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Vers la crise de l'euro

Pas de zone optimale pour la monnaie unique

 

par Georges Berthu

           

 

 

 

Pour qu'une monnaie unique puisse fonctionner sans surcoûts excessifs, il faut que, dans la zone considérée, les valeurs soient largement partagées, les personnes mobiles, les solidarités effectives, les redistributions financières bien acceptées. Si, dans ce cas, une région de la zone est frappée de manière spécifique par les conséquences de la politique monétaire unifiée, par une divergence ou par un choc d'origine quelconque, les rééquilibrages internes vont s'opérer de manière fluide. Ainsi l'unification monétaire développera-t-elle ses avantages de simplification sans comporter trop d'effets pervers. En revanche, si la zone est composée de collectivités distinctes entre lesquelles la mobilité humaine et la solidarité financière sont plus réduites, alors il vaut mieux conserver la pluralité des monnaies : si une divergence survient, le rééquilibrage sera facilité par la différenciation des politiques monétaires et par l'ajustement des parités.
Telle est la démonstration développée dans notre ouvrage antérieur " A chaque peuple sa monnaie ". Elle aboutit à la conclusion que dans la zone Europe, organisée en nations distinctes, une monnaie unique comporte plus d'inconvénients que d'avantages. Il s'agit donc ici d'un raisonnement relatif, par lequel il faut pondérer des effets positifs et négatifs d'origines diverses.

Prenons l'exemple de l'argument " l'euro, bouclier contre les crises " qui nous a été servi à satiété par les fédéralistes. Il n'est juste que si l'on considère certaines crises spécifiques de manière isolée. Mais si l'on prend une vue d'ensemble de la situation, si l'on regarde, non pas tel ou tel élément partiel, mais le total de l'impact économique, financier, social, et même politique, alors on s'aperçoit que l'euro n'est pas un bouclier, mais un " aggravateur " de crise. Par exemple, les fédéralistes se réjouissent de la " liberté retrouvée " des politiques nationales, puisque les socialistes français ont pu, depuis l'entrée en vigueur de l'euro, procéder à des dépenses inconsidérées sans aucune contrainte monétaire, alors qu'autrefois le franc aurait subi un contrecoup. Pourtant, est-ce vraiment un avantage ? Une vue plus globale montrera aisément que, l'indicateur du change national ayant disparu, la crise est masquée, différée, jusqu'au jour où elle éclatera plus violemment, affectant même nos voisins, ce qui n'aurait pas été le cas autrefois. De même, les fédéralistes soulignent l'absence de fluctuations des changes, à l'intérieur de la zone euro, lorsque surviennent des perturbations extérieures - le ralentissement américain, les attentats du 11 septembre - alors qu'auparavant, des événements similaires ( la guerre du Golfe en 1990, la crise du peso mexicain en 1995), ont rompu les parités internes en propageant l'instabilité aux monnaies européennes les plus fragiles. Mais, l'évaluation honnête de ces fluctuations internes ne nous semble pas avoir été faite. Si l'on veut porter une appréciation complète, il faut rappeler que la fixation des parités européennes dans l'euro entraîne des effets multiples de sens différents. Notamment, l'unification des taux d'intérêt a imposé aux pays membres un " costume standard ", très coûteux pour les plus éloignés de la moyenne, comme l'Allemagne en 2000-2001, victime d'un sérieux ralentissement économique, qui a subi un taux d'intérêt européen manifestement trop élevé pour elle. Là aussi, l'euro a joué le rôle d'un amplificateur de crise. Plus largement, dans l'actuelle zone euro, le verrouillage des parités entre monnaies des pays membres a supprimé les capacités d'ajustement par les changes, alors que n'existent guère, par ailleurs, d'autres capacités d'ajustement " sur le terrain " : mobilité internationale des hommes, politique économique centralisée, budget fédéral européen, solidarité entre pays aussi solide que la solidarité entre compatriotes, etc. On ne voit rien de tout cela. Que se passera-t-il lorsque les pays divergeront, brutalement ou progressivement ? Il faudra soit abandonner l'euro, ou au moins l'aménager, pour revenir à une pluralité des monnaies européennes aux relations plus ou moins flexibles, soit se lancer dans la construction accélérée des mécanismes de rééquilibrage centralisés, autrement dit la construction du super-Etat.

L'unification monétaire en Europe, opérée sans que les conditions optimales n'en soient réunies, va produire des déséquilibres générateurs d'une crise entre les membres. " Catastrophisme ! " seront tentés de dire certains. Ils auront tort. Les fédéralistes eux-mêmes envisagent cette crise, persuadés à juste titre que le traité de Maastricht n'est pas viable dans l'état où il a été voté, et qu'il faudra un jour le corriger. Mais cette perspective ne les désole pas, bien au contraire : pour eux, la crise à venir sera positive, salvatrice même, car elle devrait permettre l'accouchement du super-Etat et la liquidation définitive des souverainetés nationales. Dans un premier temps, l'unification inopportune imposera des surcoûts diffus, qui pourront être supportés. Elle révèlera aussi des " incohérences ", en raison du caractère inachevé de la construction, qui seront limitées, ou compensées, par une augmentation de la dose des " disciplines communes " et des réglementations unificatrices. Celles-ci produiront à leur tour de nouveaux surcoûts, car elles ne seront pas mieux adaptées à la nature de l'Europe que l'unification monétaire initiale. Ces unifications successives feront naître des tensions entre pays : déjà, par exemple, la Banque centrale européenne refuse de rendre publics ses compte-rendus de réunions, ou même le sens des votes des gouverneurs nationaux, pour ne pas attiser des conflits. Mais un jour ou l'autres, par exemple lorsqu'un choc frappera un pays de la zone et pas les autres, il faudra trancher le nœud gordien. Les fédéralistes proposeront alors de plus vastes abandons de souveraineté, qu'ils présenteront comme la seule solution. n

Ce texte est un extrait de l'introduction de l'ouvrage de Georges Berthu intitulé " La normalisation par l'euro " paru aux éditions François-Xavier de Guibert.