Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Penser en politique, c'est savoir dire NON au projet

de constitution européenne

 

 

par Alexandre Dorna,

Professeur des Universités

           

 

 

 

Le trop plein de frustrations populaires situe l'enjeu à un seuil où tout peut arriver. Le volontarisme " européen " imposé par les technocraties risque d'enfermer le jeu politique national et de réduire les marges de l'opinion citoyenne. C'est là qu'une démocratie enfante des monstres et une République sombre dans l'autoritarisme.
Prenons le problème par les cornes. Quel est l'enjeu, le vrai ? L'Europe n'est pas l'enjeu fondamental pour les européens, encore moins pour le monde. L'affirmer, c'est faire preuve, soit de naïveté, soit de cynisme. Ou pire encore : d'un calcul machiavélique qui (nous) jette dans la fosse aux lions d'un empire américain, qui tourne au massacre. Le vrai enjeu est de répondre au besoin de pluralité et de respect que le système capitaliste cherche à annuler et que l'esprit libéral impose comme pensée unique. Le vrai enjeu n'est pas d'accepter les lois du marché, encore moins d'y croire, mais de les remplacer par un mode de vie qui ne tire pas son énergie du malheur des autres. Le vrai enjeu, le seul qui vaille en République est de générer l'enthousiasme contagieux des citoyens, afin de les rendre capables d'exercer un contrôle direct sur le pouvoir et ses dirigeants, et capables d'empêcher la consolidation des oligarchies autonomes et mercenaires, sous prétexte de mondialisation ou d'internationalisme.
Disons-le clairement. L'opinion publique est scandaleusement manipulée. Si la mondialisation s'est imposée, nous convaincre de ses avantages est devenu le métier des publicitaires, C'est pourquoi la position de L. Fabius contre le projet de constitution européenne a levé un tabou imposé par la technocratie, et provoqué un frémissement des eaux stagnantes, voire l'amorce d'un débat. Mais, si l'attitude s'avère seulement tactique, sans mettre en cause le projet stratégique des élites supranationales, alors l'effet sera une nouvelle déception qui peut faire déborder le vase et nous noyer dans le pire des marasmes : l'apathie généralisée, celle qui fait le lit des tyrans et la victoire d'une forme sournoise de colonisation à l'inverse Regardons la question en face : l'Europe est devenue le " mot-de-Troie " de la stratégie libérale et des intérêts supranationaux qui dominent l'économie mondiale. C'est la logique de l'après guerre, véhiculée d'abord par les " hommes des américains ", puis par la guerre froide, et aujourd'hui, portée par les puissantes entreprises internationales et une certaine logique de l'impuissance.
Par conséquent, le problème n'est pas seulement de dire " non " au projet de constitution européenne mais de restituer sur la place publique le débat de fond, à la portée de tous, la signification, le sens et le non sens de l'enjeu européen.
Paradoxalement, le discours européiste actuel des élites est une idée " nationaliste eurocentriste " (autant de gauche comme de droite) qui appelle le mirage d'une Europe politique unie face aux Etats-Unis, mais déjà pervertie par l'internationale de l'argent et l'énorme échec économique du communisme comme système de cumul égalitaire des richesses. Car ce discours, " l'Europe doit s'unir pour faire face aux États-Unis " est purement rhétorique, tant ceux qui le tiennent, n'ont rien d'offensif et ne souhaitent pas une véritable alternative face aux USA. C'est la réponse chétive des politiques pragmatiques, qui élaborent des programmes à la mesure de leurs ambitions personnelles, dans le cadre d'une mondialisation économique qui leur échappe. Vouloir agiter le " patriotisme " européen face à l'ogre américain, est un message déguisé et hypocrite, lorsque la constatation de la dépendance économique de l'Europe est un truisme masqué. En somme : c'est une manière de ne pas prendre une position claire face à une logique " libérale et capitaliste " qui a conduit les gouvernements européens, à se soumettre, les uns après les autres, devant un mode de production, dont le vrai mécanisme est la rivalité, la compétition et la domination. Accordons-lui un mérite : c'est la version " soft " de l'état de guerre de tous contre tous. Le fond est là : une conception intellectuelle froide de la nature humaine et des règles de fonctionnement, un rapport de dominants et de dominés. La démocratie représentative et parlementaire n'étant devenue qu'un rideau pudique d'une formalisation raisonnée de la loi de la jungle.
Voilà pourquoi le projet européen en nous retirant du cadre des Etats-nationaux s'inscrit directement dans une philosophie du calcul pragmatique et des rapports de force. Car la logique contractuelle proposée tend à l'emporter sur celle de la loi, censée d'assurer l'égalité de tous devant une norme commune. Voilà pourquoi, curieusement, d'une certaine façon l'Etat nation reste le dernier bastion légitime d'une politique (voir d'une civilité) inspirée d'une philosophie morale (dont la matrice est grecque) où la culture humaine est le socle de nos valeurs. La politique dictée par les grandes entreprises mondialisée ne possède aucune philosophie (disons sagesse) mais des logiques et des mécaniques de pouvoir, dont les maîtres ne réfléchissent pas aux conséquences ultimes (pour eux et pour les autres) de propres décisions et actions.
Politique aveugle et oligarchique donc.
Contrairement aux hommes de pouvoir qui perçoivent là, une critique démodée et une attitude révolue, nous pensons que les Nations ne sont pas historiquement dépassées et que la vie politique internationale de ces dernières années montre la nécessité de préserver ces lieux de vie démocratique et citoyenne. L'Europe fédérale détruirait à long terme, non seulement la France en tant que Nation, mais l'idée qu'elle s'est forgée d'une République sociale, laïque et démocratique et des fondements inaliénables de la souveraineté populaire.
En quelques mots : le projet de constitution européenne et l'idée même d'une Europe fédérale est une attitude antirépublicaine et antidémocratique qui se moque de l'opinion des peuples et qui tourne à une forme subtile de collaboration avec la volonté de puissance des intérêts supranationaux. Car admettre que l'Europe fédérale est une fatalité économique ou vouloir la réaliser à moindres frais sous des formes douces et de défensives réformes (sociale, écologiste, spirituelle) c'est déjà perdre de vue que l'enjeu n'est pas d'assurer l'émergence d'un nouveau pôle d'équilibre mondial (déjà l'Europe est sous l'emprise économique américaine) mais de priver la France et d'autres nations de leurs atouts majeurs : le principe républicain, la culture pluraliste, le rôle de la souveraineté populaire et la volonté de préserver une pensée humaniste et laïque. Encore pire : la formule " maison Europe " (refoulé monarchiste ?) vise à terme le démantèlement de l'histoire européenne et le salut de la République à la française. A ce sujet une formule américaine me semble pertinente : " good bye nations, hello corporation " !
En somme : ce constat devrait pousser au dialogue. Je n'en suis pas sûr. C'est là qu'une nouvelle trahison des élites, technocratiques cette fois-ci, se prépare grâce au conformisme des " citoyens ". Il y a là en même temps : le " laissez faire " d'inspiration libérale, la langue de bois bien policée des politiques professionnels, les lâchetés de tous poils, le silence gêné des intellectuels, la manipulation des opinions nationales, et l'incapacité des peuples à saisir les vrais enjeux.
Voilà pourquoi, à toutes les époques, dire " non " aux pouvoirs et aux majorités conformistes a toujours représenté un acte de lucidité, parfois reconnu à temps, c'est l'acte qui sauve, mais parfois reconnu trop tard, c'est l'acte de la révolte. Dire non, aujourd'hui, à la " constitution " de l'Europe de demain, c'est rebondir courageusement, afin de dépasser positivement les faux clivages et les mots incantatoires, car le projet de l'Europe en gestation n'est pas utile pour les peuples, encore moins une réponse politique efficace, non plus une morale juste.
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