
Ils n'ont jamais été
amoureux
ou la chair de
l'axolotl
par Pascal Sigoda
Enfances
Au
début se présente un bout de mythologie qui nous raconte les amours
d’une mortelle, Europe, et de Zeus banalement travesti en taureau blanc.
Rien de bien exaltant. La suite nous apporte quelques films sur la
Deuxième Guerre mondiale où un gestapiste doté d’un assez fort accent
traite de « mauvais européen » un résistant prisonnier. La fin de la
quatrième République nous fait connaître les politiciens européistes,
démocrates-chrétiens incolores à qui l’on meurt d’envie de sortir le
biblique « les tièdes, je les vomis de ma bouche » ou sociaux-démocrates
rosâtres et fleurant discrètement la trahison du peuple. Les deux
communiaient d’ailleurs dans une commune adoration de la finance
d’outre-atlantique qui les arrosait pour éviter la bolchevisation de
l’Europe…
Au-delà de ces premières impressions de l’enfance et notations
affectives naît un sentiment très proche de celui qu’éprouvait Alfred
Jarry devant la chair translucide de l’axolotl, ce batracien cavernicole
d’Amérique du sud voué à un destin de larve, qu’il assimilait à celle
des cadavres.
A
la limite, seule, à l’adolescence, « l’Europe aux anciens parapets » de
Rimbaud évoquait un territoire mental sympathique et aussi les grandeurs
culturelles nationales de différents pays d ‘Europe.
Inversion
C’est Jean Paulhan qui résolut la question en estimant à propos
des théoriciens de l’Europe qu’ « ils n’ont jamais été amoureux ».C’est
avec humour et profondeur que se trouvait démontée la curieuse
construction de l’Europe, échafaudée par des libéraux tombés dans une
potion marxiste. Je sais bien que les nations ne sont pas
obligatoirement des Personnes , mais un certain nombre de penseurs,
Michelet, Péguy ou Malraux ont fait cette analyse et elle ne semble pas
foncièrement déraisonnable…Il doit donc être possible de comparer le
destin des nations et des humains. Celle –ci nous amène à imaginer un
couple qui après rencontre commencerait par investir dans l’acquisition
d’une cuve de fioul. Ils pourraient ensuite envisager d’autres achats et
peut être l’ouverture d’un compte commun. Ils pourraient aussi organiser
leur budget de façon commune et pourquoi par avoir des enfants ensemble.
Ensuite ils pourraient envisager une union complète avec comme horizon
de tomber amoureux. Cet absurde récit témoigne de ce que l’on ne peut
réduire la construction d’un pays à des modalités économiques. L’Europe
se comparerait-elle à un mariage de raison organisé par et pour un
oncle puissant ?
Ce modèle nous semble singulièrement dépassé. Certains partisans de
l’Europe fédérale semblent conscient du problème. Il me souvient d’avoir
entendu lors de la campagne référendaire de 2005 une jeune personne
,étudiante d’une Ecole de Commerce, déclarer qu’elle allait se mobiliser
« pour créer dans la population un désir d’Europe ».Il me vint à l’idée
qu’elle allait sans doute puiser dans son stock de recettes
professionnelles destinées à nous donner l’appétence d’un biscuit
nouveau, d’une voiture de l’année ou d’une destination inédite pour nos
vacances.
Cette Europe là, construite à l’envers, nous ne l’aimerons
jamais. Elle nous semble tellement mesquine et lourde. Nous lui
préférons l’axe Bretagne-Mexique, les temples de Kandy, les terres du
Vietnam et du Cambodge et d’autres lieux du monde où je me sens plus
chez moi, bien qu’héritier d’une famille implantée dans cinq pays
d’Europe du Nord et de l’Est. (Comme Barrès, horrible référence, je me
sens cosmopolite et national, à jamais dégagé d’un débat clos par
Michelet, et cosmopolite parce que national. Witold Gombrowicz l’avait
dit à Dominique de Roux : « Au fond être français, c’est s’intéresser à
autre chose que la France ».Les joies de la dialectique font aussi jouer
la réciproque. Il me souvient d’un secrétaire général de la C.F.D.T. qui
avait déclaré il y a une vingtaine que si les ouvriers français étaient
aussi indécrottablement patriotes, c’est par absence de voyages
fréquents dans les pays étrangers. Outre que cette réflexion traduisait
le fort hiatus entre la vie ordinaire d’un bonze syndical et celle de
ses troupes, nous devons constater que l’exil donne souvent un fort goût
de neuf au pays natal. Par ailleurs nous sommes souvent amenés à voir,
et à en avoir honte, que le petit-bourgeois de gauche confronté à un
exotisme un peu sérieux en arrive souvent à des attitudes chauvines et
déplaisantes(1).
Les années soixante dix ont vu aussi resurgir « l’Europe aux
cent drapeaux » de ses régions « raciales », resuçée aux allures
vaguement libertaires de ce qui fut la doctrine d’une tendance de la
S.S. Sans doute par esprit de contradiction je trouvais assez plaisant
que la France comporte régionalement des représentants des différentes
ethnies européennes unies sous l’égide de la République, après l’avoir
été sous celles de la Monarchie et de l’Empire. Nul besoin de rechercher
à l’extérieur une diversité que nous avions à portée de main et
qu’accompagne comme l’avaient bien vu certains surréalistes pendant la
guerre à la fois une marque du génie celtique et un équilibre vivant
entre le Nord et le Sud. C’est pourquoi il est extrêmement désagréable
qu’au nom d’une épure « européenne » sortie du néant nous soyons les
victimes d’une tentative de bouleverser nos normes juridiques dans le
sens anglo-saxon.
Il m’est arrivé de rencontrer un européen honorable, Alexandre
Marc-Lipiansky. Fondateur du mouvement personnaliste L’Ordre nouveau
dans les années trente(2) où il avait d’ailleurs croisé Charles de
Gaulle,il était alors l’objet d’une campagne assez détestable de Zeev
Sternhell et Bernard –Henry Lévy qui tendaient à faire de la France la
base idéologique ,originelle et principale du fascisme et du
national-socialisme et à impliquer l’O.N. dans cette affaire .Un certain
nombre de personnalités qui comme ce mouvement avaient émis des
critiques de la démocratie telle qu’elle fonctionnait à l’époque se
virent raccrochés à l’arsenal des ultras, alors que son héritage avait
laissé son empreinte après guerre sur le gaullisme social ,un certaine
gauche et le centrisme. Cela me permis d’écrire pour appuyer sa campagne
de défense et de protestation dans L’Europe en formation, organe
des fédéralistes et dont j’étais loin de partager les conceptions. Je
garde une impression de forte estime pour l’homme, par ailleurs à
l’origine d’un tract appelant à la résistance le 17 juin 1940.Charles de
Gaulle, ayant été approché par certains de ses fidèles pour nuire
économiquement au bastion universitaire niçois des fédéralistes avec
lequel il travaillait, aurait déclaré : « on ne touche pas à Alexandre
Marc » (3) .Il me reste aussi l’impression que ce dernier se rapprochait
dans ses dernières années des conceptions gaulliennes en la matière.
Celles-ci bien sûr n’étaient pas éloignées de celles de Jean
Paulhan, dont une version est parue dans Liberté de l’Esprit,
revue de Claude Mauriac, qualifiée souvent de revue des intellectuels
du Rassemblement du Peuple Français (version originale…). Pourtant nous
sentons bien que la question dépasse la politique, qu’elle est
historique et vitale, qu’elle touche le cœur du problème.
n
1)
La dimension
poétique, la solution imaginaire que représente la nation loin de la
glèbe glabre ne sont pas assez prises en compte. A l’extrême et dans ce
sens nous pouvons citer Régis Debray dans un avertissement à une pièce
de théâtre qu’il vient de consacrer à l’Empereur Julien : « La force de
Rome : son emprise sur les esprits devait tout au symbolique et à
l’imaginaire. (…)Julien s’est battu à mort pour l’honneur de Rome. Il
n’a jamais rendu visite aux sept collines. C’est un patriote qui emporte
sa patrie dans sa tête, aux quatre coins du monde, se souciant peu de
savoir quelle mine elle avait réellement ». Julien le Fidèle ou
Le banquet des démons, Régis Debray, Gallimard, 2005,146 p.
2) Qui n’a strictement
aucun rapport avec le mouvement du même nom des années soixante-dix.
3) Le général de Gaulle
avait en matière de combat politique des pratiques souvent
chevaleresques. Ainsi en 1965 avait il refusé que certains des siens
utilisent dans la campagne présidentielle le lourd dossier pétainiste de
l’un des candidats et en particulier la maintenant célèbre photo de la
poignée de mains Pétain-Mitterrand.
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