Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Maudits euros

 

par Michel Clapié,

Professeur des Universités

           

 

 

 

 

 

 

 

Les Princes qui nous gouvernent " et les médias qui les relayent n'ont pas ménagé leur peine pour nous convaincre des bienfaits, non pas tant de l'Euro car cela fait déjà trois ans que ledit Euro est devenue la monnaie unique d'Euroland mais de l'abolition des monnaies nationales à compter du1er janvier 2002.

Tout est bon pour nous " convertir " à défaut de nous convaincre : du viol des consciences des enfants en bas-âge dont il faut faire des consommateurs avant d'en faire des citoyens- toujours l'avoir avant l'être - et à qui on demandait de dessiner un Euro comme le Petit prince de Saint-Exupéry demandait qu'on lui dessinât un mouton - la poésie en moins -, à la manipulation de vieillards à qui on fait dire qu'ils sont heureux de " passer " à l'Euro même s'ils doivent y " passer " comme on passe de vie à trépas. Pensez donc ! Quelle joie au crépuscule d'une vie de retrouver les plaisirs de la règle de trois avec un coefficient de conversion ô combien stimulant : 6,55957 ! Quelle indécence ! Mais il n'y a cependant rien d'étonnant à cela : l'argent est devenu la mesure de toute chose.

Il est vrai que nos élites mondialisées €uro-euphoriques n'ont guère de souci à se faire. Confortablement installées dans la vie, il y a bien longtemps qu'elles ont perdu l'habitude de faire leurs courses, d'ouvrir leur porte-monnaie, de faire l'appoint ou de vérifier que le compte y est quand on leur rend la monnaie de leur pièce ou de leur billet. Ces gens là n'achètent pas la nourriture qu'ils consomment. Ils préfèrent déjeuner et dîner dans des restaurants que " la France moisie " fréquente peu, où il est plus expédient de régler l'addition avec une carte de crédit sinon de signer un bon, c'est-à-dire, pour parler vite, de tirer un chèque sur la collectivité publique - ou la société privée - qui les salarie.

Pour le reste, on a quelque mal à mesurer l'avantage de l'introduction de l'Euro comme monnaie unique qui se joue des frontières internes, puisque les banques continuent de facturer une commission sur les chèques libellés en Euros et tirés en France mais au bénéfice de ressortissants des autres Etats d'Euroland.

Bref, pour paraphraser André Frossard qui disait - me semble-t-il - que les optimistes n'ont pas pitié des hommes, on est tenté de dire de nos eurolâtres €urophiles qu'ils n'ont pas pitié des petites gens ni des commerçants détaillants. N'aimeraient-ils que les touristes ? A les écouter, on croirait entendre Jacques Delors naguère : " Désormais, les Européens pourront voyager sans aucune entrave à travers les quinze pays de la Communauté ; finis les problèmes de change. Sans l'Euro les voyages seraient plus difficiles ". Et sans doute les touristes plus rares. Sans commentaire.

Ils sont aussi fâchés avec la vérité. Une vérité qu'il faut rétablir pour détromper ceux qui, abusés, croiraient que le fameux " passage à l'Euro " est commandé par le respect de l'engagement pris, en 1992, avec le traité de Maëstricht. Rien dans le traité ne fait de la disparition des monnaies nationales la conséquence nécessaire de l'introduction d'une monnaie unique, tout au plus en est-ce une conséquence souhaitable. Ce qu'imposent les stipulations du traité a déjà été réalisé : l'adoption d'une monnaie unique - dénommée Ecu par le traité et rebaptisée Euro en violation du traité lors du Conseil européen de Madrid de décembre 1995 - avec la fixation " définitive " des parités. Cela devait se faire entre le 1er janvier 1997 et le 1er janvier 1999 : cela a été fait le 1er janvier 1999.
Alors pourquoi tant d'acharnement à vouloir supprimer les monnaies nationales et compliquer la vie des peuples ? Pourquoi cette volonté de provoquer de surcroît ce qui sera un véritable traumatisme ? Car il en va de la monnaie comme des autres emblèmes nationaux : le drapeau (il ne doit plus paraître seul mais toujours avec " l'autre "), l'hymne (il aurait des accents " fascisants "), et même la langue qui, bien évidemment, est plus qu'un emblème. Remarquons à ce propos le même acharnement de nos " grands entrepreneurs " à substituer au Français l'anglo-américain, cet " espéranto du commerce, de la technologie et du tourisme ", comme le nomme Georges Steiner. Quelques esprits avisés en arrivent d'ailleurs à considérer que l'entreprise de déracinement systématique à laquelle nous assistons est un cas d'école qui devrait intéresser les anthropologues. Il n'est que de songer à ces billets qui représentent des lieux de nulle part (des façades qui font illusion, des ponts qui n'existent pas, des porches qui s'ouvrent sur le néant,…) pour s'en faire une petite idée. Car la perte des repères et le sentiment de dépossession vont de pair. Plus que jamais, il faut relire les belles pages de Simone Weil sur l'enracinement : " le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. Un besoin qui, aujourd'hui, n'est plus satisfait car nos " constructeurs " de l'Europe n'ont pas réussi à faire naître - l'eussent-ils vraiment cherché - un sentiment d'appartenance européenne permettant cet enracinement si nécessaire. Le professeur Paul Sabourin, peu suspect d'Europhobie, l'admet volontiers, qui n'ose envisager ce sentiment que " chez quelques élites et une partie de la jeunesse qui voyage "… En somme une minorité, pour ne pas dire une minorité de privilégiés…

Les sceptiques et les résignés, comme toujours, diront qu'il faut faire contre mauvaise fortune - c'est bien le cas avec cette devise ! - bon cœur et qu'il faut vivre avec son temps. Il se pourrait bien aussi qu'ils périssent avec lui. Les consommateurs-voyageurs d'Euroland qui ne pensent qu'argent et divertissement ne feront pas taire les citoyens de la République qui connaissent le prix de la liberté. Un prix qui ne s'affiche ni en Francs ni en Euros et qui se paie en dernière extrémité, avec du sang et des larmes.

Une monnaie unique n'a jamais garanti la paix ni prémuni contre la guerre. Le Rouble n'a pas empêché l'implosion de l'U.R.S.S., le Dinar, l'explosion de la Yougoslavie, ni le Dollar, la plus meurtrière des guerres que livrèrent les Etats-Unis d'Amérique : celle qu'ils se livrèrent à eux-mêmes de 1861 à 1865.

Notre foi reste intacte. Pour l'entretenir, il n'est que de garder en mémoire la conclusion de la conférence d'Ernest Renan sur la Nation : " le moyen d'avoir raison dans l'avenir est à certaines heures, de savoir se résigner - ça devient alors une vertu - à être démodé ". n