
une minorité. Autre procédé communautaire : le
pouvoir de décision est déféré à un collège
indépendant, les banquiers de Francfort. Mais le
plus subtil, - je devrais dire : le plus
hypocrite - est celui dit des " coopérations
renforcées ". Rien, à première vue, de plus
démocratique : c'est la permission donnée à ceux
qui veulent aller plus vite, de s'organiser pour
le faire. Mais attention ! " plus vite ", cela
sous-entend, plus vite sur la route censée
connue où tous devront à leur tour s'engager
mais où la majorité refuse manifestement de
s'engouffrer car, si tel était le cas, on
n'aurait pas besoin de "coopérations
renforcées".
C'est donc à la minorité qu'on donne le pouvoir
de créer le mouvement et de tracer le chemin que
devront suivre tous les autres, c'est-à-dire de
décider pour tous d'aller vers " l'intégration
renforcée ".
La ficelle, du reste, est si visible, que depuis
l'invention de cette formule par le Traité
d'Amsterdam, on ne l'a jamais utilisée.
La méthode souverainiste ne connaît ni ces
machines à contraindre ni ces tours de
passe-passe. Elle est celle de la raison et de
la liberté. C'est celle des géométries variables
: elle part de cette constatation de bon sens
qu'il n'est juste ni raisonnable d'attendre de
25 ou 30 Etats, tous différents, qu'ils
éprouvent le besoin et le désir de mener à tout
instant et dans tous les domaines une politique
uniforme.
Je crois que c'est M. Valéry Giscard d'Estaing
qui a énoncé le théorème selon lequel le degré
d'intégration d'un ensemble est inversement
proportionnel au nombre de ses composantes. La
liberté des échanges et l'Union Douanière
peuvent se pratiquer avec un nombre quelconque
d'Etats. Une politique étrangère ou une défense
commune exigent des partenaires partageant le
même but et disposant de moyens comparables ou
complémentaires. C'est précisément ce que permet
la géométrie variable. Elle laisse les Etats
libres de poursuivre entre eux des coopérations
sectorielles avec les partenaires de leur choix.
Sans jamais contraindre aucun d'entre eux, elle
garantit que ceux qui s'engagent dans une action
en ont réellement et la volonté et la capacité.
Quant aux Institutions, elles peuvent se modeler
chaque fois sur les nécessités et les
caractéristiques du domaine considéré au lieu de
les coucher dans tous les cas, sur le même lit
de Procuste d¹un cadre institutionnel immuable.
Liberté et diversité feront plus pour
l'efficacité que d'inapplicables disciplines (je
pense aux sanctions du pacte de stabilité) ou
des prétentions inconsidérées (je pense à cette
politique étrangère et de sécurité commune
prétendument instituée par le Traité de
Maëstricht et qui devait faire parler l'Europe à
l'unisson. Aujourd'hui, le monde entier aura
remarqué que, quand l'Europe parle d'une seule
voix, c'est pour ne rien dire.)
Bien entendu, cette méthode ne garantit pas à
tout coup le succès ; au moins donne-t-elle lieu
d'espérer que les réussites, s'il y en a, seront
de vraies réussites et non ces faux semblants et
ces trompe-l'oeil dont se satisfait l'Europe
d'aujourd'hui. Et il y a au moins un domaine
dans lequel elle dissipera une confusion funeste
pour l'Europe : c'est celui des frontières de
l'Europe que rend brûlant le cas de la Turquie.
Elle évite en effet le tout ou rien de
l'adhésion ou de l'exclusion, auquel est
condamnée l'Europe du Traité constitutionnel.
Pour elle, il n'y a de choix qu'entre les
inconvénients : ou bien elle rejette la Turquie
et se brouille avec elle, ou bien elle
l'accueille mais elle se brouille avec
elle-même.
Une Europe de la géométrie variable échapperait
à ce dilemme parce qu'elle ne se présente pas
comme un bloc à prendre ou à laisser. Elle
ouvrirait les portes de l'Union Douanière à la
Turquie, pourvu seulement que celle-ci en assume
les obligations. Elle remplirait ainsi
l'engagement qu'elle avait pris en 1963 mais qui
est le seul. La perspective d'adhésion formulée
dans le Traité d'Association s'appliquerait à la
Communauté telle qu'elle existait, non à
l'Europe des Traités de Maëstricht et Amsterdam
qui n'était pas née et dont personne n'avait la
moindre idée. Pour le reste, ce serait cas par
cas, selon les domaines considérés, que la
décision serait à prendre par les États
concernés d'étendre ou non le cercle de leur
coopération à la Turquie. Cette extension
varierait tout naturellement dans ses conditions
et ses modalités selon qu'il s'agirait de
diplomatie ou de défense, de police ou de
justice. Au lieu d'un prêt-à-porter uniforme
qu'il faut endosser ou rejeter, on proposerait
du sur mesure et, au lieu de créer
artificiellement un problème majeur, on
multiplierait la chance de trouver des solutions
modestes mais utiles.
Je ne puis cependant quitter ce sujet important
sans ajouter qu'une Europe de souverainistes
aurait à l'égard de la Turquie d'autres
exigences que l'Europe du Traité
constitutionnel. Bien sûr, elle ne serait pas
indifférente à la mesure dans laquelle la
Turquie respecte les droits de la personne
humaine. Mais elle serait intransigeante sur la
façon dont elle respecte le droit international,
c'est-à-dire le droit des nations. Elle
n'accepterait pas d'ouvrir des négociations avec
un pays qui se permet, depuis trente ans,
d'occuper militairement le territoire d'autrui
et qui ne manifeste aucune intention de s'en
retirer. Il se trouve, au surplus, que ce
territoire occupé est aujourd'hui celui de
l'Union Européenne puisque Chypre en fait
désormais partie.
Une Europe de souverainistes ne laisserait pas
piétiner la souveraineté d'un de ses États
membres jusqu'au point d'interdire aux
Chypriotes d'exercer leur droit d'établissement
dans la partie nord de l'île, c'est-à-dire de
les priver d'un des droits les plus fondamentaux
de l'Union et cela, sur leur propre sol. Une
Europe de souverainistes serait un peu moins
prompte à abandonner ses propres principes et à
se renier elle-même. Car, si on en est arrivé à
un tel point de confusion, c'est que,
précisément, l'Europe de Bruxelles se renie
elle-même. Elle ne sait plus d'où elle vient.
Elle s'est coupée de ses racines, l'arbre s'est
coupé de sa sève.
Je me souviens d'un mot de Paul Valéry qui
désignait l'Europe : " j'appelle européenne
toute terre qui a été successivement romanisée,
christianisée et soumise aux disciplines et à
l'esprit des Grecs ".Aujourd'hui l'Europe,
hélas, a tourné le dos à tous ses héritages. A
commencer par l'héritage des Grecs.
Car l'Europe doit beaucoup à la pensée politique
grecque, à une conception précise de la Cité,
qui se comprend comme un territoire précisément
borné, vivant au milieu d'autres cités,
c'est-à-dire sans prétention à nul
expansionnisme et se gardant de la démesure, l'ubris,
de l'extension infinie. C'est ce que rappela
cent fois Démosthène face à l'obsession
conquérante de Philippe. Le refus de la démesure
est une leçon capitale pour la sagesse des
nations. C'est d'ailleurs l'expansionnisme
macédonien de Philippe puis d'Alexandre qui fut
le tombeau de la Grèce antique alors que la
diversité de ses cités avait assuré sa
prospérité et son rayonnement...
Il est bien entendu un second héritage grec, lié
au premier, celui de la démocratie ; il est lié
au premier car la démocratie ne peut se
concevoir que dans un espace précisément
délimité par des frontières et entre des
citoyens qui partagent un nombre suffisant de
valeurs, de références, d'intérêts matériels ou
moraux. Héritage essentiel du demos,
c'est-à-dire du peuple qui doit demeurer libre
de fixer pour lui-même les règles qui le
régissent. Comment ne pas voir aujourd'hui que
la démesure supranationale complique sans cesse
et finit par rendre impossible le libre exercice
de la démocratie ? Faut-il rappeler à ceux qui
commencent à parler de "la nécessité d'un empire
européen" qu'on ne conçoit guère de démocratie à
l'échelle d'un Empire ? Et cela pour une raison
simple : pour que le citoyen soit associé à la
défense d'un Bien commun, il faut, pour
commencer,
qu'il puisse en débattre avec les autres
citoyens, ce qui, à tout le moins, suppose une
langue commune, condition qui n'est à l'évidence
pas réunie dans l'Europe d'aujourd'hui - le
député européen que je suis en voit tous les
jours l'illustration dans les débats du
Parlement européen. Ces débats n'en sont pas
puisqu'à supposer qu'ils disposent de
traduction, et que la traduction des concepts
politiques fondamentaux soit possible, les
députés ne débattent jamais entre eux, se
bornant à lire des textes sans jamais répondre à
leurs prédécesseurs et sans jamais que leurs
successeurs ne leur répondent.
On ne voit guère, d'ailleurs, puisqu'il n'existe
pas de " peuple européen ", ce que pourrait être
la pensée d'un
Bien commun, d'un intérêt européen supérieur
qui, jamais, n'entre dans les vues des uns ni
des autres. Elle n'entre même pas dans les états
d'esprit comme on le vit, pour prendre une
illustration récente, lors des Jeux olympiques
d'Athènes où nul ne songea à comptabiliser les
médailles européennes, chacun, au contraire,
faisant le compte des médailles remportées ou
manquées par son propre pays. Or, l'Europe des
Commissaires ne sera jamais un espace de débat,
c'est-à-dire une démocratie à part entière.
Pire, elle dissout les démocraties dans leur
cadre national. L'Europe de Bruxelles a oublié
Athènes. Et la voilà qui, toute à son dialogue
avec Ankara, tourne le dos à Rome, à l'héritage
romain. Rome, qui fut d'abord une République,
une République dont l'un des points cardinaux
fut la pensée de la frontière, le fameux "limes
" parce que la frontière, pour les Romains, est
la condition de la loi.
On n'imagine point de loi qui soit universelle.
Toute loi s'applique à un territoire nettement
délimité, pas au-delà. Inutile de dire ici ce
que nous devons tous au principe romain de la
loi. Et puis, il y a un troisième héritage, à
l'évidence consubstantiel à l'esprit européen,
ce qu'on appelle " les racines chrétiennes ".
Les principes politiques, tirés du christianisme
sont simples : d'abord, le respect, et plus
précisément l'inviolabilité de la personne
humaine ; ensuite, cette modestie politique qui
doit être celle de toute autorité, bien
consciente que, quoi qu'elle fasse et quoi
qu'elle veuille, elle ne maîtrise qu'une petite
part, une part infime de l'ordre du monde, un
monde imparfait de toute façon et qui n'est pas
son vrai royaume ; enfin, le refus de la
puissance pour la puissance qu'illustra dans la
Bible, ce petit roi David, qui jugeait qu'Israël
ne devait accepter de puissance que celle qui
était nécessaire au maintien de son indépendance
: tel est le visage du prince modéré qui est,
depuis des siècles, la figure inspiratrice de la
" main de justice " et qui répond au fameux "
nisi potestas a Deo ". Ces principes sont aux
antipodes du gigantisme, avec ce super-Etat qui
pointe à l'horizon, qui entend faire vivre sous
l'empire des mêmes règles, tous les peuples
allant de l'Irlande jusqu'aux Républiques
turkmènes, en quelque sorte de " l'Atlantique à
l'Aral ", ce super-Etat qui, aujourd'hui, usurpe
le beau mot d' " Europe ".
Le refus d'inscrire dans le marbre de la
Constitution européenne, les " racines
chrétiennes ", au moment même où Bruxelles
prétend faire entrer la Turquie en Europe, ne
relève pas seulement d¹un exercice inouï de "
théophobie " militante, avec, comme visée
secrète, de nous faire accéder à la parousie
d'un laïcisme absolu, inconnu dans l'histoire
des hommes. Il s'agit bien de changer la nature
même du projet européen, de l'inscrire autrement
dans l'histoire : on ferme la porte à Dieu pour
faciliter l'entrée d'Allah. Ainsi, c'est
l'ensemble de nos héritages qui sont aujourd'hui
niés par cette appellation " d'Europe " mais qui
est en réalité, derrière l'abus des mots, tout
autre chose que l'Europe, une négation pure et
simple de ses fondements, de sa nature
composite, de sa tradition démocratique, de son
exaltation de la loi et du droit. Cette Europe
qui se détourne de son patrimoine, sans limes et
sans identité, sans autre forme que celle d'un
magma en fusion, sans plus de prise sur le monde
qu'un courant d'air entre deux océans, pourrait
bien s'évanouir. Ce qui est donc en jeu, sous la
fameuse question européenne, c'est bien de
savoir si l'Europe restera dans l'Histoire ou
sortira de l'Histoire.
Et puis, il y a une autre question qui est de
savoir si une France sans souveraineté peut
elle-même survivre. Une France sans Etat, sans
légitimité, sans politique.
Il y a, dans l'actuelle orientation fédérale de
l'Europe, une si grande hostilité envers les
souverainetés nationales qu'elle finit par
"délégitimer" l'État, c'est-à-dire l'idée même
de l'autorité publique. Le pouvoir a de moins en
moins le pouvoir.
Sa légitimité, ce composé mystérieux mais
décisif qui permet à un État d'être reconnu,
accepté et obéi, est désormais concurrencée par
une autre légitimité, une légitimité européenne
entrant de plus en plus frontalement en
concurrence avec la légitimité nationale. Or, la
légitimité est inséparable de deux autres
notions elles aussi dévaluées, mais non moins
essentielles :
d'abord la souveraineté, qui suppose un corps
politique précis, fait d'un territoire aux
frontières clairement définies et d'une
communauté de citoyens consciente de son
héritage, et, partant de son avenir ;ensuite une
autorité suffisamment reconnue par l'ensemble du
corps politique pour que le pouvoir légitime
prenne le pas sur les autres pouvoirs, aussi
bien supranationaux qu'intérieurs, les
féodalités économiques, financières, syndicales,
judiciaires, médiatiques, ainsi que les
communautés particulières.
Or, ces fondements de toute autorité publique
sont aujourd'hui remis en cause : d'abord par la
mondialisation sauvage, ensuite par l'une de ses
expressions les plus avancées, la "construction"
européenne.
Quelle qu'en soit la source, démocratique ou
autre, un pouvoir ne saurait être doté d'une
légitimité suffisante quand il ne correspond
plus à un corps politique nettement défini aux
yeux mêmes des citoyens, quand les frontières du
territoire sur lequel s'exerce la souveraineté
sont réputées évaporées, quand la conscience
d'un Bien commun s'ensable parmi la multitude
d'intérêts catégoriels avec lesquels les
détenteurs du pouvoir légitime négocient pour
ainsi dire d'égal à égal. Comment être obéi dès
lors que l'on n'incarne plus une autorité libre,
supérieure à toute autre, gardienne d'une
tradition multiséculaire et garante d'une
autorité juste ? Comment être entendu, écouté,
dès lors que l'on n'est plus maître chez soi ?
Comment transmettre, à l¹école, quelques
rudiments de civisme si l'éducation se conçoit
comme a-nationale, si la nation est reçue comme
un obstacle à la fraternité cosmique ?
Ce qu'il fallut des siècles pour construire, il
suffit d'une génération pour le défaire : le
cercle vertueux souveraineté-légitimité-autorité,
qui fut toute l'aventure de la construction, au
fil des siècles, d'un État respecté, se retourne
rapidement quand la seule base qui reste au
"pouvoir", l'élection, se corrode à mesure que
les citoyens, mesurant son impuissance,
constatant que la plupart de ses décisions sont
soumises à une instance supérieure qu'ils ne
contrôlent pas, - une décision de la Cour
européenne de Justice ou une autorisation de
Bruxelles -, se détournent de lui et boudent les
urnes.
Oui, c'est bien l'objet du souverainisme que de
poser, dans toute sa dialectique, la question du
pouvoir, c'est-à-dire des conditions de la
souveraineté, de la légitimité et de l'autorité
dans les sociétés modernes.
***
Il est temps de faire prendre à l'Europe un
nouveau virage historique.
Privée de moteur, embarrassée par un
élargissement, à l'évidence mal préparé,
déchirée par des conceptions diplomatiques
décidément inconciliables que révéla au grand
jour, en 2003, ce que Pierre Hassner, pourtant
si favorable à la création d'une Europe
intégrée, appela le "traumatisme sans doute
irréversible de la crise irakienne", raccrochée
à l'espérance de voir adopter une Constitution
qui, selon la formule heureuse de Dominique
Souchet, verse dans l'ubris fédéral,l'Europe
glisse aujourd'hui, de l'aveu même des
européistes les plus patentés, dans un désarroi
profond.
Depuis quelques mois, en effet, les
souverainistes ne sont plus les seuls à dénoncer
ce que Jean-Louis Bourlanges a stigmatisé comme
"une usine à gaz dont plus personne ne sait ce
qu'elle produit". A entendre la complainte des
cohortes d'euro-déçus, c'est une vraie
gourmandise, pour un souverainiste, que
d'observer ce spectacle insolite : les cabris
devenus chèvres. Qui criaient " Europe ! Europe
! Europe ! " et qui, aujourd'hui, crient " Non !
Non ! Non ! "
Que se passe-t-il en effet ? Nous sommes
simplement sortis du XXe siècle, ce siècle qui
fut obnubilé par l'idéologie du dépassement des
nations, cette idéologie qui fut celle d'un
Drieu La Rochelle, diagnostiquant en 1920 : "le
temps des patries est fini ".
Quand il n'y a plus les nations, on s'expose
irrémédiablement à subir le joug des Empires,
toujours accompagnés de leur cortège de
frustration, de tension et finalement toujours
promis à l'effondrement. C'est cette logique là,
la logique du dépassement des nations, au
bénéfice des blocs, des Empires et aujourd'hui
d'une hégémonie à prétention mondiale qui doit
être désormais dépassée afin que nous entrions
sans complexe dans un XXIe siècle qui sera, je
le souhaite, plus pragmatique, plus fidèle aussi
à l'esprit pluraliste de l'Europe.
L'Europe que nous proposons me semble être la
plus moderne, la plus complètement débarrassée
des vieux rêves d'unité supranationale qui ont
toujours reposé sur l'idéologie de la "
souveraineté limitée ". Une Europe conforme à ce
que l'on voit poindre depuis quelques années, à
la faveur de l'immense démultiplication des
moyens modernes de communication, laquelle
périme la logique des blocs, des grands
ensembles, des vastes fédérations au bénéfice
d'entités plus petites, ce qu'on observe aussi
bien dans le domaine politique que dans le
domaine industriel, commercial ou culturel,
quand on voit par exemple le Puy du Fou tenir la
dragée haute à Disney.
Nous sommes entrés, avec le pouvoir égalisateur
non plus seulement de l'atome mais du
microprocesseur et de la puce, dans un monde
radicalement nouveau, marqué par la combinaison
contradictoire de l'infiniment petit et de
l'infiniment puissant. Comme le résume Georges
Berthu dans son ouvrage " L'Europe sans les
peuples " : " Il n'y a plus de rapport entre la
masse et la puissance ". Ceci vaut pour les
entreprises et pour les nations, pour toutes les
organisations humaines.
Le grand défi d'aujourd'hui peut ainsi se
résumer : faire en sorte que l'Europe reste dans
la suite des temps ce qu'elle est depuis des
millénaires, l'un des centres du monde les plus
actifs, les plus créatifs, les plus soucieux du
principe de civilisation.
Je crois en l'Europe et je voudrais que le débat
qui s'ouvre aujourd'hui, dans notre pays,
débouche sur une grande initiative en faveur de
l'Europe des réalités, c'est-à-dire de l'Europe
des Etats. Je ne vois pas de meilleur moyen de
sortir des impasses actuelles que de proposer à
nos partenaires un nouveau traité fondateur de
l'Europe nouvelle, fondé sur les principes que
j'ai esquissés devant vous et conforme au génie
ancestral de l'Europe.
Mesdames et Messieurs les Académiciens, je
voudrais insister, pour conclure, sur l'ampleur
du champ théorique que couvre aujourd'hui le
souverainisme qui s'apprête à livrer sa première
bataille sur le champ européen, mais dont
l'ambition est beaucoup plus vaste, en ce
qu'elle consiste : à renverser les principes
politiques qui ont dominé les trente dernières
années, ce que l'on pourrait appeler la "
génération 68 ", pour redéfinir en des termes
neufs, la politique de la France dans ce qu'elle
a de plus classique.
Que le souverainisme soit encore mal compris, je
n'en disconviens pas. Mais le mot a fini par
passer dans le langage courant, au point de
désigner, bien mieux que ne le fait la nébuleuse
des "antimondialisation", ceux qui s'opposent à
la dissolution de toute volonté politique. Le
mot " souverainisme " progresse dans le
vocabulaire au point de désigner bien mieux que
les "altermondialistes", qui sont aussi des
mondialistes ! ceux qui s'opposent à la
dilution, et même à la dissolution du politique.
Or, rien n'est plus précieux, dans le combat
politique, que d'imposer ses mots et, du moins,
savoir se nommer soi-même !
Oui, le mot progresse. Voici qu'il entre aujourd¹hui,
pour la première fois, sous cette Coupole où les
mots sont souverains.
C'est déjà un premier succès prometteur.
***
Je suis souverainiste, attaché à la souveraineté
nationale et populaire, sans laquelle il n'est
plus de démocratie. Je suis souverainiste : je
n'accepte plus d'être livré aux forces du monde
qui viennent briser, un à un, mes attachements
vitaux.
Je suis souverainiste et européen. L'Europe des
souverainistes existe. Elle a un passé et elle
aura un avenir, elle n'a pas à rougir de l'un ni
à avoir peur de l'autre. Avec des principes
éprouvés au feu de l'expérience, un projet
susceptible de se décliner dans de multiples
directions et une méthode à la fois souple et
pratique, elle est en mesure d'affronter les
défis du siècle qui commence aussi bien qu'elle
a relevé ceux du siècle qui a fini.
La fameuse et si commode formule selon laquelle
il n'y a pas d'alternative à l'Europe qui se
fait sous nos yeux, cette formule est fausse. Il
y a une alternative crédible, c'est celle de l'
" Europe des souverainistes ". C'est même la
seule qui offre une vraie solution de rechange à
l'Europe des eurocrates et un authentique espoir
d'échapper à l'impasse dans laquelle la
construction européenne s'est enfermée depuis
Maëstricht. Plus le temps passe et plus on
découvre que le vrai débat européen est entre
ces deux Europe. C'est en vain qu'on cherche à
brouiller les pistes et à inventer de faux
compromis comme cette " Fédération d'États-nations
" au parfum oxymorique qui n'est rien d'autre
que l'aveu d'une insoluble contradiction.
Entre des logiques incompatibles, tôt ou tard,
il faudra choisir ; il n'y a pas de moyen terme.
C'est ce choix décisif qui, d'ici un an, va être
proposé aux Français : à travers le projet de
Constitution qui leur est soumis, ils auront à
décider s'ils veulent faire : l'Europe des
souverainetés nationales ou laisser faire
l'Europe des déchéances nationales.
Selon leur réponse, la France se condamnera à
n'être plus qu'une expression de la géographie,
ou au contraire espérer rester un acteur de
l'Histoire.
n
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