Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

            "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                    Ernest Renan

 

 

 

 

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Ils n'ont jamais été amoureux

ou la chair de l'axolotl

 

par Pascal Sigoda

 

 

 

      Enfances

    Au début se présente un bout de mythologie qui nous raconte les amours d’une mortelle, Europe, et de Zeus banalement travesti en taureau blanc. Rien de bien exaltant. La suite nous apporte quelques films sur la Deuxième Guerre mondiale où un gestapiste doté d’un assez fort accent traite de « mauvais européen » un résistant prisonnier. La fin de la quatrième République nous fait connaître les politiciens européistes, démocrates-chrétiens incolores à qui l’on meurt d’envie de sortir le biblique « les tièdes, je les vomis de ma bouche » ou sociaux-démocrates rosâtres et fleurant discrètement la trahison du peuple. Les deux communiaient d’ailleurs dans une commune adoration de la finance d’outre-atlantique qui les arrosait pour éviter la bolchevisation de l’Europe…

     Au-delà de ces premières impressions de l’enfance et notations affectives naît un sentiment très proche de celui qu’éprouvait Alfred Jarry devant la chair translucide de l’axolotl, ce batracien cavernicole d’Amérique du sud voué à un destin de larve, qu’il assimilait à celle des cadavres.

     A la limite, seule, à l’adolescence, « l’Europe aux anciens parapets » de Rimbaud évoquait un territoire mental sympathique et aussi les grandeurs culturelles nationales de différents pays d ‘Europe.   

       Inversion

      C’est Jean Paulhan qui résolut la question en estimant à propos des théoriciens de l’Europe qu’ « ils n’ont jamais été amoureux ».C’est avec humour et profondeur que se trouvait démontée la curieuse construction de l’Europe, échafaudée par des libéraux tombés dans une potion marxiste. Je sais bien que les nations ne sont pas obligatoirement des Personnes , mais un certain nombre de penseurs, Michelet, Péguy ou Malraux  ont fait cette analyse et elle ne semble pas foncièrement déraisonnable…Il doit donc être possible de comparer le destin des nations et des humains. Celle –ci nous amène à imaginer un couple qui après rencontre commencerait par investir dans l’acquisition d’une cuve de fioul. Ils pourraient ensuite envisager d’autres achats et peut être l’ouverture d’un compte commun. Ils pourraient aussi organiser leur budget de façon commune et pourquoi par avoir des enfants ensemble. Ensuite ils pourraient envisager une union complète avec comme horizon de tomber amoureux. Cet absurde récit témoigne de ce que l’on ne peut réduire la construction d’un pays à des modalités économiques. L’Europe se comparerait-elle à un mariage de raison organisé par et pour un oncle puissant ?

      Ce modèle nous semble singulièrement dépassé. Certains partisans de l’Europe fédérale semblent conscient du problème. Il me souvient d’avoir entendu lors de la campagne référendaire de 2005 une jeune personne ,étudiante d’une Ecole de Commerce, déclarer qu’elle allait se mobiliser « pour créer dans la population un désir d’Europe ».Il me vint à l’idée qu’elle allait sans doute puiser dans son stock de recettes professionnelles destinées à nous donner l’appétence d’un biscuit nouveau, d’une voiture de l’année ou d’une destination inédite pour nos vacances.

       Cette Europe là, construite à l’envers, nous ne l’aimerons jamais. Elle nous semble tellement mesquine et lourde. Nous lui préférons l’axe Bretagne-Mexique, les temples de Kandy, les terres du Vietnam et du Cambodge et d’autres lieux du monde où je me sens plus chez moi, bien qu’héritier d’une famille implantée dans cinq pays d’Europe du Nord et de l’Est. (Comme Barrès, horrible référence, je me sens cosmopolite et national, à jamais dégagé d’un débat clos par Michelet, et cosmopolite parce que national. Witold Gombrowicz l’avait dit à Dominique de Roux : « Au fond être français, c’est s’intéresser à autre chose que la France ».Les joies de la dialectique font aussi jouer la réciproque. Il me souvient d’un secrétaire général de la C.F.D.T. qui avait déclaré il y a une vingtaine que si les ouvriers français étaient aussi indécrottablement patriotes, c’est par absence de voyages fréquents dans les pays étrangers. Outre que cette réflexion traduisait le fort hiatus entre la vie ordinaire d’un bonze syndical et celle de ses troupes, nous devons constater que l’exil donne souvent un fort goût de neuf au pays natal. Par ailleurs nous sommes souvent amenés à voir, et à en avoir honte, que le petit-bourgeois de gauche confronté à un exotisme un peu sérieux en arrive souvent à des attitudes chauvines et déplaisantes(1).

        Les années soixante dix ont vu aussi resurgir « l’Europe aux cent drapeaux » de ses régions « raciales », resuçée aux allures vaguement libertaires de ce qui fut la doctrine d’une tendance de la S.S. Sans doute par esprit de contradiction je trouvais assez plaisant que la France comporte régionalement des représentants des différentes ethnies européennes unies sous l’égide de la République, après l’avoir été sous celles de la Monarchie et de l’Empire. Nul besoin de rechercher à l’extérieur une diversité que nous avions à portée de main et qu’accompagne comme l’avaient bien vu certains surréalistes pendant la guerre à la fois une marque du génie celtique et un équilibre vivant entre le Nord et le Sud. C’est pourquoi il est extrêmement désagréable qu’au nom d’une épure « européenne » sortie du néant nous soyons les victimes d’une tentative de bouleverser nos normes juridiques dans le sens anglo-saxon. 

        Il m’est arrivé de rencontrer un européen honorable, Alexandre Marc-Lipiansky. Fondateur du mouvement personnaliste L’Ordre nouveau dans les années trente(2) où il avait d’ailleurs croisé Charles de Gaulle,il était alors l’objet d’une campagne assez détestable de Zeev Sternhell et Bernard –Henry Lévy qui tendaient à faire de la France la base  idéologique ,originelle et principale du fascisme et du national-socialisme et à impliquer l’O.N. dans cette affaire .Un certain nombre de personnalités qui comme ce mouvement avaient émis des critiques de la démocratie telle qu’elle fonctionnait à l’époque se virent raccrochés à l’arsenal des ultras, alors que son héritage avait laissé son empreinte après guerre sur le gaullisme social ,un certaine gauche et le centrisme. Cela me permis d’écrire pour appuyer sa campagne de défense et de protestation dans L’Europe en formation, organe des fédéralistes et dont j’étais loin de partager les conceptions. Je garde une impression de forte estime pour l’homme, par ailleurs à l’origine d’un tract appelant à la résistance le 17 juin 1940.Charles de Gaulle, ayant été approché par certains de ses fidèles pour nuire économiquement au bastion universitaire niçois des fédéralistes avec lequel il travaillait, aurait déclaré : « on ne touche pas à Alexandre Marc » (3) .Il me reste aussi l’impression que ce dernier se rapprochait dans ses dernières années  des conceptions gaulliennes en la matière.

       Celles-ci bien sûr n’étaient pas éloignées de celles de Jean Paulhan, dont une version  est parue dans Liberté de l’Esprit, revue de Claude Mauriac, qualifiée  souvent de revue des intellectuels du Rassemblement du Peuple Français (version originale…). Pourtant nous sentons bien que la question dépasse la politique, qu’elle est historique et vitale, qu’elle touche le cœur du problème. n

     

1) La dimension poétique, la solution imaginaire que représente la nation loin de la glèbe glabre ne sont pas assez prises en compte. A l’extrême et dans ce sens nous pouvons citer Régis Debray dans un avertissement à une pièce de théâtre qu’il vient de consacrer à l’Empereur Julien : « La force de Rome : son emprise sur les esprits devait tout au symbolique et à l’imaginaire. (…)Julien s’est battu à mort pour l’honneur de Rome. Il n’a jamais rendu visite aux sept collines. C’est un patriote qui emporte sa patrie dans sa tête, aux quatre coins du monde, se souciant peu de savoir quelle mine elle avait réellement ». Julien le Fidèle ou Le banquet des démons, Régis Debray, Gallimard, 2005,146 p.  

2) Qui n’a strictement aucun rapport avec le mouvement du même nom des années soixante-dix.

3) Le général de Gaulle avait en matière de combat politique des pratiques souvent chevaleresques. Ainsi en 1965    avait il refusé que certains des siens utilisent dans la campagne présidentielle le lourd dossier pétainiste de l’un des candidats et en particulier la maintenant célèbre photo de la poignée de mains Pétain-Mitterrand.