Pour
qu'une monnaie unique
puisse fonctionner sans
surcoûts excessifs, il
faut que, dans la zone
considérée, les valeurs
soient largement
partagées, les personnes
mobiles, les solidarités
effectives, les
redistributions
financières bien
acceptées. Si, dans ce
cas, une région de la
zone est frappée de
manière spécifique par
les conséquences de la
politique monétaire
unifiée, par une
divergence ou par un
choc d'origine
quelconque, les
rééquilibrages internes
vont s'opérer de manière
fluide. Ainsi
l'unification monétaire
développera-t-elle ses
avantages de
simplification sans
comporter trop d'effets
pervers. En revanche, si
la zone est composée de
collectivités distinctes
entre lesquelles la
mobilité humaine et la
solidarité financière
sont plus réduites,
alors il vaut mieux
conserver la pluralité
des monnaies : si une
divergence survient, le
rééquilibrage sera
facilité par la
différenciation des
politiques monétaires et
par l'ajustement des
parités.
Telle est la
démonstration développée
dans notre ouvrage
antérieur " A chaque
peuple sa monnaie ".
Elle aboutit à la
conclusion que dans la
zone Europe, organisée
en nations distinctes,
une monnaie unique
comporte plus
d'inconvénients que
d'avantages. Il s'agit
donc ici d'un
raisonnement relatif,
par lequel il faut
pondérer des effets
positifs et négatifs
d'origines diverses.
Prenons l'exemple de
l'argument " l'euro,
bouclier contre les
crises " qui nous a été
servi à satiété par les
fédéralistes. Il n'est
juste que si l'on
considère certaines
crises spécifiques de
manière isolée. Mais si
l'on prend une vue
d'ensemble de la
situation, si l'on
regarde, non pas tel ou
tel élément partiel,
mais le total de
l'impact économique,
financier, social, et
même politique, alors on
s'aperçoit que l'euro
n'est pas un bouclier,
mais un " aggravateur "
de crise. Par exemple,
les fédéralistes se
réjouissent de la "
liberté retrouvée " des
politiques nationales,
puisque les socialistes
français ont pu, depuis
l'entrée en vigueur de
l'euro, procéder à des
dépenses inconsidérées
sans aucune contrainte
monétaire, alors
qu'autrefois le franc
aurait subi un
contrecoup. Pourtant,
est-ce vraiment un
avantage ? Une vue plus
globale montrera
aisément que,
l'indicateur du change
national ayant disparu,
la crise est masquée,
différée, jusqu'au jour
où elle éclatera plus
violemment, affectant
même nos voisins, ce qui
n'aurait pas été le cas
autrefois. De même, les
fédéralistes soulignent
l'absence de
fluctuations des
changes, à l'intérieur
de la zone euro, lorsque
surviennent des
perturbations
extérieures - le
ralentissement
américain, les attentats
du 11 septembre - alors
qu'auparavant, des
événements similaires (
la guerre du Golfe en
1990, la crise du peso
mexicain en 1995), ont
rompu les parités
internes en propageant
l'instabilité aux
monnaies européennes les
plus fragiles. Mais,
l'évaluation honnête de
ces fluctuations
internes ne nous semble
pas avoir été faite. Si
l'on veut porter une
appréciation complète,
il faut rappeler que la
fixation des parités
européennes dans l'euro
entraîne des effets
multiples de sens
différents. Notamment,
l'unification des taux
d'intérêt a imposé aux
pays membres un "
costume standard ", très
coûteux pour les plus
éloignés de la moyenne,
comme l'Allemagne en
2000-2001, victime d'un
sérieux ralentissement
économique, qui a subi
un taux d'intérêt
européen manifestement
trop élevé pour elle. Là
aussi, l'euro a joué le
rôle d'un amplificateur
de crise. Plus
largement, dans
l'actuelle zone euro, le
verrouillage des parités
entre monnaies des pays
membres a supprimé les
capacités d'ajustement
par les changes, alors
que n'existent guère,
par ailleurs, d'autres
capacités d'ajustement "
sur le terrain " :
mobilité internationale
des hommes, politique
économique centralisée,
budget fédéral européen,
solidarité entre pays
aussi solide que la
solidarité entre
compatriotes, etc. On ne
voit rien de tout cela.
Que se passera-t-il
lorsque les pays
divergeront, brutalement
ou progressivement ? Il
faudra soit abandonner
l'euro, ou au moins
l'aménager, pour revenir
à une pluralité des
monnaies européennes aux
relations plus ou moins
flexibles, soit se
lancer dans la
construction accélérée
des mécanismes de
rééquilibrage
centralisés, autrement
dit la construction du
super-Etat.
L'unification monétaire
en Europe, opérée sans
que les conditions
optimales n'en soient
réunies, va produire des
déséquilibres
générateurs d'une crise
entre les membres. "
Catastrophisme ! "
seront tentés de dire
certains. Ils auront
tort. Les fédéralistes
eux-mêmes envisagent
cette crise, persuadés à
juste titre que le
traité de Maastricht
n'est pas viable dans
l'état où il a été voté,
et qu'il faudra un jour
le corriger. Mais cette
perspective ne les
désole pas, bien au
contraire : pour eux, la
crise à venir sera
positive, salvatrice
même, car elle devrait
permettre l'accouchement
du super-Etat et la
liquidation définitive
des souverainetés
nationales. Dans un
premier temps,
l'unification
inopportune imposera des
surcoûts diffus, qui
pourront être supportés.
Elle révèlera aussi des
" incohérences ", en
raison du caractère
inachevé de la
construction, qui seront
limitées, ou compensées,
par une augmentation de
la dose des "
disciplines communes "
et des réglementations
unificatrices. Celles-ci
produiront à leur tour
de nouveaux surcoûts,
car elles ne seront pas
mieux adaptées à la
nature de l'Europe que
l'unification monétaire
initiale. Ces
unifications successives
feront naître des
tensions entre pays :
déjà, par exemple, la
Banque centrale
européenne refuse de
rendre publics ses
compte-rendus de
réunions, ou même le
sens des votes des
gouverneurs nationaux,
pour ne pas attiser des
conflits. Mais un jour
ou l'autres, par exemple
lorsqu'un choc frappera
un pays de la zone et
pas les autres, il
faudra trancher le nœud
gordien. Les
fédéralistes proposeront
alors de plus vastes
abandons de
souveraineté, qu'ils
présenteront comme la
seule solution.
n
Ce texte est un extrait
de l'introduction de
l'ouvrage de Georges
Berthu intitulé " La
normalisation par l'euro
" paru aux éditions
François-Xavier de
Guibert.
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