
Un référendum pour
rien
par Laurent Dauré
et Dominique Guillemin
Le 12 juin
2008, le peuple irlandais rejetait par 53,4 % des voix le traité de
Lisbonne. Le 2 octobre 2009, il devra se prononcer de nouveau sur ce
même texte sans qu’une seule virgule n'en ait été changée. Un texte qui
n’est lui-même qu'une reformulation délibérément confuse du traité
constitutionnel européen rejeté par les électeurs français et
néerlandais en 2005. Ainsi, quel qu’en soit le résultat, le second
référendum irlandais ne peut être qu’une nouvelle illustration de la
perte totale de légitimité des institutions européennes.
2005, 2008, 2009… Les référendums se succèdent, le nom du texte change,
le contenu reste le même[1]
; cet acharnement révèle la nature du projet : l’Union européenne ne se
contente pas de questionner la souveraineté des peuples européens pour
réaliser son ambition, c’est la perte de souveraineté de ces mêmes
peuples qui constitue son projet. Peut-on encore appeler référendum ce
qui finalement n’est que la recherche d’une réponse unique validant un
processus de tractations entre le gouvernement irlandais et le Conseil
européen ?
Il convient tout d'abord de se remémorer la réception du « non »
irlandais en 2008[2].
Avant même l'annonce du résultat, les sondages prévoyant la victoire du
« non » avaient déclenché des réactions à l'écoute desquelles il était
clair que le traité de Lisbonne devait être adopté coûte que coûte.
Quelques jours avant le référendum, Bernard Kouchner, pour ne citer que
lui, anticipait « [qu'en
cas de vote négatif], il
faudrait continuer, s'acharner, aller très vite, continuer sur les
priorités que nous avons définies et puis tenter de convaincre les
Irlandais qui ont déjà revoté une fois à propos du traité de Nice
justement, de
remettre ce traité sur le métier[3] ».
Après le résultat, le dispositif désormais bien rôdé de négation des
sanctions populaires fonctionna à plein régime, journalistes et
politiciens relativisèrent en chœur la portée du « non » car, comme l'a
dit Jean Daniel, « Un pays de 4 à 5 millions
d’habitants comme l’Irlande ne peut pas tenir en otage des nations
réunissant 490 millions de citoyens[4] ».
La souveraineté populaire est une notion caduque pour les commentateurs
autorisés. Dès le lendemain du référendum,
José Manuel Barroso clama que
« Le traité de Lisbonne n'est
pas mort, il est vivant[5] ».
Le premier ministre polonais Donald Tusk fut l'un des plus francs :
« Le référendum en
Irlande ne disqualifie pas le traité de Lisbonne. L’Europe trouvera un
moyen de le faire entrer en vigueur[6]. »
Dans un soliloque antidémocratique permanent, les zélateurs européistes
piétinaient la souveraineté du peuple irlandais ; pour eux, l'Union
européenne est d'ores et déjà souveraine.
Le premier ministre irlandais, Brian Cowen, montra très rapidement qu'il
ne comptait pas soutenir la décision de son peuple ; au contraire, il en
minimisa le poids en déclarant :
« Nous devons prendre le
temps de digérer ce qui s’est passé, de comprendre pourquoi, de nous
concerter largement entre nous et avec nos partenaires[7] ».
Ce langage délicieusement diplomatique montrait qu'il s'agissait
maintenant de trouver un moyen de contourner le « non » irlandais. Il
n'a jamais été sérieusement question de prendre en compte le verdict
populaire. Une telle attitude de la part d’un dirigeant démocratiquement
élu dévoile la nature réelle du rôle des élites européennes : bien
qu'elles s'en défendent, elles ont cessé de représenter leur peuple pour
se mettre au service d’une politique supranationale avec laquelle il est
impossible de transiger et dont elles sont chargées de faire appliquer
localement les décisions. Une telle duplicité mène la démocratie à sa
perte.
La chronologie des faits de l’année écoulée depuis le « non » irlandais
de 2008 permet de rendre compte du refus d'entériner la volonté
populaire. Après un mois de juin passé en commentaires culpabilisants ou
infantilisants à l'égard des électeurs irlandais[8],
Brian Cowen fut, tel un mauvais élève, convoqué devant le Conseil
européen pour rendre compte de son échec. Le Conseil reprit ensuite le
contrôle du processus de ratification. Il était impossible de changer le
texte du traité sans que cette nouvelle mouture soit réexaminée par tous
les
États
de l’UE. Aussi le schéma retenu fut celui d’une adjonction au traité
sous forme d’un protocole additionnel portant sur les questions de la
neutralité, de la législation sur l'avortement et du contrôle de la
fiscalité, points de cristallisation supposés du mécontentement lors du
premier scrutin. Il sera toujours plus facile d’annuler ce protocole que
d’amender l’ensemble du traité constitutionnel. Ainsi croit-on habile de
« garantir » aux Irlandais un droit qu’ils possèdent déjà, celui de
décider de leur propre législation. Enjoignant les Irlandais à céder
leur pouvoir souverain en échange de simples garanties sur des questions
particulières, le Conseil européen semble considérer que l’on peut
préférer céder sa montre contre la promesse de pouvoir toujours demander
l’heure…
Si l'Union
européenne était un système démocratique – ce qu'elle n'a jamais été et
ne sera jamais –, il serait impensable de faire revoter un peuple
souverain alors même que celui-ci vient de donner son verdict. Il ne
serait pas davantage envisageable de priver de parole les autres
peuples. Mais les peuples d'Europe ne vivent que dans une parodie de
démocratie ; le verdict des urnes, seul sondage d'opinion légitime, a
cessé d'être politiquement contraignant. Il faut en prendre acte avec le
plus grand sérieux et mesurer ce que les dirigeants européens sont prêts
à faire pour que leur projet aboutisse.
Les « non » français et néerlandais au traité constitutionnel européen
ont été purement et simplement annulés ; le seul peuple qui, grâce à la
constitution de son pays, a eu l'occasion de se prononcer sur le traité
de Lisbonne se voit refuser le droit de dire « non ». Ce refus est à
entendre au sens strict ; en effet, comme l'a dit José Luis Zapatero,
« Il n'est pas possible
que l'Irlande, avec tout le respect pour son choix démocratique, puisse
stopper un projet aussi nécessaire[9] ».
Non seulement les dispositions néolibérales contenues dans le traité de
Lisbonne, comme celle du principe de concurrence libre et non faussée,
ne sont pas amendables, mais elles sont le fond même du projet européen,
et celui-ci n’est pas négociable. Aussi on ne saurait espérer sans
contradiction réformer de l'intérieur ce qui constitue la nature même de
« l’idée européenne ». Soit elle est acceptée, soit elle est imposée.
Mais où se cache la démocratie dans de telles pratiques ?
Les peuples se voient
systématiquement privés d'un débat public digne de ce nom sur l'Union
européenne. Lorsque le biais européiste flagrant des médias[10]
et la fidélité béate des partis politiques au projet européen laissent
malgré tout émerger un désaveu public, celui-ci est nié, contourné. Tous
les partis qui ont accès aux médias sont favorables à la construction
européenne – c'est justement pour cela qu'ils ont accès aux médias –
alors que les taux d'abstention aux élections européennes et les doutes
quant aux vertus démocratiques de l'UE n'ont jamais été aussi forts.
Toutes les grandes puissances privées (multinationales, banques, etc.)
sont favorables à la construction européenne, sans doute sont-elles
impatientes que « l'Europe sociale[11]
» voie le jour... Partis, médias et puissances d'argent convergent
naturellement vers l'euro-libéralisme, chacun trouvant (ou espérant
trouver) dans la décrépitude des États-nations un avantage et le moyen
d'accroître leur pouvoir aux dépens des droits politiques et sociaux des
citoyens.
Pour se faire une idée de l'impunité et du traitement de faveur dont
bénéficie l'Union européenne, imaginons qu'elle serait la réaction de la
« communauté internationale » et des médias occidentaux si le
gouvernement de la Russie, de l'Iran ou du Venezuela annulait ou
ignorait le résultat d'un référendum... Pourtant, c’est en Europe que
les médias et les partis politiques s’efforcent de masquer à grands
coups de com' et de « pédagogie » – terme de marketing
politique pour désigner la propagande – le déficit démocratique
grandissant et le penchant totalitaire de l'Union européenne. Moins nous
serons effectivement en démocratie, plus il faudra prétendre le
contraire. Il s'agit de compenser la disparition de la chose par la
répétition massive du mot.
Quel que
soit le résultat du référendum du 2 octobre, il sera pris en charge par
l’habituel dispositif de réception médiatique. Si le « oui » l’emporte,
l’ambiance sera à l’approbation soulagée, et si les Irlandais
reconduisent leur « non », il s’agira une fois encore de « sortir
l’Europe de l’impasse ». Il importera surtout que l’opportunité même de
la construction européenne ne soit pas remise en cause. C’est cette
absence de choix politique réel, caractéristique de la société
post-démocratique à laquelle une « élite technicienne » destine les
peuples, que l’on perçoit derrière ces propos de
l’ancien secrétaire d'État aux
affaires européennes,
Jean-Pierre Jouyet :
« Je
pense sincèrement que le référendum n'est pas la bonne formule pour
adopter à l'échelon national les traité et les règlements
internationaux. Donc, en effet, si d'autres référendums [sur le traité
de Lisbonne] avaient été organisés, il est probable que certains
auraient aussi vu le “non“ l'emporter. Mais ce n'est pas au peuple de
trancher ces questions très complexes[12] ».n
[1]
Voir notre article « Traité européen : que s’est-il passé ? »,
mis en ligne le 17 février 2008 :
www.revue-republicaine.fr/spip.php?article1577.
[2]
Voir notre article « L’introuvable souveraineté de l’Union
européenne », mis en ligne le 3 juillet 2008 :
www.observatoiredeleurope.com/L-introuvable-souverainete-de-l-Union-
europeenne_a970.html.
[3]
Bernard Kouchner, interview par Jean-Michel Apathie, RTL, le 9
juin 2008.
[4]
Jean Daniel, « Naufrage d’une ambition », Le Nouvel
Observateur, semaine du 19 au 25 juin 2008.
[5]
José Manuel Barroso, le 13 juin 2008, cité par Arnaud Vaulerin,
« La petite Irlande secoue l’Europe », Libération, le
14-15 juin 2008.
[6]
Donald Tusk, Le Nouvel Observateur, semaine du 19
au 25 juin 2008.
[7]
Brian Cowen, cité par Henri de Bresson et Philippe Richard, « La
mise en œuvre du traité de Lisbonne est bloquée », Le Monde,
le 15-16 juin 2008.
[8]
Voir l’article de Denis Perais et Mathias Reymond, « Traité de
Lisbonne : ces Irlandais d’où vient tout le mal », mis en ligne
le 23 juin 2008 : www.acrimed.org/article2922.html.
[9]
José Luis Zapatero, cité par Alain Barluet, « Les vingt-sept se
donnent quatre mois de réflexion », Le Figaro, le 20 juin
2008.
[10]
Voir le livre de Henri Maler et Antoine Schwartz (pour Acrimed),
Médias en campagne : retours sur le référendum de 2005,
Syllepse, 2005.
[11]
Voir le livre de François Denord et Antoine Schwartz,
L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir, 2009.
[12]
Jean-Pierre Jouyet, Une présidence de crise : entretiens avec
Sophie Coignard, Albin Michel, 2009.
Laurent
Dauré et Dominique Guillemin sont membres de l'UPR (www.u-p-r.fr)