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Jacques
Chirac a exposé son " projet
pour l'Europe ", le 6 mars
dernier, à Strasbourg. Un "
projet inspiré de Jean Monnet et
Robert Schuman " (sic) ! Un
projet qui, à la vérité, n'a
rien d'inédit puisque
curieusement le peuple allemand
en eut la primeur. C'est en
effet à Berlin, on s'en
souvient, dans le Palais du
Reichstag reconstruit - tout un
symbole - que le Président de la
République Française eut
l'élégance de le présenter pour
la première fois, le 2 juin
2000.
Il n'aura échappé à personne que
dans son discours, Jacques
Chirac mentionne le nom du
général de Gaulle à trois
reprises. On se demande bien
pourquoi au demeurant puisque ce
n'est jamais pour se référer à
la vision de l'Europe qu'avait
le fondateur de la Vème
république. Une vision qu'un
abîme sépare de la conception
que s'en faisait pour sa part
Jean Monnet, l'inspirateur du
projet dans lequel Jacques
Chirac se reconnaît. Comprenne
qui pourra.
Bref, pour résumer et sans
schématiser, Jacques Chirac nous
dit vouloir une Europe
différente de ce qu'elle est
sans pour autant remettre en
cause les raisons qui la font
être ce qu'elle est. Bien au
contraire. Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que le discours
prononcé égrène des lieux
communs sous la forme d'une
litanie d'incantations et de
pétitions de principes, avec un
point d'orgue dans le passage
consacré au thème d'une " Europe
humaine et dynamique "…
consolatrice des affligés et de
ceux qui souffrent… de ses
bienfaits. C'est dire qu'en
dernière analyse, le seul
intérêt de ce discours réside
dans les contradictions qui
l'émaillent aussi bien lorsque
Jacques Chirac plaide pour " une
Europe forte qui pèse dans les
affaires du monde " que
lorsqu'il dessine ce que devrait
être " une Europe démocratique
et efficace ".
" Une Europe forte qui pèse dans
les affaires du monde ",
d'abord. Elle sera telle,
pense-t-il, à la condition que
soit affirmé le rôle du Haut
Représentant pour la PESC afin
qu'elle parle d'une seule voix.
Un Haut Représentant pour
incarner sa politique étrangère,
précise-t-il. Laquelle ?
L'Europe n'en a pas et ne
saurait en avoir puisque la PESC
doit être " compatible " - quel
doux euphémisme ! - avec la
politique commune arrêtée dans
le cadre de l'OTAN (Article 17
TUE). C'est-à-dire, arrêtée
conformément aux intérêts de
l'empire d'outre-océan. C'est
sans doute ce qui explique que
ce Haut Représentant n'est autre
que M. Javier Solana, l'ancien
Secrétaire général de l'OTAN,
habitué depuis longtemps à être
la voix de son (ancien) maître :
les Etats-Unis d'Amérique. On ne
reprochera donc pas ici à
Jacques Chirac de mettre la
charrue devant les bœufs mais de
vouloir les bœufs alors qu'il
n'y a pas de charrue.
Pour cette " Europe forte ",
Jacques Chirac souhaite
accélérer la construction de
l'Europe de la défense. Une
Europe de la défense qui, soit
dit en passant, a déjà toutes
les apparences d'une Europe de
la sous-traitance mandatée par
l'OTAN au service de
l'ingérence. Comme dans les
Balkans tout récemment. Il
regrette certes que l'Europe
soit " tributaire de l'OTAN ".
Il oublie cependant la
déclaration finale du sommet
franco-britannique de
Saint-Malo, en décembre 1998,
auquel il se réfère pourtant,
dans laquelle on peut lire qu'en
matière de défense il faut " une
capacité européenne autonome ",
mais " sans duplication des
moyens déjà détenus par l'OTAN
". Ce qui est bien l'aveu de sa
résignation à voir l'Europe
rester tributaire des moyens que
seuls détiennent les Américains
au sein de l'OTAN (Renseignement
stratégique, guerre
électronique, transport et
logistique, …). Car doter
l'Europe de tels moyens
reviendrait précisément à les
dupliquer (C.Q.F.D.).
Pareillement, le " concept
franco-allemand en matière de
sécurité et de défense " adopté
lors du sommet de Nuremberg de
décembre 1996, prend l'exact
contre-pied d'un véritable
projet européen de défense :
selon la déclaration finale, ce
concept doit s'inscrire
résolument " dans une
perspective européenne et…
atlantique " tout en réaffirmant
" la pérennité indéfinie et
intouchable de l'Alliance ".
Comme si cette Alliance
atlantique - sous leadership
américain - à laquelle Européens
et Américains furent jadis
intéressés était toujours
justifiée. L'alliance est
justifiée, " tant que durera la
menace soviétique ", avait dit
le général de Gaulle lors de la
conférence de presse du 23
juillet 1964. Jacques Chirac
serait-il à ce point " vieilli
et usé " qu'il en devient
amnésique ?
" Une Europe démocratique et
efficace ", ensuite. Que propose
Jacques Chirac ? Des solutions
de nature à la rendre encore
moins démocratique sans espoir
de la rendre plus efficace. Il
ne préconise rien d'autre en
effet que de préserver la
méthode communautaire,
bureaucratique à souhait,
intrinsèquement a-démocratique,
en la voulant pire qu'elle n'est
: une Commission " plus forte et
plus indépendante des Etats ",
disposant plus que jamais du "
monopole d'initiative ", et
l'extension du vote à la
majorité qualifiée. Autrement
dit, la loi du nombre fondée sur
des coalitions d'intérêts plutôt
que celle de la volonté commune.
Avec toujours autant
d'incohérence, il dit sa
préférence pour " la gouvernance
économique " en faisant sien ce
concept chers aux disciples de
Saint-Simon qui rêvent de
substituer l'administration des
choses au gouvernement des
hommes, chers à ceux-là mêmes
qui n'ont que mépris pour le
principe du gouvernement
démocratique. Et pour couronner
le tout, il souhaite " des
campagnes d'information " qu'il
faudra " multiplier " sur le
modèle de celle relative à
l'Euro. L'avenir est donc à la
propagande, non à la pédagogie
mais à l'idéologie.
Ce n'est pas tout. Jacques
Chirac renchérit. Il faut un
président de l'Union. Un
président qui ne saurait être
qu'un ectoplasme chargé
d'inaugurer des chrysanthèmes
transgéniques à moins qu'on en
fasse le Consul impérial de
l'Europe des communautés
ethniques. La " landerisation "
de l'Europe est déjà en marche
et Jacques Chirac veut accélérer
le pas. Dans cette Europe-là -
en est-il conscient ? - le
destin du Président de la
République Française ne sera pas
tant de devenir
ministre-président de France que
de disparaître avec elle. La
division de la France en grandes
circonscriptions régionales pour
l'élection des parlementaires
européens, qu'il veut également,
va dans ce sens. Elle favorisera
une mosaïque féodale aux dépens
de l'unité nationale.
Reste la conclusion qui est un
morceau de bravoure. En
réitérant sa volonté de doter
l'Union européenne d'une
Constitution, tout en se
défendant de vouloir la création
d'un Super-Etat européen,
Jacques Chirac montre, pour une
fois sans ambiguïté, qu'" il ne
veut pas les conséquences de ce
qu'il veut " (Régis Debray). De
crainte de mettre dans
l'embarras les professeurs de
droit - qui enseignent à leurs
étudiants comme ils l'ont appris
de leurs maîtres que la
Constitution est par définition
le statut juridique d'un Etat et
rien d'autre -, et pour éviter
de les plonger dans le plus
profond désarroi, il réaffirme
alors son attachement au concept
" deloriste " de " fédération d'Etats-Nations
" au risque cette fois-ci de
contraindre Lionel Jospin à lui
faire un procès en "
récupération illégitime ". Peine
perdue. Lesdits professeurs ne
s'y retrouvent pas plus et le
commun des mortels encore moins.
Jean-Pierre Chevènement qui
cultive l'euphémisme, qualifie
très justement ce concept d'"
oxymore ". Joseph de Maistre
aurait parlé de " cercle carré
". Le citoyen alphabétisé qui ne
manie pas la langue de bois y
verra quant à lui, ce qu'on
appelle une contradiction dans
les termes.
Qu'à cela ne tienne. " Pour que
les Français se reconnaissent
dans le projet européen, il faut
que celui-ci soit plus
transparent et plus
compréhensible " (sic) ! Jacques
Chirac le veut. Qui l'eût cru ?
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