
La civilisation
européenne
et la guerre
par Thierry Giaccardi
Les
Grecs et les Romains, aussi bien que nos ancêtres, étaient autrement
soucieux de la sauvegarde des mœurs, et les nations rivales qui montent
à notre horizon sont autrement jalouses de conserver leur héritage.
Mistral, lettre à Charles Maurras, 1899.
Images
modernes et mythes fondateurs.
Il ne
s’agit pas, dans cet article, de s’intéresser en premier lieu aux
doctrines de guerre telles qu’elles sont enseignées à l’Ecole de
guerre, à l’Institut des hautes études de la défense nationale ou au
Collège européen de Sécurité et de Défense, mais bien plutôt de mener
une réflexion citoyenne sur la guerre, “défaite pour l’humanité” selon
l’expression bien connue du pape. On part souvent du principe que la
guerre n’est pas un but en soi mais bien le prolongement d’une politique,
pour résumer rapidement la pensée de Clausewitz. Chacun voit bien en
effet en quoi la guerre n’est qu’un moyen. On choisira, pour notre part,
de partir de la négation absolue de la guerre, le pacifisme, et de son
affirmation absolue, le bellecisme, pour essayer de comprendre les
enjeux du débat sur la défense nationale, tels qu’ils sont perçus par
les hommes de bonne volonté ou délibérément dédaignés par les
jeunes gens nés dans une “société du spectacle”.
En
effet, les images de l’industrie cinématographique et des médias, images
parfois grossières, souvent succession de stéréotypes, ont remplacé les
mythes fondateurs des peuples. L’homme postmoderne s’absorbe dans des
images qui le renvoient à des fantasmes, c’est-à-dire à un inconscient.
Les films de guerre, à l’exception des documentaires, ne sont plus
reliés à une mémoire collective, à la transmission d’un savoir et d’un
savoir-faire, légendaire ou réel (contrairement au cycle arthurien ou
aux chroniques des rois de France), mais à des lieux factices, des
effets spéciaux et des acteurs d’une grande beauté plastique à la
renommée internationale : c’est-à-dire à des maisons de production et à
des distributeurs qui nous imposent des statues animées. C’est un
univers mental, à défaut d’être un cadre de pensée, dont il faut tenir
compte si on veut expliquer les enjeux d’aujourd’hui. L’Européen moderne
est un être déchu, une masse de chair, un spectateur hébété, dans la
mesure où il a renié son passé et ne désire avec avidité que des biens
terrestres, ces derniers n’étant bien souvent que des contre-façons.
Le grand théoricien américain George Weigel a utilisé la comparaison
entre la cathédrale de Notre Dame et la grande arche de la Défense, un
cube, afin de montrer avec éclat que le soubassement idéologique de la
postmodernité est un vide : un univers submergé de marchandises qui ne
renverrait qu’à lui-même, un univers idiot et fébrile, sourd au monde
des essences. On pourrait tout aussi bien utiliser pour illustrer notre
propos la Basilique Saint-Denis où sont enterrés les rois de France,
monument honteux de la république absorbé par un centre commercial et
par un urbanisme profane d’une laideur insoutenable. La postmodernité se
construit ainsi sur des hiatus.
Les
grandes lois historiques et les pulsions de base.
Or, la
vraie réflexion sur la guerre, et non son apologie ou sa négation
enfantines, renvoie immanquablement à une réflexion sur le rapport
qu’entretiennent les individus avec leur société et leur histoire. Le
grand Mistral, dans une lettre à Maurras, observait déjà en 1899 :
Qu’a
fait, depuis cent ans, la loi française ou si vous voulez,
l’administration, pour la conservation des mœurs et des coutumes qui
entretenaient l’amour du foyer, l’attachement au sol natal ? Moins que
rien, car l’indigène de chaque pays de France est éduqué à
rebrousse-poil. On s’efforce par l’école (et par toutes les écoles) de
lui arracher ses traditions, et avant tout, l’usage de ses parlers
antiques, par lesquels se transmettaient et se perpértuaient le génie,
l’indépendance et le naturel de la race. Tout est rasé, tout est broyé
par l’éducateur moderne. De l’histoire locale, provinciale même, il
n’en est plus question. L’accent, les habitudes, les choses spéciales au
pays et à son peuple sont en dérision. Tout ce qui vient des aïeux est
ridicule et doit être remplacé par les mixtures des programmes. Et avec
ça, on produit des incolores et des ineptes [...] qui, détachés de nos
vieux préjugés terriens, font bon marché de la Patrie et du Drapeau qui
la symbolise.
On
se bat certes pour accroître sa puissance, mais plus souvent encore, on
se bat pour défendre son territoire à condition d’éprouver “un
attachement au sol natal” (c’est en effet une équation trompeuse car il
y a moins d’agresseurs que d’agressés, la Seconde Guerre mondiale en
étant un exemple flagrant). Fondamentalement, l’homme se défend,
contrairement à l’idée répandue, en particulier par des philosophes
comme Hobbes, auteur du Léviathan, ou Rousseau. Enrich Fromm a
bien montré dans un ouvrage trop peu lu, La passion de détruire,
qu’aucune donnée significative ne vient confirmer “l’hypothèse selon
laquelle l’homme serait, de facon innée, pourvu d’une tendance spontanée
et autopropulsée à l’agressivité”. Bien au contraire, l’homme construit,
il tend vers la sédentarité. Le nomade est, sinon une exception, du
moins une anomalie car la vie s’enracine. L’aspect héroïque de cette
existence, dont on perçoit bien l’attrait, ne doit donc nullement
infléchir notre réflexion. De fait, une des lois de la conquête
foudroyante, c’est l’administration des nouveaux territoires et
l’affaissement du principe de conquête lui-même (Romains, Normands).
Or, les
grandes conquêtes de l’histoire répondent souvent à deux types de
pulsion : la satisfaction des besoins essentiels d’un peuple et
l’ambition d’un chef de guerre, roi ou prêtre, rêvant à l’empire
universel (Alexandre, Constantin, Mahomet, Napoléon). Certes, ce sont
deux pulsions de base, mais elles n’obéissent pas aux mêmes règles.
L’une est quasiment irrésistible car elle est collective : la faim, la
surpopulation, le chaos social, etc.. On parlerait aussi volontiers de
la recherche d’un espace vital si cette expression n’avait été utilisée
par Adolf Hitler, et du coup, discréditée. Elle est pourtant
fondamentale. Elle explique le monde de l’après chute du mur de Berlin.
Seuls les Etats à l’échelle des continents ont trouvé proprement une
voix dans ce nouveau concert des nations (Etats-Unis, Chine, voire
Inde et Russie). Certes, il est vrai que les Etats européens cherchent
à s’unir mais dans une précipitation et avec une naïveté qui ne laissent
rien présager de bon pour l’avenir à court et moyen terme (l’Europe est
à définir et non un legs selon certains).
L’autre
pulsion est une pulsion individuelle, elle se heurte aux circonstances
qui la favorisent ou la détruisent à l’état initial. On la saisit sans
doute mieux en la rapprochant de la conception du grand homme, de
son charisme et de ses qualités de stratège. Elle exige donc, pour être
satisfaite, de trouver un peuple volontaire et un minimum de ressources
(on ferait bien de relire la biographie de Mahomet écrite par Maxime
Rodison). En elle-même elle n’est ni bonne ni mauvaise. Elle transcende
la puissance habituelle d’un peuple ce qui explique qu’elle soit à
l’origine aussi bien d’un expansionnisme brutal que d’une résistance à
un agresseur, souvent plus nombreux ou plus fort (il est certain qu’un
peuple peut se surpasser par d’autres moyens mais c’est plus rare ;
l’exemplarité de la résistance juive depuis le siège de Massada jusqu’au
ghetto de Varsovie, vient immédiatement à l’esprit). L’homme
providentiel est, par définition, rare. Il incarne à vrai dire la force
d’un type particulier : l’énergie nationale (c’est le titre, comme on
sait, de la trilogie barrésienne, le Roman de l’énergie nationale,
et dont la figure centrale est le général Boulanger). Au XXe siècle, on
parlera de manière consensuelle de Charles de Gaulle et de son appel du
18 juin qui résume bien à la fois l’homme et son action politique. De
Gaulle est d’autant plus providentiel qu’il appelle à résister, et non à
conquérir. Cette notion de résistance était déjà en soi un mythe fécond,
un mythe au sens sorélien du terme, bien avant l’appel du 18 juin. Il
s’est développé surtout dans la résistance à la conquête arabo-musulmane
de la Palestine et de l’Europe (croisades, reconquista) et a pris
sa forme moderne avec la Révolution française (résistance à la tyrannie
et à l’obscurantisme ; mais aussi résistance allemande, espagnole ou
russe à l’impérialisme napoléonien). A la base, il y a cette idée que
l’agresseur est une figure du mal et non l’instrument d’une volonté
divine. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’affirmation de Julien Freud
selon laquelle “c’est la notion de résistance qui nous fournit, par
analogie avec les sciences physiques, la clé de l’analyse de la force.”
L’homme providentiel, l’homme porte-drapeau, est le pendant positif de
l’agresseur. Il est un des mythes les plus puissants, et un des
premiers, dans la conscience politique des peuples. Il n’est pas
encore venu le temps où ce mythe perdra de son attrait. En fait, tant
que dureront les divisions au sein d’un pays. On s’aidera, pour faire
comprendre ce mythe fécond qui est à l’origine de la monarchie, du
talent pédagogique et du sens génial de la formule de Maurras, ce grand
maître injustement oublié : “dans un pays sujet au déchirement des
partis, si surtout ce pays est envahi et démembré par l’ennemi extérieur,
c’est presque un pléonasme : le gouvernement de l’Un a la vertu de
mettre fin aux divisions et compétitions du gouvernement de Plusieurs.”
Le mal est donc, si on peut dire, la justification de la naissance et de
la fonction du chef dans les sociétés. Cette théorie s’accorde
remarquablement bien avec les premiers livres de la Bible, en
particulier avec la Genèse.
Le mal
nous enjoint d’agir. Ce qui veut dire que la conscience de l’homme est
sollicitée d’une manière directe et que sa volonté se durçit ou
s’effondre. Dans la tradition classique, on ne transige pas avec le mal.
On l’abhorre, en soi, c’est pourquoi la notion d’honneur est centrale
dans la vie publique des sociétés traditionnelles (en fait, si on
reprend la terminologie kantienne, on peut dire qu’on est passé d’une
causalité qui accuse, monde de la tradition, à une causalité qui excuse,
société postmoderne ; d’où la figure dominante de l’avocat, auxiliaire
de justice ou auxiliaire du crime selon le point de vue choisi). Le sens
de l’honneur, définissant l’attitude qui cherche à pénétrer la fin
derrière tout acte ou toute pensée, n’exclut a priori aucun régime
politique : république (Rome), monarchie (absolue ou non) ou oligarchie
(souvent à l’origine des deux précédents). Mais il faut bien avouer que
le parlementarisme n’en a pas fait une condition nécessaire du débat
politique.
On doit
résister en effet au mal dans toutes ses formes, c’est l’injonction
morale, la vertu de l’homme classique. A l’origine de cette vision du
monde comme résistance et non acquiescement devant la fatalité, il y a
la pensée judéo-chrétienne et la parole prophétique. On lutte contre ses
propres inclinations. Par extension, on résiste aussi contre
l’agresseur, l’envahisseur, le Malin. On associe plus rarement ce
mouvement de résistance à un bien étranger, quoique ce raisonnement soit
fondamentalement un raisonnement a posteriori. C’est ainsi que
l’histoire de France nous enseigne que la construction de la France,
l’assimilation de nouvelles provinces à la couronne de France, ne s’est
pas faite sans hésitations, voire ressentiments (Bretagne, Corse,
Alsace) alors que la France moderne a été sans doute un des pays les
plus homogènes du point de vue de l’harmonie entre les provinces,
jusqu’à la fin de la guerre froide.
L’appel
à la résistance.
Après
l’Occupation allemande et les mouvements de résistance nés de la
signature de l’armistice entre un caporal allemand et un général
français de la Grande Guerre, l’appel à la résistance devient aussi un
des mythes politiques les plus puissants du XXe siècle (en France mais
aussi dans le Tiers monde). Or, on a oublié que ce mythe est
relativement moderne et qu’il se comprend mal dans une société
traditionnelle. Il est en fait lié à l’image nouvelle de l’oppresseur
comme catégorie politique qui apparaît sur la scène mondiale avec la
Révolution française. Il est aussi contemporain de la critique radicale
de l’empire, auquel on préfère l’union (où la bureaucratie joue le
premier rôle). On fera à juste titre remonter la naissance de nombre
d’Etats modernes, en Afrique et en Asie, à un appel à la résistance.
A bien des égards, le FLN algérien s’appuie sur le modèle de la France
Libre et des FFI. Du meurtre rituel à l’origine de la naissance d’une
cité dans le monde traditionnel (Romus et Romulus) succèdera, dans
l’imaginaire collectif, l’appel à la résistance, à l’origine de la
naissance d’un Etat, notion plus abstraite que celle de peuple. Les
communistes européens l’utiliseront habilement durant la guerre froide
pour lutter contre le soi-disant impérialisme américain et le
capitalisme, tous deux figures du mal selon cette propagande aussi
grossière qu’efficace. L’homme aliéné cherchera toujours à se libérer
d’un joug qui le brise. En revanche, la révolte socialiste prétendra
être une révolte contre le mal économique affligeant l’individu dans la
société moderne, alors qu’elle n’est qu’un système fondé sur une
erreur grossière : faire table rase du passé. D’où cette phrase
étonnante dans l’Homme révolté de Camus, aux accents barrésiens :
“une boucle s’achève ici et la révolte, coupée de ses vraies racines,
infidèle à l’homme parce que soumis à l’histoire, médite maintenant
d’asservir l’univers entier.”
Les
idéologies à l’origine des visions conflictuelles.
Mais
ces deux types de pulsion de base expliquent mal le rôle de l’idéologie
dans les conflits ou même les grands mouvements d’expansion coloniale :
l’expansion arabo-musulmane et l’expansion européenne. Cette dernière
commencera au XVIe siècle avec l’établissement de la route des Indes et
la découverte de l’Amérique (il s’agit bien d’une découverte pour
l’Européen qui n’en soupçonnait pas même la possibilité) et son apogée
se situera dans la deuxième moitié du XIXe siècle. C’est que l’homme
vit en symbiose avec le monde des idées presque autant qu’avec son
environnement naturel. Or, à la différence de l’écosystème, les
systèmes d’idées se contredisent. Il y a ainsi des guerres qui sont
essentiellement idéologiques. Elles sont moins rares qu’on ne le croit,
et l’idéologie, définie au sens large comme système de croyances et de
valeurs, est du reste un élément important dans la compréhension des
conflits : elle peut aider à comprendre leur durée, leur intensité
et leur fréquence. Comme le rappelle brillamment Samuel Huntington,
les conflits entre des pays relevant de différentes aires
civilisationnelles ont moins de chances d’être rapidement apaisés. Ils
ont ce caractère d’irréductibilité qui exige souvent un vainqueur
hautain et un vaincu entièrement soumis, sans concessions consenties
de la part du vainqueur. Le principe de sympathie est ici réduit au
minimum. La guerre sino-japonaise peut s’expliquer ainsi. Les conflits
entre l’Europe et les pays des continents africain et asiatique ne se
comprennent pas autrement. Même si cette explication relève du bon sens,
on n’explique pas non plus autrement le phénomène de l’esclavage dont
les Européens furent aussi victimes en assez grand nombre, événement
historique complètement occulté par une logique absurde selon laquelle
des peuples sont essentiellement soit bourreaux soit victimes
(Miguel de Cervantès, auteur du Quichotte, premier roman moderne,
fut lui-même esclave et connut la torture durant son emprisonnement).
Dans ce
monde ordonné suivant les grandes civilisations, est intervenu toutefois
un facteur de discorde mondiale assez formidable : la technologie, qu’on
prendra soin de distinguer de la technique, dans le sens où la première
est affranchie de toute considération sociale, esthétique ou religieuse.
A partir du moment où l’Europe est devenue le continent “des sciences et
de la technique”, qu’un Lyotard appelait avec justesse la
technoscience, un véritable fossé s’est créé entre l’Occident et les
autres civilisations. On peut sans doute dire que c’est la “raison” qui
est à l’origine de cet écart entre les peuples de la planète. Et on voit
bien pourquoi Hegel a parlé de la “ruse de la raison”. Mais la
spécificité européenne, c’est la raison héritée des Grecs et une
foi dans un Dieu unique ayant établi une nouvelle alliance avec
l’humanité. La technoscience, en elle-même, n’est qu’un phénomène
d’amplification et d’accélération. Du moins, elle n’impose aucun sens à
l’histoire, contrairement à certaines idées reçues. C’est ce qu’a bien
vu Huntington lorsqu’il affirme que “la modernisation se distingue de
l’occidentalisation et ne produit nullement une civilisation
universelle, pas plus qu’elle ne donne lieu à l’occidentalisation des
sociétés non occidentales.”
Le
christianisme, trait distinctif et trait d’union.
En revanche, la grande nouveauté du christianisme c’est qu’il affirme
une relation personnelle avec la divinité. Tout chrétien est un peu
prophète dans la mesure où la prière est un dialogue entre l’homme et
Jésus ; on oublie aujourd’hui le caractère inouï d’une telle relation
avec le divin. Ainsi l’Européen exerce son esprit critique, fondement de
la pensée scientifique, tout en s’adressant à Jésus, le Verbe incarné,
qui lui enseigne l’amour d’autrui et la vie éternelle. Cet aspect du
christianisme, que l’on retrouve dans le judaïsme et l’islam mais dans
une forme sans doute moins prononcée (c’est ainsi qu’il faut comprendre
le célèbre verset de Matthieu, 5, 39, “si quelqu’un te frappe sur la
joue droite, tends-lui aussi l’autre”, mais aussi l’affirmation que tous
les hommes sont les enfants d’un même Dieu), est la seule clé de voûte
sociale envisageable dans la modernité. Dans une société qui a aboli
peu a peu les castes, les familles ne peuvent plus jouer le même rôle
central qu’autrefois (c’est la différence fondamentale, du reste, entre
la société traditionnelle et la société moderne ; il est donc
primordial de méditer sur le rôle et le sens de la famille sans quoi
on ne peut pas comprendre le rapport que la modernité établit entre
identité et égalité, comme l’a développé brillamment Dumont).
L’amour
d’autrui comme injonction (tu aimeras ton prochain comme toi-même) est
le seul sentiment, devenu valeur, qui permette à une société de ne pas
imploser sous le coup des égoïsmes et des caprices individuels. De même,
la certitude que tout acte nous engage pour l’éternité est le fondement
même de la morale européenne, perçu comme tel ou non. Le mal ne serait
donc pas une nécessité mais un scandale. C’est ainsi que la guerre est
considérée comme un des pires maux, à condition qu’on oublie la
tradition de la guerre juste. Voltaire, déiste, mais aussi Camus, athée,
ne disent pas autre chose. Dès lors, si on retire ces sentiments comme
base de l’édifice social, tout devient permis (nietzschéisme vulgarisé).
Enfin, l’homme est fait à l’image de Dieu, condition même du
monothéisme, mais le chrétien insiste sur le fait que ce sont tous les
hommes qui sont fait à l’image de Dieu et non une catégorie particulière
d’hommes.
L’amour
d’autrui ne semble donc pas concevoir la guerre qui nie l’autre par la
force des choses (surtout si on s’en tient à la définition de Clausewitz
selon laquelle “la guerre est l’utilisation illimitée de la force
brute”). Et le principe selon lequel tous les hommes sans exception
sont faits à l’image de Dieu semble interdire de même de dégrader toute
image de la divinité. Or, mal compris, il s’agit ici davantage d’une
conception de l’amour inconditionnel, dont l’origine n’est pas
chrétienne (religion qui repose sur le principe de la dualité entre le
bien et le mal) mais plutôt bouddhiste (religion qui tend vers la
négation des réalités terrestres) que d’une conception de l’amour
exerçant le discernement (tel que l’entend l’Européen, l’amour d’autrui
ne se comprend pas sans l’amour du bien). Or cette conception faussée
s’est répandue en Europe avec le théosophisme par exemple, c’est-à-dire
avec les échanges entre l’Orient et l’Occident, qui se sont accrus au
tournant du siècle, jusqu’à influencer le christianisme.
De
manière assez ironique, l’Europe post-chrétienne, follement matérialiste,
est mue par de telles considérations ; on peut même parler
indiscutablement d’un horizon d’attente fortement teinté de
christianisme. Sa diplomatie et sa philosophie politique ne peuvent pas
se comprendre autrement. On ne trouverait pour ainsi dire presque aucune
différence entre la diplomatie du Saint Siège, qui vient de réaffirmer
son respect profond des différentes civilisations du monde et son souci
de dialogue avec l’Islam, après la controverse de Rastibonne, et la
politique étrangère de l’Union européenne, en particulier celle de la
France, soucieuse d’un monde multipolaire. On peut même avancer que,
sous un certain angle, l’UNESCO est davantage l’organisation
internationale de prédilection de l’Europe que l’ONU. C’est sans doute
assez flatteur mais c’est surtout utopique.
La
civilisation européenne face à son destin.
Ce
cadre de pensée permettra-t-il à l’Europe d’affronter les nouvelles
menaces ? De fait, l’Europe peut-elle relever les défis que lui lancent
d’autres civilisations sans cesser d’être elle-même ? On peut en douter
et c’est bien là le paradoxe européen. Massis l’a admirablement décrit
en 1927 dans son essai Défense de l’Occident, qui parle de “la
débacle mentale d’une humanité qui se renonce”. Il avait bien vu un
phénomène unique prendre de l’ampleur au tournant du siècle (phénomène
du reste dont on n’a pas assez débattu : le suicide d’une civilisation,
la baisse de la natalité en constituant l’aspect le plus saisissant).
Avec un sens assez impressionnant de l’observation, il écrivait avec une
certaine tristesse que “l’Europe, qui n’a plus d’autre éducation que
l’écrasement de sa mémoire, n’est déjà que trop prête à céder à la
plainte funeste de ce fatalisme historique.”
C’est
ainsi que l’Occident en général a raffiné sa pensée sur le droit,
individuel et collectif, tout en oubliant dans le même temps de penser
son identité profonde. L’Europe – ce continent de personnes âgées,
affaiblies physiquement, esseulées-, et, dans une moindre mesure,
l’Amérique du nord, réfléchissent toutes deux depuis la Révolution à
partir d’une notion abstraite de l’homme, coupé de ses racines. Elles
considèrent à tort que les racines étranglent l’homme comme une
mauvaise herbe plutôt qu’elles ne le nourrissent. Alain de Benoist est
sans doute un des penseurs qui ont le mieux étudié cette aberration,
dans la grande tradition de Burke, et ce n’est pas un hasard s’il a
choisi comme sous-titre à son livre intitulé Au-delà des droits de
l’homme : “Défendre les libertés”. Il y écrit notamment ceci : “la
plupart des critiques de l’idéologie des droits de l’homme en ont
dénoncé l’universalisme et l’égalitarisme abstrait. Ils ont également
fait remarquer qu’en dépouillant l’homme dont elle proclame les droits,
cette idéologie risquait d’aboutir au nivellement et à l’uniformisation.
Si l’on admet que l’affirmation des droits de l’homme vise au premier
chef à garantir l’autonomie des individus, on comprend du même coup
qu’il y a là contradiction.”
En
fait, on voit bien qu’avant même d’identifier les graves menaces qui
pèsent lourdement sur notre avenir, il faut se poser, toujours, la
question du rapport entre l’individu et sa culture. Le reste, s’il est
loin d’être insignifiant, est secondaire. C’est pour cette raison que
nous nous sommes refusé à établir la liste de ces menaces, laissant le
soin à chacun d’en débattre à sa guise. On pourra néanmoins proposer
comme élément de discussion la lecture de l’Ethique de
Spinoza. On ne manquera pas de rappeler cette réflexion étonnante
qui y figure à ceux qui ont la charge de nous défendre (ce sont
souvent ceux qui sont obsédés par leur réélection et qui préfèrent en
toute logique partisane éviter toute forme de conflit ) :
Qui
veut venger l’offense (injurias) en rendant la haine, vit à coup sûr
malheureux. Qui, au contraire, s’applique à vaincre la haine par l’amour,
combat assurément joyeux et assuré, résiste aussi facilement à un seul
homme qu’à plusieurs et a besoin du minimum de secours de la fortune.
Quant à ceux qu’il vainc, ils cèdent avec joie, non certes par manque,
mais par accroissement de la force. Et tout cela suit si clairement des
seules définitions de l’amour et de l’entendement, qu’il n’est pas
besoin de le démontrer spécialement.
L’esprit
face à la marchandise.
Ce
n’est bien sûr qu’une première étape vers une prise de conscience du
rôle du spirituel dans la conduite des affaires de l’Etat. Un monde
d’apparats, de spectacles insignifiants, ne peut s’opposer au mouvement
des populations du Sud dont la caractéristique majeure est qu’elles sont
souvent dépourvues de biens mais pas d’esprit. Or l’esprit prévaut (c’est
aussi un trait fondamental de la pensée gaullienne). C’est ce qu’a
magnifiquement exprimé le pape dans son discours de Rastibonne. La
relation de l’individu avec son créateur est première, elle est au sens
fort du terme fondamentale (sinon l’homme n’est qu’une statue animée).
Elle n’exclut pas pour autant l’usage de la raison. Au contraire, elle
l’exige. D’où le titre du discours du pape : Foi et Raison. Et
cette déclaration lapidaire du pape qui est une lueur dans ce monde
obscur : “ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu”.
L’Européen se défendra donc d’autant mieux qu’il discernera l’importance
d’affirmer la vie de l’esprit au détriment d’une vie matérialiste,
parfois d’une grossièreté inimaginable, presque animale, tout en se
gardant d’agir contre la raison. Il lui faudra certes pour cela
réapprendre à penser les vertus de l’homme, et sans doute à se penser
davantage comme partisan que soldat pour reprendre la dichotomie célèbre
de Schmitt commentée avec passion et une rare intelligence par Alain de
Benoist. C’est ainsi que ce dernier affirme : “alors que le soldat se
bat parce que son devoir (indépendant de ses convictions personnelles)
est de se battre, le partisan se bat parce qu’il croit que son combat
est juste.” Et on méditera cette phrase bouleversante de Maurras sur le
courage : “L’homme qui vit avec ses morts ne se soucie pas de savoir
quel est le nombre de compagnons sur lesquels il pourra compter. Il
commence toujours par agir et oser.”
Il est
temps d’agir et d’oser.
n
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