Vers
un vaste
marché euro-américain
L'action de la
Fondation Bertelsmann
par Pierre
Hillard
Pierre Hillard vient de
publier La Fondation Bertelsmann et la "gouvernance mondiale"
aux éditions -X de
Guibert.
La création d’un grand marché transatlantique pour 2015 est la
grande ambition des dirigeants bruxellois. Après la visite du Président
Obama en Europe, lors du sommet UE/Etats-Unis, le parlement européen en
a profité pour adopter une résolution le 26 mars 2009 appelant à réussir
ce marché transatlantique. Il est même appelé à un « renforcement de la
coordination entre les institutions monétaires européennes et
américaines »[i].
En fait, ces affirmations ne sont que la suite logique des travaux en
amont de la Fondation Bertelsmann. L’ambition est d’aboutir à un seul
marché unique transatlantique dont les conséquences concerneront les
Français et tous les peuples d’Europe.
***
Les travaux
pilotés par la Fondation Bertelsmann vont très loin. En effet, ses
dirigeants poussent à la création d’un véritable bloc économique, un
« G-2 »[ii]
euro-américain
encore plus structuré que le G-7 (ou G-8 en incluant la Russie)
regroupant les plus grandes puissances industrielles. Comme le souligne
Werner Weidenfeld : « Les données économiques parlent d’elles-mêmes.
Plus de 50% des revenus des compagnies américaines dérivent du marché
européen. L’Europe reste le partenaire le plus important du monde
américain des affaires. Les entreprises européennes assurent plus de un
million d’emplois rien que pour la seule Californie. Les investissements
européens au Texas dépassent l’ensemble des investissements américains
au Japon. Des deux côtés de l’Atlantique, plus de 12,5 millions de
personnes vivent des liens économiques transatlantiques »[iii].
Cette volonté
de favoriser ce bloc économique euro-américain est le moyen d’assurer la
stabilité économique mondiale selon ces experts. Indirectement, c’est
aussi une manière d’assurer une prééminence sur des pays émergents, en
premier lieu, la Chine. Par conséquent, le groupe « Economie, commerce
et finances » préconise l’institutionnalisation d’un véritable outil, le
« Trade G-2 » (« commerce G-2 »)[iv],
afin d’éviter des à coups au sein de cette communauté économique
euro-américaine[v].
Pour réussir ce mariage, ces experts encouragent les Etats-Unis à
partager leur leadership avec leur partenaire européen dans des
domaines où il existe une certaine parité de puissance commerciale.
L’objectif non déclaré est aussi d’éviter une déperdition de puissance
par des confrontations inutiles qui nuiraient au bloc atlantique et
l’affaiblirait face à la concurrence asiatique ou indienne. En revanche,
il est souligné que cette situation ne peut véritablement se faire jour
que si les Européens arrivent à s’organiser afin de pouvoir parler d’une
seule voix[vi].
Ces directives émanant de ces différents experts dans le cadre des
séminaires organisés par Bertelsmann ont pris forme durant le 1er
semestre 2007 lors de la présidence allemande de l’Union européenne. En
effet, il a été décidé de créer en avril 2007 le « Conseil économique
transatlantique » (le CET, Transatlantic Economic Council, TEC)[vii]
lors du sommet Union européenne – Etats-Unis à Washington afin de
renforcer l’intégration économique transatlantique. Le CET qui est la
transcription du Trade G-2 (« commerce G-2 ») issu des
délibérations de la Fondation Bertelsmann a ouvert sa première séance le
9 novembre 2007. Co-piloté par le vice-président de la Commission
européenne, Günter Verheugen lié à Bertelsmann, et Allan Hubbard,
directeur du Conseil économique national, les discussions du CET ont
porté sur « les possibilités de réduire les obstacles au commerce et
aux investissements transatlantiques »[viii].
Par la suite, la 2è séance du CET tenue à Bruxelles, le 13 mai 2008, à
la veille du sommet Union européenne – Etats-Unis de juin 2008, n’a fait
qu’approfondir une politique préparée depuis longtemps[ix].
Elle se poursuit dans le cadre monétaire.
En effet, avec la
création de la monnaie unique européenne, le dollar côtoie une unité
monétaire représentant un pôle économique important. C’est pourquoi, les
intervenants invitent fortement les dirigeants des deux économies à
s’entendre pour permettre la création d’une « arène monétaire » : « Plus
fondamentalement, les Etats-Unis et l’Union européenne sont non
seulement les deux super puissances économiques mais aussi les
représentants des deux principales monnaies mondiales. L’euro s’est déjà
imposé comme une monnaie internationale de premier plan et disputera de
plus en plus le leadership monétaire au dollar. Les fluctuations dans
les taux de changes euro-dollar ont des conséquences majeures pour tous
les pays du monde. Cela requiert donc la formation d’une arène monétaire
pour le G-2 aussi vite que possible (ndlr : annonce en filigrane
d’une monnaie transatlantique). La Réserve
fédérale[x]
et la Banque centrale européenne qui sont toutes les deux indépendantes
de leurs gouvernements respectifs, devraient réussir à créer leur propre
relation au sein du G-2 »[xi].
En fait, les auteurs de
ces travaux rappellent que les continents se dotent de monnaies
régionales. C’est un fait pour l’UE avec l’euro tandis que l’alter ego
américain envisage de se doter d’une monnaie unique, l’amero[xii]
et d’une banque centrale Nord-américaine[xiii].
Le phénomène est le même avec la création de l’Union des nations
d’Amérique du Sud (l’UNASUR), en mai 2008, qui prévoit la création d’une
seule monnaie pour le continent sud-américain encadrée par l’équivalent
d’une Banque centrale sud-américaine, le tout sous l’égide d’un
parlement unique[xiv].
En dehors de ces aspects économiques et monétaires, ces auteurs
insistent aussi sur la nécessité de maîtriser des problèmes comme
l’énergie (stabilisation des prix), l’environnement (sujet sensible qui
permet l’instauration d’une organisation mondiale de l’environnement et
des contraintes sur la vie des particuliers et des entreprises) et les
migrations (en raison des déplacements de populations et des
conséquences sur l’économie). Pour ces experts, le règlement de ces
sujets en concertation de part et d’autre de l’Atlantique poursuit
toujours le même objectif, créer un pôle le plus stable possible afin de
faire poids et de tenir la dragée haute face aux autres blocs
politico-économiques. En guise de conclusion, ces experts rappellent la
nécessité d’une refonte du système : « La stratégie du G-2 pourrait
conduire l’alliance transatlantique vers une cohésion et une souplesse
qui est si cruciale pour la paix et la prospérité pour près de 800
millions de personnes habitant cette partie du monde »[xv].
En fait, ces
recommandations sont une tentative d’assurer au bloc euro[xvi]-américain
la possibilité d’être le primus inter pares face à la
constitution de grands pôles politico-économiques Sud-américain ou
asiatique. A condition d’arriver à terme, cette association ne serait
pas une relation entre égaux. Les élites anglo-Saxonnes à l’esprit
apatride resteraient les maîtres d’œuvre de ce partenariat qui ne peut
s’instaurer qu’après des bouleversements financiers, économiques et
sociaux majeurs[xvii].n
[i]
http://www.europarl.europa.eu/news/expert/briefing_page/51585-082-03-13-20090311BRI51584-23-03-2009-2009/default_p001c004_fr.htm
[ii]
From alliance to coalitions – The future
of transatlantic relations,
op. cit, p. 14.
[v]
C’est tout l’enjeu des travaux du Transatlantic Policy
Network (TPN, Réseau politique transatlantique) qui réunit
des membres du Parlement européen (l’ancien président de la
Commission des Affaires étrangères du Parlement européen, Elmar
Brok, et ancien dirigeant de Bertelsmann, ainsi que la député
socialiste allemande, Erika Mann) et des représentants du
Congrès des Etats-Unis. Soutenu massivement par des entreprises
transnationales (Microsoft, IBM, Siemens, Deutsche Bank, Nestlé,
Bertelsmann, …) et de nombreux think tanks (Council on
Foreign Relations, Brookings Institution, Center for Strategic
and International Studies, etc), nous rappelons encore une
fois ce fait indispensable à retenir que le TPN prône
l’instauration d’un bloc euro-américain intégré sur une période
de dix ans (2005-2015) dans les domaines économiques, défense et
sécurité, politique et institutionnel, cf. La décomposition
des nations européennes, pp. 137 à 143.
[vi]
On comprend mieux la volonté farouche des européistes d’établir
une constitution pour toute l’Europe. Dans le cadre des
séminaires organisés par la Fondation Bertelsmann, l’Américain
Fred Bergsten, Directeur de l’Institute for International
Economics et l’Allemand Caio Koch-Weser, secrétaire d’Etat
au ministère des finances du gouvernement Schröder, membre du
comité administratif de la Fondation Bertelsmann jusqu’en 2007
et président du Comité économique et financier (CEF) de l’UE
jusqu’en 2007, sont à l’origine des travaux pour favoriser
l’émergence d’un G-2. Ils estiment que sa création est
conditionnée en fonction de quatre raisons : 1) Il s’agit de
créer un socle commun entre les Etats-Unis et l’Union européenne
se substituant aux liens étroits résultant de la Guerre froide.
2) Les Etats-Unis en tant que super-puissance unique auraient
tendance à tomber plus facilement dans l’unilatéralisme. En
revanche, l’Union européenne absorbée par son évolution
institutionnelle interne glisserait plus facilement vers une
forme d’égocentrisme, ne cherchant pas à s’engager largement
dans la prise en charge des problèmes mondiaux. Une
interdépendance économique entre les deux blocs agirait, selon
ces experts, comme un contrepoison au profit des Etats-Unis et
de l’Union européenne. L’excès de l’unilatéralisme américain
serait freiné par l’allié européen. En contre partie, l’Union
européenne se verrait obligée de sortir de la gestion de ses
problèmes internes pour rétablir l’équilibre (ndlr : C’est
l’application du principe hégelien : thèse – antithèse …
synthèse). 3) En raison de la multitude croissante d’Etats et de
la variété des problèmes dans le monde, ce bloc euro-américain
agirait comme un stabilisateur permettant de piloter l’économie
mondiale. 4) Même si des liens économiques importants se sont
tissés de part et d’autre de l’Atlantique depuis plusieurs
décennies, il s’agit d’une certaine manière d’institutionnaliser
cette relation à l’instar de l’OTAN dans le domaine militaire,
in From alliance to coalitions – The future of transatlantic
relations, op. cit, pp. 238 à 240.
[vii]
Le TEC d’avril 2007 n’est que la suite d’une longue liste
s’ajoutant à différents documents renforçant l’intégration
économique transatlantique : « Déclaration transatlantique »
(1990), le « nouvel agenda transatlantique » (1995), le
« Partenariat économique transatlantique » (1998), « Une
stratégie pour renforcer le partenariat transatlantique »
(2003), cf. « La marche irrésistible du nouvel ordre mondial »,
p. 78 et s.
[viii]
http://europa.eu/rapid/pressReleasesAction.do?reference=IP/07/1662&format=HTML&aged=0&language=FR&guiLanguage=en
[ix]
Le 8 mai 2008, le Parlement européen a adopté la résolution
P6_TA(2008)0192 entérinant la création du Conseil économique
transatlantique (CET).
[x]
Depuis sa création en 1913, la Fed est une banque privée
contrôlant l’émission monétaire, indépendamment de l’employé
républicain ou démocrate de la Maison Blanche, pour le plus
grand profit des oligarchies. Son premier président fut Paul
Warburg (citoyen américain d’origine allemande) qui dirigea
aussi le Council on Foreign Relations (CFR) à sa création
en 1921. Paul Warburg était le frère de Max Warburg (la branche
allemande). Celui-ci finançait la Paneurope dirigée par Richard
de Coudenhove-Kalergi.
[xi]
From alliance to coalitions – The future
of transatlantic relations,
op. cit, p. 55.
[xii]
Le nom de cette monnaie n’est pas encore assuré.
[xiii]
Cf. « La marche irrésistible du nouvel ordre mondial », p. 87.
Cette nouvelle monnaie Nord-américaine, peu importe son nom
final, doit s’appliquer dans le cadre d’un bloc Nord-américain
politiquement unifié réunissant Etats-Unis, Canada et Mexique.
Le processus d’unification a été lancé en mars 2005 par le
président Bush, le Premier ministre canadien Paul Martin et le
président mexicain Vincente Fox lors d’une réunion à Waco
(Texas) dans le cadre d’un « Partenariat Nord-américain pour la
sécurité et la prospérité » (PSP). La crise financière et
monétaire qui secoue les bourses mondiales et les économies
depuis l’été 2007 aidera à détruire le monde ancien afin de
tenter d’instaurer de nouvelles mesures : nouvelles monnaies,
nouveaux standards, etc permettant de créer une nouvelle
architecture financière, monétaire, politique et spirituelle
plus conforme aux canons de la pensée du nouvel ordre mondial.
Les implications politiques, économiques et géopolitiques de ces
bouleversements aux Etats-Unis ont été décrites avec beaucoup de
précisions par l’Américain Jerome R. Corsi, The late great
USA, the coming merger with Mexico and Canada, WND Books,
Los Angeles, 2007. Dans les tentatives d’instaurer un cadre
transatlantique unifié, une intégration monétaire s’avèrera
nécessaire conduisant à la création d’une seule et même monnaie
euro-atlantique (une monnaie transatlantique). Cependant, la
finalité de toutes ces mesures, c’est de réussir à créer une
monnaie mondiale comme le demandait déjà H.G Wells dans son
livre « La destruction libératrice » en 1914. Cette mission
d’envergure a été présentée par la revue financière britannique
The Economist dans son numéro du 9 janvier 1988.
Présentant sur la couverture un phénix naissant à partir des
flammes détruisant les anciennes monnaies, l’article intitulé
« Soyez prêt pour une monnaie mondiale » affirme : « Dans 30
ans, les Américains, les Japonais, les Européens et les peuples
d’autres pays riches ainsi que d’autres plutôt pauvres paieront
probablement pour faire leurs courses avec la même monnaie. Les
prix ne seront plus désignés en dollars, yen ou deutschemark
mais, disons-le, en phénix. Le phénix sera préféré par les
entreprises et les acheteurs parce qu’il sera plus pratique que
les actuelles monnaies nationales ». L’article précise que
cette nouvelle monnaie mondiale doit voir le jour vers … 2018.
The Economist a récidivé dix ans plus tard dans la même
veine dans un article intitulé « Un monde, une monnaie »
(« One World, one money ») paru dans son numéro du 26
septembre 1998. Ces concepts d’unité monétaire mondiale ont été
proposés aussi dans la revue du CFR à l’automne 1984, Foreign
Affairs, dans l’article « Un système monétaire pour
l’avenir » (« A monetary system for the future »)
sous la plume de l’économiste Richard Cooper. Déjà lors des
négociations menant aux Accords de Bretton Woods en 1944,
différents projets d’instauration d’une monnaie mondiale ont été
proposés. Ainsi, le représentant britannique, John Maynard
Keynes, proposa la création du « bancor » devant être émis par
un institut supranational. Son homologue américain, Harry
Dexter-White, défendait le principe d’un dollar s’appuyant sur
une monnaie mondiale appelée « unitas ». Cependant, ces
ambitions poussant à la création d’une unité monétaire mondiale
étaient trop précoces par rapport à la situation politique de
l’époque d’autant plus que cela exigeait aussi l’instauration
d’une politique monétaire mondiale sous l’égide d’une banque
centrale universelle. Il n’en reste pas moins que l’objectif
reste le même. Il n’a été que différé. Parmi tous ces projets,
peu importe les noms donnés à cette monnaie mondiale et la date
prévue, ces exemples soulignent la volonté des élites
oligarchiques d’atteindre cet idéal ancien. En effet, dans un
manifeste paru en 1582, l’Italien Gasparo Scaruffi proposait
déjà de créer une monnaie universelle appelée « alitinonfo ».
[xiv]
Cette tendance généralisée à la création d’unités monétaires
continentales a été traitée par Peter B. Kenen et Ellen E.
Meade, Regional monetary integration, Cambridge
University Press, 2008.
[xv]
From alliance to coalitions – The future
of transatlantic relations,
op. cit, p. 57.
[xvi]
Le président de l’European Council on Foreign Relations
(l’ECFR équivalent européen du CFR américain), Mark Leonard,
estime que l’Union européenne n’est pas un Etat et que son arme
secrète est dans le droit. Selon lui, la force de l’UE réside
dans sa capacité à mettre en ligne divers centres de pouvoirs
unis agissant sur des projets communs. Ces centres influent
profondément dans l’organisation interne des pays membres au
point de modifier radicalement leurs structures dans tous les
domaines. Toute tentative de revenir en arrière s’avère selon
lui impossible. Cette « eurosphère », selon l’expression de Mark
Leonard, devient un modèle pour le monde entier. L’influence
développée par cette « eurosphère » agit sur tout son pourtour
géographique, c’est-à-dire les pays d’Afrique du Nord, du
Proche-Orient, de l’Ukraine etc. Ainsi, l’émergence de ce bloc
européen crée autour de lui des liens plus ou moins développés
en concurrence aussi avec d’autres blocs cherchant à s’assurer
leurs zones d’influences. Cette configuration n’est pas sans
rappeler 1984 de George Orwell où le monde divisé en
trois blocs (Oceania, Eurasia et Estasia) se dispute des zones
d’influences situées à leur périphérie (des « Marches » pour
reprendre une expression du Moyen-Âge) sans pour autant obtenir
gain de cause. La tension permanente entretenue par les
rivalités entre ces blocs permet en même temps d’instaurer des
mesures liberticides chez chacun d’entre eux, chose qui serait
impossible dans une situation de sérénité comme l’expose
admirablement George Orwell. Cette description orwellienne n’est
pas sans rappeler les contours de nos sociétés allant de plus en
plus dans ce sens.
[xvii]
Les relations transatlantiques s’appuient sur le partenariat
privilégié anglo-saxon réunissant le Royaume-Uni, les Etats-Unis
et le Canada. Ce partenariat s’exerce dans le cadre du « Comité
britannique-Nord-américain » (the British-North american
Committee, le BNAC). Financé par le Atlantic Council of
the United States, le C.D. Howe Institute du Canada
et le British-North american Association du Royaume-Uni,
cet institut fait « bande à part » par rapport aux autres car il
constitue le cœur même du partenariat transatlantique : http://www.bnac.org/
En conclusion de
cette deuxième partie, nous pouvons préciser que l’oligarchie
financière accapare le plus possible de métal or et de métal
argent afin de constituer une encaisse métallique permettant de
gager la future monnaie mondiale.
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