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Le discours européen

de Jacques Chirac

Gaullistes s'abstenir!

 

par Michel Clapié

           

 

 

 

Jacques Chirac a exposé son " projet pour l'Europe ", le 6 mars dernier, à Strasbourg. Un " projet inspiré de Jean Monnet et Robert Schuman " (sic) ! Un projet qui, à la vérité, n'a rien d'inédit puisque curieusement le peuple allemand en eut la primeur. C'est en effet à Berlin, on s'en souvient, dans le Palais du Reichstag reconstruit - tout un symbole - que le Président de la République Française eut l'élégance de le présenter pour la première fois, le 2 juin 2000.

Il n'aura échappé à personne que dans son discours, Jacques Chirac mentionne le nom du général de Gaulle à trois reprises. On se demande bien pourquoi au demeurant puisque ce n'est jamais pour se référer à la vision de l'Europe qu'avait le fondateur de la Vème république. Une vision qu'un abîme sépare de la conception que s'en faisait pour sa part Jean Monnet, l'inspirateur du projet dans lequel Jacques Chirac se reconnaît. Comprenne qui pourra.

Bref, pour résumer et sans schématiser, Jacques Chirac nous dit vouloir une Europe différente de ce qu'elle est sans pour autant remettre en cause les raisons qui la font être ce qu'elle est. Bien au contraire. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le discours prononcé égrène des lieux communs sous la forme d'une litanie d'incantations et de pétitions de principes, avec un point d'orgue dans le passage consacré au thème d'une " Europe humaine et dynamique "… consolatrice des affligés et de ceux qui souffrent… de ses bienfaits. C'est dire qu'en dernière analyse, le seul intérêt de ce discours réside dans les contradictions qui l'émaillent aussi bien lorsque Jacques Chirac plaide pour " une Europe forte qui pèse dans les affaires du monde " que lorsqu'il dessine ce que devrait être " une Europe démocratique et efficace ".

" Une Europe forte qui pèse dans les affaires du monde ", d'abord. Elle sera telle, pense-t-il, à la condition que soit affirmé le rôle du Haut Représentant pour la PESC afin qu'elle parle d'une seule voix. Un Haut Représentant pour incarner sa politique étrangère, précise-t-il. Laquelle ? L'Europe n'en a pas et ne saurait en avoir puisque la PESC doit être " compatible " - quel doux euphémisme ! - avec la politique commune arrêtée dans le cadre de l'OTAN (Article 17 TUE). C'est-à-dire, arrêtée conformément aux intérêts de l'empire d'outre-océan. C'est sans doute ce qui explique que ce Haut Représentant n'est autre que M. Javier Solana, l'ancien Secrétaire général de l'OTAN, habitué depuis longtemps à être la voix de son (ancien) maître : les Etats-Unis d'Amérique. On ne reprochera donc pas ici à Jacques Chirac de mettre la charrue devant les bœufs mais de vouloir les bœufs alors qu'il n'y a pas de charrue.

Pour cette " Europe forte ", Jacques Chirac souhaite accélérer la construction de l'Europe de la défense. Une Europe de la défense qui, soit dit en passant, a déjà toutes les apparences d'une Europe de la sous-traitance mandatée par l'OTAN au service de l'ingérence. Comme dans les Balkans tout récemment. Il regrette certes que l'Europe soit " tributaire de l'OTAN ". Il oublie cependant la déclaration finale du sommet franco-britannique de Saint-Malo, en décembre 1998, auquel il se réfère pourtant, dans laquelle on peut lire qu'en matière de défense il faut " une capacité européenne autonome ", mais " sans duplication des moyens déjà détenus par l'OTAN ". Ce qui est bien l'aveu de sa résignation à voir l'Europe rester tributaire des moyens que seuls détiennent les Américains au sein de l'OTAN (Renseignement stratégique, guerre électronique, transport et logistique, …). Car doter l'Europe de tels moyens reviendrait précisément à les dupliquer (C.Q.F.D.). Pareillement, le " concept franco-allemand en matière de sécurité et de défense " adopté lors du sommet de Nuremberg de décembre 1996, prend l'exact contre-pied d'un véritable projet européen de défense : selon la déclaration finale, ce concept doit s'inscrire résolument " dans une perspective européenne et… atlantique " tout en réaffirmant " la pérennité indéfinie et intouchable de l'Alliance ". Comme si cette Alliance atlantique - sous leadership américain - à laquelle Européens et Américains furent jadis intéressés était toujours justifiée. L'alliance est justifiée, " tant que durera la menace soviétique ", avait dit le général de Gaulle lors de la conférence de presse du 23 juillet 1964. Jacques Chirac serait-il à ce point " vieilli et usé " qu'il en devient amnésique ?

" Une Europe démocratique et efficace ", ensuite. Que propose Jacques Chirac ? Des solutions de nature à la rendre encore moins démocratique sans espoir de la rendre plus efficace. Il ne préconise rien d'autre en effet que de préserver la méthode communautaire, bureaucratique à souhait, intrinsèquement a-démocratique, en la voulant pire qu'elle n'est : une Commission " plus forte et plus indépendante des Etats ", disposant plus que jamais du " monopole d'initiative ", et l'extension du vote à la majorité qualifiée. Autrement dit, la loi du nombre fondée sur des coalitions d'intérêts plutôt que celle de la volonté commune. Avec toujours autant d'incohérence, il dit sa préférence pour " la gouvernance économique " en faisant sien ce concept chers aux disciples de Saint-Simon qui rêvent de substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes, chers à ceux-là mêmes qui n'ont que mépris pour le principe du gouvernement démocratique. Et pour couronner le tout, il souhaite " des campagnes d'information " qu'il faudra " multiplier " sur le modèle de celle relative à l'Euro. L'avenir est donc à la propagande, non à la pédagogie mais à l'idéologie.

Ce n'est pas tout. Jacques Chirac renchérit. Il faut un président de l'Union. Un président qui ne saurait être qu'un ectoplasme chargé d'inaugurer des chrysanthèmes transgéniques à moins qu'on en fasse le Consul impérial de l'Europe des communautés ethniques. La " landerisation " de l'Europe est déjà en marche et Jacques Chirac veut accélérer le pas. Dans cette Europe-là - en est-il conscient ? - le destin du Président de la République Française ne sera pas tant de devenir ministre-président de France que de disparaître avec elle. La division de la France en grandes circonscriptions régionales pour l'élection des parlementaires européens, qu'il veut également, va dans ce sens. Elle favorisera une mosaïque féodale aux dépens de l'unité nationale.

Reste la conclusion qui est un morceau de bravoure. En réitérant sa volonté de doter l'Union européenne d'une Constitution, tout en se défendant de vouloir la création d'un Super-Etat européen, Jacques Chirac montre, pour une fois sans ambiguïté, qu'" il ne veut pas les conséquences de ce qu'il veut " (Régis Debray). De crainte de mettre dans l'embarras les professeurs de droit - qui enseignent à leurs étudiants comme ils l'ont appris de leurs maîtres que la Constitution est par définition le statut juridique d'un Etat et rien d'autre -, et pour éviter de les plonger dans le plus profond désarroi, il réaffirme alors son attachement au concept " deloriste " de " fédération d'Etats-Nations " au risque cette fois-ci de contraindre Lionel Jospin à lui faire un procès en " récupération illégitime ". Peine perdue. Lesdits professeurs ne s'y retrouvent pas plus et le commun des mortels encore moins. Jean-Pierre Chevènement qui cultive l'euphémisme, qualifie très justement ce concept d'" oxymore ". Joseph de Maistre aurait parlé de " cercle carré ". Le citoyen alphabétisé qui ne manie pas la langue de bois y verra quant à lui, ce qu'on appelle une contradiction dans les termes.

Qu'à cela ne tienne. " Pour que les Français se reconnaissent dans le projet européen, il faut que celui-ci soit plus transparent et plus compréhensible " (sic) ! Jacques Chirac le veut. Qui l'eût cru ? n