Cercle Jeune France

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Kaliningrad devient

de plus en plus Königsberg

 

par Pierre Hillard

 

 

 

  

 

 

L'intégration de dix nouveaux pays dans l'Union européenne (UE) le 1er mai 2004 conduit en particulier à isoler l'enclave russe de Kaliningrad (appelé aussi oblast de Kaliningrad) coincée entre la Pologne et la Lituanie. Ce territoire, germanique pendant des siècles, a été rattaché en 1945 à l'URSS. Sa population allemande fut expulsée dans des conditions dramatiques. Ce vieux bastion du germanisme depuis les chevaliers teutoniques a disparu pour laisser la place aux Slaves. Avec la chute du rideau de fer en 1989/1990, tout l'Est européen s'est ouvert à l'UE et à l'OTAN. Au début, l'Allemagne s'est montrée prudente à l'égard des anciens territoires perdus à l'Est de l'Oder-Neiße, c'est-à-dire la Poméranie, la Silésie et la Prusse orientale. Officiellement, notre voisin d'outre-Rhin a fait le deuil de ces provinces. Cependant, on observe des revendications parmi les expulsés allemands réunis au sein d'un lobby puissant le BdV (Bund der Vertriebenen, Fédération des réfugiés) réclamant des indemnisations, des possibilités de recouvrir les biens perdus suite aux expulsions etc. Le phénomène prend une tournure précise avec l'enclave de Kaliningrad (ancienne Königsberg) depuis quelques années.
En effet, un think tank allemand proche du gouvernement fédéral, le SWP (Stiftung Wissenschaft und Politik, la Fondation Sciences et Politique), préconise dans un rapport de 2001 un rattachement économique plus étroit du territoire de Kaliningrad à l'UE ce qui faciliterait l'accès de l'économie allemande au marché russe. L'influence économique croissante de l'UE dans cette zone coupée de tout contact direct avec Moscou affaiblirait d'autant plus l'influence russe que " beaucoup d'habitants de Kaliningrad considèrent la Russie comme un pays appartenant à une culture exotique, voire étrangère " selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung (20.04.01).
Ces remarques rejoignent les directives énoncées la même année par la CDU dans un rapport consacré à la politique étrangère. Il est effectivement rapporté " qu'afin d'éviter que le différentiel de croissance entre Kaliningrad et ses voisins avec l'entrée de la Pologne et de la Lituanie dans l'UE ne s'aggrave et qu'une enclave générant la pauvreté et la criminalité ne puisse déstabiliser l'espace baltique et l'Europe centrale (...), il faut renforcer la coopération transfrontalière et les besoins économique de la région afin qu'elle puisse participer au développement dynamique de l'espace baltique ".
En mars 2002, des négociations ont eu lieu entre les instances de l'UE et la Russie au sujet de l'avenir de l'enclave, en particulier l'obligation pour leurs habitants d'utiliser un visa pour se rendre en Russie. A la même période, des entretiens eurent lieu à Kaliningrad au sein du Conseil de la baltique, institut créé par l'Allemagne en 1992 dont l'objectif avoué est le développement de la coopération économique et politique des Etats riverains de la mer baltique. Lors de cette réunion, le haut-fonctionnaire des Affaires étrangères d'Allemagne, Christoph Zöpel a souligné l'importance du rattachement de Kaliningrad à l'UE pour " une participation la plus intensive possible du territoire " à la coopération régionale. Or, le principe de régionalisation qui touche toute l'Europe suite aux volontés politiques allemandes, et plus particulièrement tout l'Est européen, favorise ce genre d'idéal (voir les Cahiers de Jeune France n°12, Europe, le plan final). L'expert aux questions russes à la SWP, Heinz Timmermann, reconnaît lui-même que la Russie, qui craignait au début une regermanisation de cette enclave, voit plutôt " une absorption rampante de Kaliningrad par l'UE ".
Cet éloignement progressif de cette enclave de la sphère d'influence russe a été nommément explicité par le gouverneur de cette région, Vladimir Jegorov, qui a tenu les propos suivants : " Si la misère à Kaliningrad augmentait au point que personne n'ait plus rien à perdre, alors l'enclave pourrait prendre en main sa propre destinée " (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 08.04.2002).
Cette perspective prend une ampleur nouvelle avec l'adoption à l'unanimité par le Bundestag en 2002 de la volonté d'instaurer un " statut spécial " pour Kaliningrad permettant " l'intégration de cette région russe dans l'extension à l'Est de l'UE ". Cette mesure, poursuit le rapport, permettrait " d'intégrer (ndlr : l'enclave) dans l'espace économique européen " (Bundestag-Drucksache 14/9060). Cette volonté accompagne celle de la DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik, Société allemande de politique étrangère) travaillant en liaison directe avec le pouvoir politique de Berlin qui a organisée en mars 2002 le premier cercle de travail (Arbeitskreis Kaliningrad) traitant de " l'accompagnement informatif et analytique du processus compliqué d'intégration de la région dans l'espace de l'Union européenne ". De l'ensemble de tous ces travaux, il ressort qu'il faut favoriser la coopération régionale dans toute la zone baltique, en particulier grâce au Programme Tacis. Ce programme de l'UE ou plus exactement téléguidé par l'ARFE (Association des régions frontalières européennes, institut germano-européen) a pour objectif de favoriser la coopération interrégionale (voir carte ci-jointe) et par ricochet dans l'avenir d'encourager des regroupements économiques. Déjà une somme de onze millions d'euros a été allouée par l'UE afin d'améliorer les infrastructures frontalières de l'oblast.
Toutes ces actions se doublent en particulier de l'action d'un organisme basé au Schleswig Holstein et financé par le gouvernement de ce Land : le SCHIFF (Schleswig-Holsteinisches Institut für Friedenswissenschaften, littéralement : l'Institut du Schleswig Holstein pour les sciences de la paix). Il est utile aussi de souligner que cet institut travaille en liaison direct avec l'ECMI (European Center for Minorities Issues, siège à Flensburg) soutenu par le ministère de l'Intérieur allemand et dont les actions consistent à soutenir les revendications identitaires en Europe. L'objectif du SCHIFF est de favoriser la mise en place d'une " société civile transfrontalière " car il s'agit selon leurs dirigeants " de trouver des solutions constructives pour la situation difficile de Kaliningrad ". Tout ceci s'élabore en liaison avec 900 ONG qui amplifient leurs liens avec de nombreux partenaires à l'étranger (économique, politique, éducatif, ...). Ainsi, un ancrage s'instaure aspirant peu à peu l'oblast de Kaliningrad dans les structures politico-économiques de l'UE. Le projet de coopération et d'intensification avec les ONG a véritablement pris son essor avec la signature le 31 janvier 2000 d'un mémorandum entre le gouvernement du Land du Schleswig Holstein et la Douma du territoire de Kaliningrad. Tout ceci permet donc d'accélérer une capitalisation internationale de la vie économique de la région comme le souligne avec satisfaction le gouverneur de l'oblast de Kaliningrad (Süddeutsche Zeitung, 22.10.2002).
Cette dérive de plus en plus accentuée de l'enclave de Kaliningrad vers les structures occidentales s'accompagnent aussi de volonté séparatiste attisée selon les services secrets russes par Berlin. En effet, il existe dans cet oblast un parti dirigé par Sergeï Pasko (die baltische republikanische Partei, le BRP) qui exige l'introduction de l'euro et la création d'une " quatrième république baltique " grâce à un référendum afin d'obtenir de la population de l'enclave le statut d'Etat. Ces revendications ont conduit le ministère de la justice russe à interdire pour une période de six mois les activités du BRP. Lors d'une session du FSB (les services secrets russes), il a été rapporté par son chef que " Les services secrets d'Etats étrangers regardent avec un intérêt particulier à ce jour le territoire de Kaliningrad. Il s'agit entre autres de la question séparatiste qui est attisée par certains cercles en Allemagne (...). Nous réagirons à ce défi avec des moyens adaptés en particulier avec l'emploi de méthodes de travail des services secrets spéciaux " (source : www.german-foreign-policy du 25.12.2002).
Malgré ces menaces sécessionnistes, le très germanophile Vladimir Poutine encourage la présence économique renforcée de l'Allemagne par la voix de son représentant spécial pour Kaliningrad : Dimitri Rogosin. En effet, ce dernier appelle l'Allemagne à s'engager encore plus dans la région afin d'y développer " une zone de commerce libre efficace " ainsi que la remise à l'honneur de " l' ancienne route impériale n°1 " (alte Reichstraße Nr. 1) reliant l'ancienne Königsberg à Berlin. Ces déclarations ont pris d'autant plus de valeur que depuis février 2004, l'Allemagne a ouvert son premier consulat à Kaliningrad en présence de son ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer. Désormais, le nouveau consul, Cornelius Sommer, représente les intérêts allemands dans cette enclave. Gageons que cette reprise en main de l'oblast de Kaliningrad par l'Allemagne ne s'arrêtera pas là.
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