
Vers un marché
transatlantique sans entraves
par Pierre Hillard
Depuis le 1er
janvier 2007, l’Allemagne assure la présidence de l’Union européenne
(l’UE) pour une période de six mois. A peine les rênes de l’UE ont-ils
été confiés à la chancelière Angela Merkel que celle-ci s’est rendue le
4 janvier à Washington afin de proposer la création d’un marché commun
transatlantique. Cette proposition n’a évidemment rien de spontané.
L’ancienne citoyenne de RDA n’est que la porte-parole d’un projet
préparé depuis de nombreuses années.
En effet, nous
trouvons dans l’histoire des signes avant-coureurs présageant d’un
resserrement des liens transatlantiques. C’est le cas du fondateur de la
Paneurope, Richard de Coudenhove Kalergi, évoquant en 1950 une « Union
atlantique » au sein de laquelle naîtrait une « fédération à trois entre
l’Amérique et l’Europe, » l’Angleterre servant de « pont » entre ces
deux pôles. Par ailleurs, le discours du président Kennedy, le 4 juillet
1962, présentait l’idée d’une interdépendance de part et d’autre de
l’Atlantique afin de « former une association atlantique concrète ». En
fait, ces idées ont pris leur essor après la chute du mur de Berlin. Dès
1990, les dirigeants américains et les différents Etats européens ont
lancé une Déclaration transatlantique renforcée en 1995 par le
NTA (New Transatlantic Agenda) affirmant la nécessité : 1) de
favoriser « la promotion de la paix et de la stabilité, de la démocratie
et du développement dans le monde entier » ; 2) de « répondre aux défis
globaux » (terrorisme, dégradation du climat …) ; 3) de « contribuer à
l’expansion du commerce mondial et des relations économiques plus
étroites » ; enfin 4) de « construire des ponts de part et d’autre de
l’Atlantique ». Une accélération du processus s’ensuivit en 1998 avec le
TEP (Transatlantic Economic Partnership) cherchant à faciliter
des actions communes dans les domaines de l’investissement et du
commerce de part et d’autre de l’Atlantique.
Tous ces travaux ont connu
un développement d’autant plus soutenu qu’un institut euro-américain, le
TPN (Transatlantic Policy Network) a accompagné toutes ces
initiatives. Bénéficiant du soutien d’une multitude d’entreprises
(Boeing, Ford, Michelin, IBM, Bertelsmann, Nestlé, Siemens, …), mais
aussi de toute une série de think tanks acquis à l’idéal
internationaliste (Aspen Institute, Brookings Institution,
European-American Business Council, Council on Foreign Relations,
…), le TPN a à sa tête une organisation bicéphale comprenant des membres
du Congrès des Etats-Unis et des députés du parlement européen, en fait
des députés allemands, avec Erika Mann (PSE, Parti Socialiste Européen)
et Elmar Brok (PPE, Parti populaire européen et président de la
commission des Affaires étrangères au Parlement européen jusqu’en
janvier 2007) appelant à la création d’un bloc euro-américain politique,
économique et militaire définitif pour 2015. Tous ces travaux et
réflexions ont abouti à l’élaboration d’un ouvrage, véritable Bible de
l’intégration économique transatlantique, Deep Integration, sous
l’égide de Daniel Hamilton et de Joseph Quinlan. Ce livre fut loué par
le président de la Commission européenne, José Barroso, le 18 octobre
2005 lors d’un discours tenu dans un think tank américain, le SAIS (School
of Advanced International Studies).
L’adoption de
deux résolutions par le Parlement européen, les 13 janvier et 9 juin
2005, appelant à la création d’une assemblée transatlantique appuyée par
un rapport de la Commission européenne, le 18 mai 2005, intitulé « Un
partenariat UE/Etats-Unis renforcé et un marché plus ouvert pour le 21è
siècle » a ouvert la voie à l’adoption de deux rapports décisifs d’Erika
Mann sur les relations transatlantiques (20 avril 2006) et d’Elmar Brok
sur l’amélioration des relations entre l’UE et les Etats-Unis (8 mai
2006) avec l’action décisive de la Fondation Bertelsmann, think tank au
service de la politique allemande. Véritables Tables de la Loi, ces
documents reprenant les directives du TPN, affirment la nécessité
d’instaurer un marché transatlantique sans entraves pour 2015. Par la
suite, ces travaux ont été condensés, résumés et adoptés par le
Parlement européen, le 1er juin 2006, comme la voie royale à
suivre pour finaliser la création d’un véritable G-2 comme se plaît à le
rappeler la Fondation Bertelsmann. Comme il ressort de ces divers
textes, un milliard d’euros d’échanges transatlantiques par jour, 1400
milliards d’euros d’investissements bilatéraux pour 2003 et près de 14
millions d’emplois dépendant de ces échanges conduisent à « renforcer
l’architecture politique globale du partenariat transatlantique ».
C’est donc
toute cette préparation étalée sur plusieurs années, avec le soutien de
l’ancien et perfide chancelier Gerhard Schröder, qui autorise Angela
Merkel à accélérer un processus prétendant faussement favoriser la
création d’une Europe puissance. Il faut ajouter que le conseiller le
plus proche de la chancelière en matière de politique étrangère est un
Américain, Jeffrey Gedmin, dont les activités passées se sont déroulées
au sein de think tanks très actifs en faveur d’un Nouvel Ordre Mondial
comme l’AEI (American Enterprise Institute) et le PNAC (Project
for a New American Century). Actuel dirigeant de l’institut Aspen de
Berlin, il prodigue les conseils nécessaires à Frau Merkel pour réussir
la création de ce grand bloc euro-américain voulu depuis si longtemps.
Quand on pense que certains ont cru à la validité de l’axe
Paris-Berlin-Moscou … Quelle illusion !
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