Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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L'unité de l'Europe:

une histoire ancienne

 

 

par Pierre Hillard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au moment où l'on parle d'une possible constitution européenne, il est bon de rappeler que la volonté d'unir l'Europe est une histoire ancienne. En effet, de nombreux projets ont été lancés les siècles derniers. Cependant, l'affaire a pris une tournure décisive sous l'égide de Richard Coudenhove Kalergi (1894-1972), fondateur de la Paneurope en 1926. Cet homme a poursuivi l'idée d'unifier le continent européen afin d'éviter, selon lui, les guerres. Après les tentatives ratées avec le chancelier Stresemann et le président du Conseil Aristide Briand, les objectifs de la Paneurope furent bloqués du fait de l'arrivée du nazisme. Ce n'est qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale que cet institut a pris son essor. A l'origine de la création du Conseil de l'Europe comme de l'hymne européen (l'Ode à la joie de Ludwig van Beethoven), la Paneurope poursuit l'idée de créer un Etat européen sur une base fédérale et sur la reconnaissance des principes ethniques. Lors de la remise du " Prix Charlemagne " en 2003, la plus haute distinction eurofédéraliste, Valéry Giscard d'Estaing a prononcé un discours rendant hommage à ce personnage largement méconnu du grand public. L'ancien président de la République française a dit en particulier ceci : " Notre tâche est de rédiger, pour la première fois dans l'histoire de l'Europe, une constitution paneuropéenne (...). Vous, membres du Comité du Prix Charlemagne, vous avez été particulièrement clairvoyants en attribuant, en 1950, votre premier prix au père du mouvement paneuropéen, Monsieur Coudenhove-Kalergi. Si vous relisez aujourd'hui son discours, vous serez émus comme moi par son engagement et par sa vision. C'est aujourd'hui, que nous devons réussir la construction européenne d'un continent uni ".
C'est pourquoi, pour mieux comprendre " l'émotion " de Valéry Giscard d'Estaing, nous présentons l'intégralité du discours de Richard Coudenhove-Kalergi prononcé en 1950 après avoir reçu le prix Charlemagne. A la lecture de ce texte, on se rend compte du caractère actuel, pour ne pas dire prophétique, de ces propos concernant, entre autres, une union franco-allemande, une constitution fédérale pour l'Europe ou encore du type de partenariat transatlantique entre une Europe unie et le monde anglo-saxon. Indirectement, ce discours révèle que beaucoup d'éléments se préparent dans des cénacles où la souveraineté populaire n'a pas prise. Enfin, dernière précision concernant la Paneurope France, son président d'
honneur s'appelle...Jacques Chirac

" Nous nous retrouvons ici au nom de l'empereur européen Charles le Grand, dans la ville plus que vénérable de son puissant Empire qui comprenait l'Allemagne, la France et l'Italie. A vous, Monsieur le maire de la ville d'Aix-la-Chapelle et aux membres du jury, j'exprime mes remerciements émus que vous m'honoriez du Premier Prix Charlemagne de la ville d'Aix-la-Chapelle en faveur de mon engagement pour l'idéal d'unité européenne pour lequel je me suis consacré, avec ma chère épouse. Ce fut une initiative heureuse de votre ville de projeter, par-delà onze siècles, un pont au travers de cette fondation, à partir de la grande tradition de l'Empire franc en faveur du plus grand espoir actuel : les Etats-Unis d'Europe. Entre ces deux têtes de pont, un fleuve de sang et de larmes a coulé. Les onze siècles de guerres franco-allemandes, que la création de Charles le Grand aurait dû empêcher, ont commencé en tant que guerres fratricides entre ses petits enfants à la bataille de Fontenoy (ndlr : guerre de Louis le Germanique et de Charles le Chauve contre Lothaire qui est battu en 841 à la bataille de Fontenoy) ; et cette guerre fratricide a continué à faire rage au cours des siècles. Il revient à notre génération de mettre fin pour toujours à cette chaîne de guerres et d'inimitié héréditaire, de revoir de fond en comble ce traité funeste de séparation de Verdun en 843 qui a déchiré l'Empire européen en une nation allemande, française et italienne afin de refaire l'unité de l'Occident dans l'esprit du XXè siècle. Le Conseil de l'Europe à Strasbourg, fruit du mouvement Paneurope, est le premier pas vers ce grand objectif. Mais le chemin qui mène à une Europe unie, de l'Islande à la Turquie (ndlr : l'intégration de la Turquie dans l'Europe est déjà prévue !) comme de la Finlande au Portugal, est encore loin. Des années passeront avant que nous puissions l'atteindre. D'autant plus que nous devons mettre nos meilleures forces au service de l'organisation strasbourgeoise afin qu'un jour tous les peuples d'Europe s'associent.
Aujourd'hui, il n'est pas possible de se mettre d'accord à Strasbourg sur un programme radical parce que la majorité des gouvernements présents refuse l'idée d'un Etat fédéral européen et veut organiser l'Europe comme une fédération d'Etats souple de peuples souverains. Ceci est tout d'abord le point de vue de nos amis anglais qui ne sont pas dans la situation de s'arrimer étroitement à leurs voisins continentaux comme à leurs Dominions d'outre-mer. Pendant ce temps, la majorité des parlementaires présents à Strasbourg fait pression, sous direction franco-italienne, pour un Etat fédéral sous couvert d'une constitution fédérale et d'un gouvernement fédéral. Ils sont conscients que seule cette solution peut assurer la paix, la liberté et le bien-être des peuples européens. La réalité impose que seule une fédération peut mettre fin à l'inimitié héréditaire franco-allemande. Il est évident que le peuple allemand ne renoncera jamais de sa propre volonté à sa revendication d'être traité sur un même pied d'égalité ; comme il est vrai aussi qu'après les expériences douloureuses de la dernière décennie, le peuple français ne peut pas se sentir en sécurité au côté d'une Allemagne souveraine et réarmée. Il n'y a donc qu'une seule formule, relier la sécurité de la France à l'égalité des droits pour l'Allemagne : une association fédérative des deux Etats avec une politique extérieure et d'armement commune, une politique économique commune et une union monétaire commune. La récente proposition de Robert Schuman de réunir la production franco-allemande (ndlr : la CECA), constitue un pas décisif dans cette direction. Les Etats européens riverains ne sont pas prêts d'accepter ce programme fédéral. Le cadre européen est trop lâche afin de satisfaire cette exigence franco-allemande. Pour cela les peuples initiateurs du projet européen doivent commencer avec une fédération. L'Allemagne et la France ne peuvent pas attendre plus longtemps. Dans deux ans le Plan Marshall doit prendre fin, alors qu'une crise économique catastrophique menace. Ce qui s'est passé en Chine peut se répéter demain en Europe. Le temps travaille contre nous et chaque jour perdu signifie une occasion manquée.
A cet effet, l'Europe commence à préparer des associations régionales. Il est plus facile de mettre six Etats sous un même dénominateur que dix-neuf. Parmi ces groupes d'Etats ciblés, il est prévu une association économique de la France, de l'Italie et des Etats du Bénélux ; mais tous les experts sont d'accord pour dire que ce groupe n'est pas viable sans l'Allemagne. Au début, ce groupe a reçu le nom de " Fritalux ", mais qui fut rapidement abandonné du fait de son caractère ridicule. Il fut remplacé par un nouveau nom " Finebel ". Mais ce nom a dû être rapidement modifié afin de rendre visible la participation de l'Allemagne par l'insertion de la lettre A. Finalement, l'Europe a mis fin à ce désordre consistant à inventer une série de lettres alphabétiques les unes après les autres donnant des noms artificiels et grotesques. A ce nouveau groupe d'Etats qui s'étend de l'Elbe aux Pyrénées, il était plus digne de le relier à l'Europe de la grande tradition et de lui donner le nom " d'Union Charlemagne ".
Les récentes expériences ont montré que les unions économiques doivent être étayées politiquement afin de les rendre viables. L'Union Charlemagne ne doit donc pas être mis en place uniquement comme une union économique, mais comme une fédération de six Etats : Allemagne, France, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg. Il s'agit ni plus ni moins que la renaissance d'un Empire carolingien selon des principes démocratiques, fédéraux et sociaux. A partir de ce grand projet qui pourrait modifier immédiatement le visage de l'Europe et du monde, il apparaît un mot absolument contraire : le mot hégémonie. Les Français adversaires d'une politique continentale mettent en garde d'une hégémonie allemande, comme les Allemands mettent en garde d'une hégémonie française. Cette crainte est compréhensible mais injustifiée, car les hégémonies se fondent soit sur une supériorité militaire soit sur une primauté parlementaire. Il n'y a pas de meilleurs moyens qu'une fédération, avec une armée commune, pour éviter une attaque militaire d'un voisin. En ce qui concerne l'obtention d'une majorité au parlement fédéral par une des nations fédérées parmi ces six Etats, il manque les conditions numériques. En outre, un nouveau chapitre de l'histoire européenne a commencé avec la seconde guerre mondiale qui a remplacé les vieilles oppositions nationales par de nouvelles idéologies. De la même façon, durant la guerre de Trente ans, les combats nationaux ont pris le relais des guerres de religion.
Thorez est bien plus proche de son collègue italien Togliatti que de son compatriote Bidault et ce dernier se sent sûrement mieux avec Adenauer qu'avec des communistes français. Dans un parlement fédéral, le monde assistera avec étonnement à l'effondrement, comme des châteaux de cartes, des fronts nationaux qui se verront succéder des partis idéologiques éclatant ainsi les groupes nationaux. Un large parti communiste se formera comme un parti chrétien, comme un parti social-démocrate, comme un parti libéral. Les syndicats européens se réuniront de la même manière que les différentes branches européennes de l'industrie et de l'agriculture. Il ne sera plus question de formation de blocs nationaux et encore moins d'hégémonie nationale. Ceux qui doutent n'ont qu'à entreprendre un voyage d'études en Suisse. A travers une constitution et un gouvernement fédéral exemplaires, des Européens de langue allemande, française et italienne vivent dans une paix sans nuages et dans un bien-être sans exemple. Il ne vient à l'idée de personne de parler d'hégémonie nationale bien que la population de langue allemande représente en Suisse la majorité absolue. Ceux qui craignent sérieusement un danger d'hégémonie en Europe ne devraient pas se remémorer les fantômes de Napoléon ou d'Hitler dont les tentatives d'imposer une hégémonie nationale se sont révélées impossibles. Ils devraient plutôt penser à Staline dont l'Empire comprend plus d'hommes que l'Allemagne, la France et l'Italie réunies et qui menace réellement l'Europe d'une hégémonie si elle ne s'unit pas.
Ce soucis commun pour l'avenir de l'Europe a, au cours de ces dernières semaines, poussé quelques hommes d'Etat cherchant à voir loin à se montrer déterminés à l'égard de " l'idée Charlemagne " ; des patriotes comme Konrad Adenauer et Charles de Gaulle ne se laissent pas effrayer par le slogan hégémonie. L'Italie, avec sa grandiose tradition européenne, réconciliée avec la France et l'Allemagne est prête à participer à ce type de paix. C'est pourquoi " l'idée Charlemagne " doit commencer avec la réconciliation franco-allemande.
Le temps est venu de mettre un terme à l'état de guerre entre l'Allemagne et la France, non par un traité de paix qui conduirait immanquablement à des protestations et à des efforts de révision, mais par une constitution fédérale qui fonderait la relation franco-allemande de l'avenir sur des lois et non sur des traités. Dans cette fédération, toutes les questions pendantes comme l'avenir de la Ruhr et de la Sarre trouveraient des solutions aisées pour des intérêts communs. Les nouvelles constitutions d'Allemagne, de France et d'Italie ont déjà préparé la " fédération Charlemagne " par des lois qui prévoient un transfert des droits de souveraineté au profit d'instances supranationales. Cela requiert seulement des majorités parlementaires à Bonn, à Paris et à Rome afin de lancer immédiatement la fondation d'une nouvelle fédération. Le moyen le plus adapté et le plus rapide serait la réunion d'une " constituante " par des élections généralisées pour élaborer une constitution fédérale.
La prise de position de l'Amérique et de l'Angleterre sera absolument décisive pour la mise en forme de " l'idée Charlemagne ". J'arrive d'Amérique et je peux vous assurer que les Américains seraient heureux d'avoir des Alliés forts et puissants sur le continent européen. Cela leur ôterait le soucis de toujours voir se répandre le sang de leurs hommes sur les champs de bataille européens. Et l'Angleterre ? N'est-ce pas sa politique traditionnelle depuis des siècles d'empêcher l'unification du continent par crainte de voir ce continent uni se dresser contre les Britanniques ? Ce n'est que maintenant avec la signature d'un pacte atlantique que cette crainte est devenue sans objets depuis que l'Angleterre, l'Amérique et l'Europe s'associent dans un système de défense commun. Au contraire, l'Angleterre a tout intérêt à ce qu'un allié fort se dresse en face de ses côtes, ce dernier arrêtant toute offensive hostile éventuelle vers Calais. La réalisation d'une " fédération Charlemagne " est pour cela dans les intérêts des Anglais comme des Américains. L'Union atlantique deviendrait une fédération à trois avec l'Empire britannique comme pont entre l'Amérique et l'Europe.
La renaissance de l'Empire carolingien dans l'esprit du vingtième siècle serait un pas décisif vers une Europe unie. Un nouvel Empire mondial naîtrait dont la population serait plus grande que celle des Etats-Unis d'Amérique et dont le territoire, de la mer baltique jusqu'au Katanga, ne serait dépassé en taille que par l'Union soviétique. Avec un marché intérieur puissant de 200 millions d'hommes et avec des réserves de matières premières presque inépuisables, il pourrait se créer sous peu une prospérité économique comme jamais l'Europe ne l'a connue. Militairement, elle serait inattaquable et pourrait assurer à ses peuples une longue période de paix. Cela agirait comme un aimant pour l'Europe de l'Est qui, d'abord, attirerait tel un philtre l'Allemagne de l'Est puis les Etats de l'Est européen.
Pour cette avancée décisive, au regard d'un passé tragique, en faveur d'un avenir brillant, cela requiert esprit de décision et d'initiative des dirigeants et peuples d'Allemagne, de France, d'Italie et des Etats du Bénélux. Tout dépend d'eux. Soit l'Europe est engloutie dans un nuage de bombes atomiques, soit elle émerge des flammes de la dernière guerre mondiale comme un jeune phénix dans une nouvelle magnificence. C'est pourquoi, j'en appelle à tous, animés des meilleures volontés, d'initier un mouvement vers une totale réconciliation franco-allemande grâce à la renaissance de l'Empire de Charles le Grand en tant que fédération des peuples libres. Ce " mouvement Charlemagne " doit prendre, aujourd'hui, son essor d'Aix-la-Chapelle comme le symbole de cet empereur franco-allemand afin de transformer l'Europe des champs de batailles périodiquement secouée par les guerres mondiales en un Empire mondiale pacifique et prospère d'hommes libres.
Haut les coeurs ! ". ( source :
www.karlspreis.de) n