Cercle Jeune France

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La Turquie n'est pas d'Europe

 

par Jean-Gérard Lapacherie,

Professeur des Universités

           

 

 

Il semble que l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne soit inéluctable. En 1999, il s'est trouvé une majorité de commissaires politiques et de politiciens pour juger que la volonté des dirigeants turcs d'intégrer l'Europe était légitime. Une procédure qui devrait aboutir est donc ouverte. Ce n'est plus qu'une question de temps. La seule incertitude tient à l'échéance. Dans combien d'années cela se fera ?
Outre les Turcs qui voient leurs seuls intérêts, qui est favorable à l'adhésion ? Les Etats-Unis d'Amérique la soutiennent ardemment. La Turquie serait définitivement arrimée au bloc occidental et l'Europe assumerait les dépenses militaires que les USA consentent en Turquie (bases aériennes et navales, casernes, entretien de missiles, etc.). Les belles âmes et tous les bien pensants, ceux qui chantonnent " si tous les gars du monde.. " ou qui croient que " tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil ", rêvent de l'avenir radieux d'une Europe ouverte, pluri-ethnique et multiculturelle. Quant aux gauchistes, aux écolos et aux socialos, ils voient dans l'adhésion de la Turquie le moyen radical d'achever la déchristianisation de l'Europe par l'injection massive de 70 à 80 millions de musulmans - dont le chiffre pourrait doubler en trente ans.
A part ces prétextes idéologiques ou ces pulsions suicidaires, l'entrée de la Turquie en Europe n'est fondée sur aucun argument digne de ce nom. Rien ne la justifie, sinon des lubies qui pourraient se révéler sources de tragédies collectives sans fin dans un avenir proche.

Il est incontestable qu'une infime partie du territoire de la Turquie actuelle se trouve sur le continent européen. L'argument géographique est le seul qui soit recevable. Examinons-le. Il soulève deux questions : Qu'est-ce que la Turquie d'Europe ? La géographie définit-elle l'Europe ?

Le territoire européen de la Turquie est un lambeau de l'ancien empire que les Turcs ottomans ont conquis au XVe s et qu'ils ont colonisé. En 1913, ils en ont conservé provisoirement l'administration. Il s'agissait de mettre fin aux conflits qui ensanglantaient les Balkans. Ces guerres dites par euphémisme " balkaniques " étaient en réalité des guerres de libération contre les occupants turcs ottomans. Pourtant, ce territoire européen n'est jamais rentré dans le giron de l'Europe. Pourquoi ? Il était revendiqué par des pays voisins qui étaient prêts à continuer une guerre sans merci pour l'agréger à leur territoire : Grèce, Macédoine, Bulgarie. Il aurait pu être annexé par les Russes. Or, ce territoire européen donne sur le Bosphore et sur le détroit des Dardanelles. Aucune des grandes puissances d'Europe de l'Ouest ne pouvait accepter que l'empire russe contrôle ce point de passage stratégique entre la Méditerranée et l'Asie. Il valait mieux qu'il soit placé sous la tutelle d'un pays qui était trop faible (c'était le cas de l'empire ottoman) pour en interdire l'accès que par l'empire russe, qui était assez puissant pour transformer la Mer Noire en mer russe et accéder à la Méditerranée orientale. En 1923, la Russie devenue l'URSS, le traité de Lausanne a laissé à la Turquie, Etat qui a succédé à l'empire ottoman, la pointe extrême de l'Europe du Sud Est.
C'est là, dans ce lambeau turquifié d'Europe, que se trouvent trois des hauts lieux de la chrétienté d'Europe : Constantinople, Byzance, Sainte Sophie. Constantinople a été fondée par l'empereur Constantin qui a fait du christianisme la religion de l'empire romain ; Byzance a été avec Alexandrie en Egypte la plus grande ville de l'histoire grecque et la capitale de leur empire chrétien en Orient (empire byzantin) ; Sainte Sophie est la plus vaste et la plus belle cathédrale du monde chrétien, pillée en 1453 et transformée par les Turcs en mosquée. Dans l'histoire de l'Europe, ce territoire a été grec ou byzantin ou macédonien ou bulgare. Il n'a rien de turc. Il n'est turc que par accident historique et à la suite de l'aveuglement des puissances européennes de 1910 à 1920.
Pour faire comprendre à quel point la présence de la Turquie en Europe est incongrue, on peut la mettre en parallèle avec le maintien au Maroc des enclaves Ceuta et Mellila, qui relèvent de la souveraineté de l'Espagne. Il y a deux décennies, les pays du Maghreb ont créé, à l'instar de la Communauté européenne, une association du Grand Maghreb Arabe. Il n'est pas venu à l'esprit des Espagnols de demander à y être intégrés. Pourtant, il ne manque pas de bonnes raisons géographiques qui auraient justifié cette adhésion. Il s'est trouvé des politiciens européens pour soutenir la demande des Turcs, il n'y en pas eu un seul au Maghreb qui a proposé à l'Espagne d'adhérer au Grand Maghreb arabe. Il est vrai que s'il y en avait eu un assez inconscient ou suicidaire pour le faire, il aurait été traité - à juste titre - de collabo et déchu de ses droits civiques. Les Marocains ont une mémoire. Il semble que les Européens n'en aient aucune.

Cette adhésion soulève la question de l'identité de l'Europe. Qu'est-ce que l'Europe ? Comment la définir ?
Admettons que la géographie définisse l'Europe. Auquel cas il faudrait en exclure la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion. Ces régions européennes sont en Amérique et en Afrique. Elles sont d'Europe sans être en Europe. Si l'Europe était définie par la géographie, elle n'aurait pas de limites et elle s'étendrait jusqu'à Pékin ou à Rangoon ou à Madras, puisque l'Asie et l'Europe forment un seul et même continent que les géographes nomment Eurasie. Comme, d'un point de vue géographique, au niveau du Sinaï et de l'Egypte, l'Asie et l'Afrique forment un continuum géographique, sans séparation physique, il n'y aurait pas de raison, si l'Europe était une réalité géographique, d'en exclure l'Egypte, puisque le khédive Ismaël s'écriait en 1860 : " désormais, l'Egypte est en Europe ", le Maroc, qui veut y adhérer, et même l'Afrique du Sud. Et pourquoi pas le monde entier ?
Quand la Turquie adhérera à l'Europe, les frontières de l'Europe seront repoussées très loin en Asie. Elles partageront en deux le pays des Kurdes, qui se trouve à cheval sur la Turquie, l'Irak, l'Iran, la Syrie. Les Turcs considèrent les Kurdes comme des Turcs des montagnes. Qu'est-ce qui empêchera les 10 ou 15 millions de Kurdes d'Irak, d'Iran, de Syrie, de franchir la frontière turque pour se retrouver en Europe ? Rien ni personne. Aux XIIIe et XIVe siècles, la France s'est couverte, disent les historiens, d'une forêt de cathédrales. Au XXIe s, cette forêt sera faite de milliers de Sangatte de transit ou d'accueil.
Les Turcs considèrent comme turcs tous les peuples qui parlent turc. Originaires des plateaux d'Asie centrale, d'où ils sont partis au Xe s, après avoir été islamisés, les Turcs ottomans ont conquis le monde au nom de l'islam, là où, avant eux, les turcs seldjoukides, les turcs oghouzes, les turcs ouïgours avaient en partie échoué. La Turquie compte 70 millions d'habitants, la " grande Turquie " autant. Aux Turcs de Turquie, il convient d'ajouter les turcs qui peuplent les anciennes républiques soviétiques d'Asie, Azéris, Turkmènes, Ouzbeks, Kazakhs, Kirghizes. La Turquie placera les frontières de l'Union européenne au Pamir ou en Chine, où vivent plus de 60 millions de turcs ouïgours. Quand ces Turcs entrent en Turquie, ils obtiennent la nationalité turque ; sous peu, ils seront en Europe. Comme leur population double tous les 25 ou 30 ans, l'adhésion de la Turquie bouleversera la démographie de l'Europe, en faveur de populations asiatiques et de l'islam.

Tout prouve que l'Europe n'est pas définie par la géographie et que c'est l'histoire et la culture qui lui donnent son identité. Or, que l'on examine la question de l'adhésion sous l'angle de l'histoire ou sous celui de la culture, la Turquie n'est pas d'Europe.
Pendant plus de cinq siècles, de la fin du XIIIe s. au début du XXe s, les Turcs ottomans ont mené contre les peuples européens des guerres à outrance, cruelles, sanglantes, sans merci. Leur ambition était de conquérir l'Europe pour y imposer l'islam. Si, en 1571, à Lépante (Nafpaktos, Grèce), les Espagnols n'avaient pas coulé la flotte turque et si, en 1683, les soldats polonais n'avaient pas repoussé l'armée turque qui assiégeait Vienne à demi détruite, nous, Européens de l'Ouest, nous aurions connu le sort tragique de nos frères européens de Grèce, de Serbie, de Bulgarie, de Roumanie, de Macédoine. Les exactions destructrices, les avanies humiliantes, les crimes épouvantables, les massacres de masse, les réductions à l'esclavage qu'ils ont subis auraient été notre lot quotidien. Il n'est pas sûr que nous y ayons survécu.
Certes, pendant trois siècles, les rois de France se sont alliés aux Turcs. On ne peut pas s'en réjouir. Les Européens ont considéré cette alliance contre nature comme une trahison. Appliquant la règle cynique " les ennemis turcs de mes ennemis autrichiens, espagnols, Habsbourg sont mes amis ", ils ont cru défendre leurs intérêts. En échange, les Turcs leur ont concédé des miettes. Parce qu'elle a accepté la main mise turque sur l'Europe de l'Est et sur le Proche Orient, la France est devenue la puissance protectrice des chrétiens d'Orient.
Heureusement, cette alliance inconvenante est close. Au XIXe s, les Turcs ottomans se sont alliés au Reich des Allemands ; la France a pris le parti des peuples grecs, bulgares, serbes, macédoniens, roumains qui combattaient pour recouvrer leur liberté et pour établir dans leur pays leur propre souveraineté. Quant aux chrétiens d'Orient, la France a renoncé à les protéger, Mitterrand et les socialos gauchistes ayant préféré nouer des alliances privilégiées avec l'Arabie saoudite plutôt qu'avec des peuples amis depuis des siècles.

Dans l'histoire, la Turquie a toujours été l'ennemie de l'Europe. Du point de vue de la culture, elle est tout ce que l'on voudra, sauf un pays d'Europe.
L'argument de la laïcité est fallacieux. On distingue dans le monde trois types de relations entre l'Etat et la religion, que l'on nomme du même terme de laïcité. Ce sont la sécularisation dans les pays anglo-saxons, la séparation de la religion de l'Etat (c'est le cas en France depuis 1905), le contrôle de la religion par l'Etat : c'est ce qui se passe en Turquie, comme dans d'autres pays arabes (Algérie, Tunisie, Irak). Les pays communistes ont connu la même laïcité. La " laïcité " turque n'a rien en commun avec la sécularisation ni avec la séparation. La religion est entièrement soumise à l'Etat, qui nomme et salarie les imams et finance les écoles coraniques. En Turquie, la victoire aux élections des partis musulmans prépare le triomphe de l'islam sur l'Etat " laïque ", de sorte que, dans un avenir proche, c'est la religion qui se contrôlera elle-même. L'avenir de la Turquie est la théocratie.
Les europhiles bêlants qui veulent contre toute réalité que la Turquie soit un pays européen citent sans cesse l'exemple des " alévis ", ces Européens qui, soumis à la loi islamique, n'ont pas eu le courage de résister et ont basculé dans le camp de ceux qui ont conquis leur pays. Ils sont dits libéraux ou tolérants. Ils sont mystiques ou bien rationalistes. Ils sont médecins, chercheurs, physiciens, ingénieurs. Il semble qu'ils s'opposent à l'hégémonie de l'islam et qu'ils défendent la " laïcité " à la turque. Or, ces alévis, avec qui les Européens ont un petit quelque chose en commun, sont minoritaires dans la population turque. Souvent méprisés, ils vivent dans le territoire européen occupé par les Turcs ottomans, à Constantinople, Edirne, Gallipoli.
Les Turcs ne sont européens ni par la langue, ni par la religion, ni par les moeurs, ni par la politique.
Une des constantes de la politique turque depuis sept siècles est le nationalisme exacerbé et arrogant, qui consiste à exalter la race, la force, la pureté du sang, les ancêtres et à haïr les étrangers ou tous ceux que l'on déclare étrangers après avoir conquis leur pays. L'histoire de la Turquie est une longue suite de massacres massifs et de génocides, dont les deux génocides arméniens de 1894 et 1915, ou l'élimination par la violence de tous les chrétiens de Turquie, dont les Chaldéens, de purifications ethniques réussies (il n'y a plus un seul " étranger " en Turquie : les Grecs, les juifs, les Arméniens en ont tous été chassés) ou d'occupation illégale. En 1974, la Turquie a envahi Chypre, un pays libre et souverain, un pays d'Europe, et occupe militairement une partie du territoire de Chypre, qu'elle peuple massivement de Turcs.
La France ne peut pas accepter qu'entre au sein de l'Europe, sauf à ôter toute signification aux mots Europe ou européen, un pays qui a violé au cours de son histoire et viole toujours les lois élémentaires du droit et qui est responsable de millions de crimes contre l'humanité. Les Allemands peut-être. Si les Turcs adhérent à l'Europe, ils ne seront pas les seuls à porter le lourd fardeau de la culpabilité historique. Je ne connais pas d'Israélien qui accepterait d'accueillir en Israël des nazis. En Europe, si, des collabos sont prêts à ça. Si la Turquie est d'Europe, la France des libertés et des droits de l'homme n'est plus d'Europe.
 

En revanche, la géopolitique oblige l'Europe à conserver avec la Turquie les mêmes relations suivies qu'elle entretient avec le Mexique ou la Nouvelle Zélande. Ce pays compte 70 millions d'habitants et forme un vaste marché en expansion. Depuis son entrée dans l'OTAN en 1952, il a empêché l'URSS de s'emparer du Proche Orient. Dans ses frontières méridionales, il contrôle toutes les ressources en eau de la région et décide de la survie de la Syrie et de l'Irak. Enfin, l'Asie centrale musulmane, qui est l'espace naturel turc, est aussi important que l'Europe sur le plan géopolitique. n