 La
Flandre
sur le chemin de
l'indépendance
par Pierre
Hillard
Parler de l’éclatement de
la Belgique est une vieille « arlésienne » depuis la fondation de ce
pays en 1831, en particulier avec la reconnaissance de son indépendance
et de sa neutralité lors de la Conférence de Londres. En effet, sous le
couvert de la citoyenneté belge, deux peuples, les Wallons de culture
romane et les Flamands de culture germanique, coexistent. Nous pouvons
même ajouter un troisième peuple avec la petite communauté germanophone
d’Eupen et Malmédy qui ne dépasse guère les 60 000 habitants. La
monarchie belge a assuré la cohésion du pays malgré les vicissitudes de
l’histoire comme les deux guerres mondiales. Certaines mauvaises langues
affirment même que les seuls Belges sont la famille royale. Mais tant
bien que mal, la cohésion du pays s’est maintenue. Cependant, depuis le
dernier quart du XXè siècle, on assiste à un ébranlement en profondeur
de la société belge. L’instauration du fédéralisme en 1980 a été le
premier symptôme de cette mutation basée sur le concept des communautés
et des régions. Les entités fédérées se sont vues conférer de nombreuses
compétences leur permettant de mener une politique autonome. Ces
compétences sont larges : emploi, soins de santé, enseignement,
aménagement du territoire, environnement, politique pour les familles,
gestion des communes etc.
Cette montée
en puissance des prérogatives multiples flamande et wallonne se
superpose à des disparités économiques importantes entre ces deux blocs
au profit de la Flandre. Ajoutons à cela une opposition culturelle de
plus en plus entretenue et affichée, et nous nous approchons de cette
fameuse masse critique prélude à l’éclatement de la Belgique. Le
véritable coup de semonce a été lancé à la fin de l’année 2005 avec la
signature d’un manifeste de 250 pages intitulé « Pour une Flandre
indépendante en Europe ». C’est sous l’égide d’une cinquantaine d’hommes
d’affaires, de journalistes et de professeurs d’université flamands, dit
« groupe de Warande », qu’un document a vu le jour. Rappelant le retard
économique de la Wallonie et le coût financier pour la Flandre, ce texte
affirme : « A l’intérieur de la Belgique, la Flandre a évolué d’une
région pauvre, sous-développée, vers une communauté à part entière avec
sa propre langue, sa propre culture, un niveau de vie relativement élevé
et ses propres caractéristiques et objectifs économiques et sociaux.
Comme l’histoire belgo-flamande le montre clairement, ce développement
s’est poursuivi malgré la résistance parfois opiniâtre de l’appareil
étatique et des compatriotes francophones ».
Ce texte
rappelle le coût économique de la Wallonie sur le bon fonctionnement de
la Flandre. Nous présentons les données exposées par le « groupe de
Warande ». Même si globalement ces chiffres soulignent le décalage réel
entre ces deux régions, nous devons les prendre toutefois avec prudence
car il est aussi dans l’intérêt économique des Flamands (6 millions
d’habitants) de présenter ces disparités économiques sous un certain
angle, quitte à oublier ce que la Flandre doit à la Wallonie (4 millions
d’habitants en comptant Bruxelles). Dans toute chose, il faut toujours
avoir l’avis du procureur mais aussi de l’avocat. Or, nous ne disposons
pas de données wallonnes sur ce fameux décalage économique. Cependant,
si nous nous tenons aux données chiffrées du « groupe de Warande » qui
s’arrêtent en 2003, nous pouvons constater les faits suivants. La
Flandre a versé via la sécurité sociale 3,7 milliards d’euros (2,1 à la
Wallonie et 1,6 à Bruxelles). Assurant 64% des recettes de la sécurité
sociale, les dépenses flamandes s’élèvent à 56,6% (chômage, soins de
santé, …). Le coût des fonctionnaires plus en important en Wallonie
(alors qu’elle est moins peuplée) s’élève à 1,5 milliard d’euros, soit
250 euros par Flamand. Les transferts de financement des zones
économiquement retardées en Wallonie et à Bruxelles s’élèvent à 1,3
milliard d’euros pour la Flandre. Toujours selon le « groupe de Warande »,
la Flandre a payé au total 8,1 milliards pour la Wallonie et 2,3
milliards pour Bruxelles, soit 10,4 milliards d’euros en 2003. Cette
somme correspond à 1734 euros par Flamand. Un chapitre est consacré à
Bruxelles à 85% francophone mais en plein territoire flamand. La
capitale belge a un taux de chômage le plus élevé de toutes les
capitales d’Europe (à l’exception de Berlin) : 19,2% de chômage alors
que la Flandre ne compte que 7,4% de chômeurs.
Cette
disparité économique entre ces deux blocs entraîne des tensions
croissantes entre Flamands et Wallons. Cette tension est rehaussée par
l’édification de l’Union européenne ce qui n’arrange pas les choses.
Comme le souligne avec beaucoup de justesse un des membres du « groupe
de Warande », Rémi Vermeiren : « Vu le nombre croissant de
compétences européennes d’une part, et de compétences régionales d’autre
part, il ne reste en fin de compte plus tant que ça de la Belgique ».
Ces propos sont en fait valables pour l’ensemble des pays de l’Union
européenne (par exemple : l’affirmation de la nation catalane en
septembre 2005 dans un nouveau statut au grand dam de Madrid). En effet,
nous assistons à l’édification d’un Etat européen parallèlement à la
délégation de pouvoirs politiques, financiers, administratifs, etc aux
régions, ces dernières traitant de plus en plus avec l’autorité
supranationale de Bruxelles. Entre ces deux pôles, l’Etat national est
pris dans un véritable étau. Vidé de sa substance, l’Etat belge n’est
plus en mesure de freiner l’implosion du pays dont les oppositions
culturelles accélèrent les envies d’indépendance des Flamands. Ces
derniers viennent d’ailleurs d’adopter une nouvelle mesure instaurant la
connaissance obligatoire du néerlandais pour obtenir un logement social
en territoire flamand. Comme la plupart des Belges francophones ne
maîtrise pas cette langue, le droit à un logement social en Flandre leur
échappe. Tous ces éléments entrent dans le processus favorisant
l’éclatement de la Belgique. Cependant, un nouveau pas a été franchi
sous la houlette des chrétiens-démocrates flamands (le CD§V).
En effet, le
ministre-président de la communauté flamande, le chrétien-démocrate Yves
Leterme vient avec son partenaire le NVA (ex-Volksunie : parti prônant
le fédéralisme ethno-régionaliste) de lancer un véritable pavé dans la
mare. Ils ont présenté à la fin du mois de janvier 2006, lors de la « 3è
conférence flamande », le projet d’une constitution flamande qui stipule
dans son préambule : « La Flandre est une nation dont le Parlement
flamand doit pouvoir déterminer l’organisation politique, sociale et
institutionnelle (…) ». La Flandre deviendrait « le premier
niveau de pouvoir » parce que « l’intérêt de la communauté prend
de plus en plus d’importance dans un monde qui change rapidement ».
Ces affirmations ne font qu’accompagner les revendications
sécessionnistes du Vlaams Belang (ex-Vlaams Block, le FN belge) parti
qui a obtenu des scores supérieurs à 20% et 25% dans de nombreuses
villes flamandes. De ce fait, les partis flamands se retrouvent sur la
même longueur d’onde pour prôner l’indépendance de la Flandre. Le
président du gouvernement flamand, Yves Leterme, annonçait déjà la
couleur dans un article de juillet 2005 (La Libre Belgique) prônant le
renforcement ethno-éconnomique des régions dans le cadre d’un
fédéralisme amélioré : « C’est pourquoi, je plaide en faveur d’une
transition de l’actuel « fédéralisme de coopération » vers un
« fédéralisme responsable ». Le fédéralisme responsable implique que
chaque entité fédérée est respectée dans ses compétences, et qu’elle
peut les exercer pleinement. Cela implique en outre que chaque entité
fédérée assume ses propres responsabilités au sein d’un Etat fédéral
(…). Enfin, le fédéralisme responsable implique le respect de la
langue de l’autre, de son territoire et de son identité culturelle
(…). Il convient dès lors d’œuvrer à une meilleure répartition des
compétences entre l’Etat fédéral et les entités fédérées en matière
d’autonomie fiscale et financière (…) ». En résumé, les Flamands
vaquent à leurs affaires politiques, économiques et culturelles sans
être obligés d’être les vaches à lait d’une Wallonie à la traîne. Ces
déclarations d’autonomie renforcée prélude à l’éclatement de la Belgique
devraient connaître des rebondissements lors des élections communales
d’octobre 2006 et des élections nationales de mai 2007. En effet, Yves
Leterme brigue le poste de 1er ministre d’un Etat belge déliquescent.
Déjà des signes avant-coureurs se font jour puisque le Parlement flamand
n’hésite pas à dire qu’il exerce « les pouvoirs législatifs de l’Etat
fédéré flamand ».
Face à la
partition programmée de la Belgique, de nombreux Wallons tournent leur
regard vers la France. Certains n’hésitent pas à prôner un rattachement
de la Wallonie à la France. C’est le cas en particulier du RWF-RBF
(Rassemblement Wallonie-France/Rassemblement Bruxelles-France). Ces
déclarations touchent les cœurs des Français patriotes qui
accueilleraient à bras ouverts les Wallons de culture européenne et
chrétienne et donc parfaitement assimilables à la culture française.
Cependant, en politique, tout se calcule. La raison et la connaissance
de l’arrière-fond de la construction européenne doivent dominer les
sentiments. En effet, si la France acceptait d’intégrer avec son accord
la Wallonie au corps national, nous risquerions d’ouvrir une véritable
boîte de Pandore. La politique ne se fait plus à Paris mais à Bruxelles
qui travaille en liaison avec de nombreux instituts euro-mondialistes.
Or parmi ceux-ci, il existe un institut germano-européen, l’ARFE
(l’Association des Régions Frontalières Européennes) dont l’objectif
officiel est de transformer les frontières nationales en frontières
administratives grâce au principe de la coopération transfrontalière.
Ces frontières administratives permettent l’émergence d’eurorégions,
entités territoriales regroupant des régions de part et d’autre des
frontières nationales défuntes (voir par exemple l’eurorégion
Pyrénées-Méditerranée : www.euroregion-epm.org). Ainsi, nous observons
l’émergence de nouvelles entités territoriales se dégageant du cadre
national pour traiter directement avec les autorités supranationales, en
particulier pour gérer les Fonds structurels qui encouragent l’émergence
de nouvelles féodalités régionales. Si la France accepte d’intégrer la
Wallonie, les Basques, les Catalans d’Espagne pour ne citer qu’eux ne
manqueraient pas d’exiger d’intégrer leurs frères de sang français au
sein d’une même entité territoriale. En cas de refus de Paris, beaucoup
crierait à la discrimination, principe qui est banni dans les couloirs
de la Commission européenne. Compte tenu que les frontières nationales
perdent de leur importance et qu’il faut compléter l’architecture de
l’Union européenne avec des documents comme la charte des langues
régionales, la convention-cadre pour la protection des minorités ou
encore les textes encourageant la régionalisation de toute l’Europe, la
France risque tout simplement de se faire dépecer. Pour l’acquisition
d’un territoire limité à sa frontière Nord, notre pays déclencherait
partout en Europe une véritable remise en cause des frontières pour la
plus grande joie des mondialistes. Il n’est pas interdit d’imaginer
aussi qu’une eurorégion incluant, outre la Wallonie, mais aussi la
Lorraine, la Rhénanie-Palatinat, le Luxembourg et la Sarre se constitue.
Toutes les combinaisons et refontes territoriales sont possibles avec
les régions des pays bordant la Belgique défunte.
Rien n’interdit que la
Wallonie soit rattachée un jour à la France. Mais il faut d’abord que
notre pays retrouve sa souveraineté politique et rompe les liens avec
tous les instituts et tous les organismes politiques favorables au
supranational. Mais pour que cet événement arrive, il faudra une
révolution ou une guerre.
n
Pierre Hillard a publié en
2005 La décomposition des nations européennes aux éditions
François-Xavier de Guibert.
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