Le coût et l'impact de
l'adhésion
de la Turquie dans
l'Union européenne
par Pierre
Hillard
L'entrée
de la Turquie dans l'Union européenne (UE) sera la grande affaire des
années à venir. Pour l'heure, une série de voyants passe au vert. Ainsi,
un rapport doit être présenté le 6 octobre 2004 à Bruxelles complété en
décembre par la décision d'autoriser les négociations d'adhésion de la
Turquie à l'UE. Selon le journal Die Welt (20.08.2004) " Les observateurs
s'attendent à Bruxelles à ce que la Commission recommande le lancement des
négociations avec Ankara ". Mais il n'est pas impossible qu'un dérapage de
dernière minute bloque ou retarde l'intégration de la Turquie en raison
des disparités importantes entre les standards européens et cette
dernière. En effet, deux faits particulièrement lourds prennent une
importance croissante dans le cadre d'une adhésion de la Turquie à l'Union
européenne : le coût financier et l'impact politique. Déjà les
calculatrices vont bon train dans l'évaluation des dépenses à engager pour
parfaire l'intégration de la Sublime Porte. Dans une expertise réalisée
par le Osteuropa-Institut de Munich et remise au ministère des finances
allemand, rapportée par Die Welt, l'intégration de la Turquie s'élèverait
à 14 milliards d'euros par an. Mais un Think tank situé à Bruxelles et
travaillant en liaison avec la Commission européenne (mais aussi avec
Bull, Volvo, Visa, la Fondation Bertelsmann, la Fondation Konrad Adenauer,
...), Friends of Europe, a évalué la facture à 15 milliards d'euros par
an. Dans les trois années qui suivraient l'entrée de la Turquie dans l'UE,
Bruxelles devrait dépenser 45,13 milliards d'euros somme supérieure aux
40,8 milliards d'euros engagés pour l'intégration des dix nouveaux membres
depuis le 1er mai 2004.
Ce rapport de Friends of Europe, élaboré par Kirsty Hughes de la London
School of Economics, et a été publié en juin 2004. Il s'intitule Turkei
and the European Union : Just another enlargement? (la Turquie dans
l'Union européenne: seulement un autre élargissement ?). Il se subdivise
en trois parties : 1) La dynamique politique en Turquie, 2) La Turquie
dans l'Union européenne - Impacts économiques et 3) La Turquie dans
l'Union européenne - Impacts politiques.
1) Dans la première
partie, l'auteur insiste sur les évolutions contradictoires de l'Etat
turc. En décembre 2002, les dirigeants européens avaient admis que si la
Turquie remplissait les critères de Copenhague (démocratie stable, respect
des droits de l'homme et des lois ainsi que la protection des minorités),
elle pourrait prétendre à entamer les négociations d'adhésion. A partir de
1999 et surtout à partir de novembre 2002 avec l'arrivée du parti Justice
et Développement (AKP) au pouvoir, une véritable dynamique de réformes
s'est emparée de la Turquie. Les dirigeant turcs s'obligent à respecter
les critères de Copenhague et restructurent le pays avec une rafale de
mesures. Ainsi, depuis octobre 2001, tous les secteurs de la société
connaissent une refonte complète. Cela concerne le renforcement du
contrôle des civils sur la société, la création de droits culturels pour
les minorités, l'abolition de la torture et de la peine de mort, les
réformes judiciaires, la liberté des médias ou encore la protection des
libertés fondamentales. Fait important souligné par Kirsty Hughes, les ONG
sont de plus en plus consultées par Ankara. Sachant qu'elles sont pour la
plupart financées par les Etats de l'Union et par les Etats-Unis, ces ONG
constituent des pôles d'influence de premier ordre. Paradoxalement, comme
le souligne l'auteur, ces réformes sont fragiles et incomplètes. Certes,
elles sont lancées mais plus ou moins appliquées. Une ONG relève encore
mille cas de tortures pour l'année 2003 tandis que les droits accordés aux
Kurdes sont encore limités. Afin de contrer ces caractéristiques, les ONG
turques insistent sur l'ouverture des négociations avec l'UE car elles
permettraient la pleine réalisation de ces réformes. Sur ce point, la
Commission européenne a souligné en octobre 2003 la nécessité de
progresser dans cinq secteurs : le fonctionnement de la justice, les
libertés fondamentales (liberté d'expression, liberté religieuse, …), les
relations civils/militaires, la situation dans le Sud-Est de la Turquie
(incluant le retour des populations déplacées) et les droits culturels. En
raison de la fragilité du processus de réforme, Kirsty Hughes conclut "
qu'il existe un large consensus au sein de la classe politique turque sur
le fait que si l'UE ne donnait pas un oui favorable aux négociations, cela
aurait un fort impact politique négatif en Turquie (…). Cependant, il est
peu probable que l'UE donne un non sec. Si les négociations ne sont pas
ouvertes, l'alternative la plus fréquemment évoquée est que l'UE
suggèrerait un report d'un an afin de reconsidérer sa réponse. Il est
difficile de dire comment la Turquie encaisserait cette décision politique
mais cela serait vraisemblablement reçu très négativement ".
2) La Turquie
présente le paradoxe d'être un grand pays peuplé doté d'une économie
faible. L'évolution démographique turque est un critère incontournable.
Pour l'année 2003, cette population est évaluée à 71 millions d'habitants.
Pour 2015, année possible de l'intégration de la Turquie dans l'UE selon
ce rapport, la population serait de 82 millions d'habitants (soit 14,4% de
la population de l'UE à 28, c'est-à-dire UE à 25 + Roumanie, Bulgarie et
Turquie), de 87 millions pour 2025 (soit 15,5% de la population de l'UE à
28), pour ensuite se stabiliser à 97 millions pour 2050 (soit 17,7% de
l'UE à 28). Cette prééminence démographique s'oppose à la faiblesse
économique du pays. En effet, on peut établir une comparaison éclairante
entre les 10 nouveaux Etats adhérents à l'UE depuis 1er mai 2004,
représentant 75 millions d'habitants, et la Turquie forte en 2003 de ses
71 millions d'habitants. Les 10 Etats adhérents en 2004 représentent 16%
de la population de l'UE à 25, mais seulement 4,6% du PIB de toute l'UE.
La Turquie dont la population correspond environ à 12% de celle de l'UE à
25 équivaut à 1,9% du PIB de cette dernière. A titre comparatif, le PIB de
la Turquie (1,9%) se rapproche de celui de la Pologne (2,1%) . Qui plus
est, les disparités économiques entre les régions turques sont très
larges. Les revenus par tête d'habitant des régions les plus pauvres de
Turquie (zone anatolienne) ne représentent qu'un cinquième de celui des
régions les plus riches (zones d'Istanbul et de Marmara). En envisageant
le scénario optimiste d'un accroissement annuel de 5% pour la Turquie
jusqu'en 2015 (dans le même laps de temps, une croissance de 2% pour l'UE
à 25), l'économie turque n'atteindrait encore que 2,9% du PIB de l'Union
européenne à 25. Cette pauvreté entraînera fatalement une immigration vers
l'Europe de l'Ouest. Partant d'une intégration de la Turquie dans l'UE en
2015, le rapport des Friends of Europe estime la vague migratoire à une
moyenne de 225 000 personnes par an pour atteindre dix plus tard un total
d'environ trois millions de migrants. Les prédictions démographiques et
migratoires sont toujours difficiles à faire. On peut cependant penser que
l'hiver démographique qui touche l'Europe constituera un excellent appel
d'air pour ces populations jeunes de Turquie (sans oublier les populations
turcophones d'Asie Centrale).
3) L'intégration de
la Turquie dans l'Union européenne aura des répercussions politiques
indéniables en raison de son poids dans les instances bruxelloises mais
aussi en raison de sa position géographique qui influencera les décisions
de l'UE : lieu de passage des oléoducs, des gazoducs, réserves d'eau
considérables dans les massifs montagneux anatoliens contrôlant le débit
vers la Mésopotamie, contact direct de l'UE avec les Etats du Caucase,
l'Iran etc. Comme le montrent les deux tableaux ci-dessous, l'impact turc
dans les institutions européennes sera de taille (votes au Conseil et
sièges au parlement européen). Si l'Allemagne souhaite peser en Europe,
elle devra compter sur la Turquie. Un axe germano-turc sera pour Berlin un
cordon ombilical à ne pas rompre. Pour les Etats-Unis qui souhaitent
l'entrée de ce pays dans l'UE, la Sublime Porte sera aussi un excellent
moyen de pression et de contrôle sur les instances de l'Etat européen en
formation. Du fait de l'extension du vote à la majorité qualifiée, la
Turquie sera le pays incontournable. Inévitablement, des alliances entre
groupes puissants se noueront. Tout en soulignant que la Turquie restera
pour longtemps un acteur économique de faible puissance, Kirsty Hughes
n'en rappelle pas moins que son intégration " aura un impact important sur
les intérêts en politique étrangère de l'UE en raison de ses frontières
avec le Proche-Orient, le Caucase et la Mer Noire ". Finalement, le " Club
" faussement chrétien que constitue l'Europe sera en réalité dépendant
d'un partenaire qui pourra faire monter les enchères dans de nombreux
domaines. Soliman le Magnifique peut se retourner de joie dans sa tombe.
Poids en % au
Conseil des populations dans l'UE à 25, l'UE à 25 + Roumanie et Bulgarie
et l'UE à 25 + Roumanie, Bulgarie et Turquie
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UE à 25
Situation
2004
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UE à 25 +
Roumanie et
Bulgarie
Projection
2015
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UE à 25 +
Roumanie,
Bulgarie
et Turquie
Projection
2015
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Allemagne |
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France |
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Italie |
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Royaume-Uni |
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Total des "4
grands" |
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Espagne |
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Pologne |
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Pays-Bas |
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Turquie |
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Autres Pays |
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TOTAL UE |
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Source : UN World
Population Division : World Population Prospects - The 2002 Revision and
own calculations (Tableau publié dans le rapport de Friends of Europe).
Note : l'intégration de la Roumanie et de la Bulgarie à l'Union
européenne est prévue en 2007.
Répartition des sièges au Parlement européen en nombre et % dans l'UE à
25 et l'UE à 28 (UE à 25 + Roumanie, Bulgarie et Turquie
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Allemagne |
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France |
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Royaume-Uni |
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Italie |
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Espagne |
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Pologne |
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Pays-Bas |
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Belgique |
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Turquie |
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Autres Pays |
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TOTAL |
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Source : European
Parliament and own calculations
(Tableau publié dans le rapport de Friends
of Europe).
Article paru dans
B.I n°92, octobre 2004.
Remarque : La
Turquie doit se plier aux mesures européennes. Comme le précise Giovanni
di Stasi, Président du Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux d'Europe,
lors d'une réunion avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan
(octobre 2004) : " Les progrès de la décentralisation, la démocratie
locale et régionale, seront indispensables pour mettre la Turquie en
conformité avec les normes européennes, celles du Conseil de l'Europe et
de l'Union européenne (…). Le Congrès ne demande qu'à soutenir la Turquie
dans les efforts qu'elle déploiera pour développer plus avant la
décentralisation ".
Voir Tribune européenne n°1 : discours complet de Richard
Coudenhove-Kalergi prononcé le 18 mai 1950 et qui, entre autres, annonce
d'avance l'intégration de la Turquie en Europe.
n
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