Requiem
allemand
sur l'Europe
par Pierre
Hillard
Depuis
de nombreuses années, des mouvements régionalistes et identitaires
fleurissent en Europe. Les bombes posées par l'ETA, les privilèges
accordés à la Corse dans les domaines politiques, culturels,
éducatifs... , la Ligue savoisienne de Patrice Abeille, une autonomie
large accordée à l'Ecosse et au Pays de Galles par le gouvernement
Blair, l'antagonisme croissant entre Wallons et Flamands soulignent que
l'Europe est secouée par une multitude de revendications ethniques
qui mettent à mal les Etats-nations. Dans le cadre de la construction
européenne, ces régionalistes trouvent un écho favorable
à leurs revendications. En effet, les instances européennes
mettent en place et à tous les niveaux des structures fédérales
qui permettent à ces mouvements identitaires de véritablement
s'épanouir. Nous pouvons relever essentiellement cinq documents
qui sont en mesure de remodeler le corps européen : la Charte des
langues régionales ou minoritaires, la Convention-cadre pour la
protection des minorités, les Chartes de l'autonomie locale et
régionale et la Convention-cadre sur la coopération transfrontalière
(appelée aussi Charte de Madrid). Ces événements
ne sont pas le fruit du hasard. Afin de mieux saisir les bouleversements
qui sont sur le point de modifier profondément l'organisation des
Etats au sein de l'Union européenne et, par la suite, de mieux
comprendre le rôle primordial joué par l'Allemagne, nous
devons procéder à un retour en arrière. L'histoire
est, selon l'statement de Paul Valéry, " ce grand mouvement
sous-jacent souvent silencieux et dont le sens ne se révèle
que si l'on embrasse de larges périodes du temps ".
A
Régionalisme et protection des groupes ethniques jusqu'en 1789
Le
principe de l'autonomie politique, administrative, juridique, éducative...
n'est pas nouveau dans l'histoire européenne. En effet, nous rencontrons
ces mesures essentiellement dans l'histoire allemande. Ce phénomène
prend son essor dans la colonisation de l'Europe centrale puis orientale
à partir du XIIè siècle. En raison de l'accroissement
de la population allemande qui passa de 2,5 ou 3 millions d'habitants
au IXè siècle à 7 ou 8 millions au milieu du XIIè
siècle, les terres peu peuplées de l'Est offraient une possibilité
d'exutoire et de débouchés économiques à ces
populations. Cette migration germanique se fit de diverses manières
: la voie militaire (à partir surtout de 1125 avec Lothaire de
Supplimburg), la voie religieuse grâce à l'action d'évangélisateurs
allemands (bénédictins, cisterciens, prémontrés...)
qui créant des abbayes et des évêchés en pays
slaves firent appel à leurs coreligionnaires afin de mettre en
valeur les territoires nouvellement acquis. Mais cette migration se fit
aussi de la manière la plus naturelle possible, par l'appel de
nobles polonais, de Bohême (les Premyslides) et de Hongrie (les
Arpad). Ces derniers, soucieux de bénéficier d'une main-d'oeuvre
germanique forte de connaissances techniques supérieures aux peuples
slaves, appelèrent ces nouveaux migrants afin de profiter de leurs
connaissances et, par conséquent, d'augmenter par la suite leurs
revenus.
C'est
le cas du roi de Hongrie Geisa II qui, vers 1150, invita 2 à 3000
Allemands à s'installer en Transylvanie (le Siebenbürgen).
Le poids économique et démographique de cette communauté
fut tel qu'Andréas II accorda, en 1224, la grande charte des libertés
et des privilèges, dite Andreanum (la goldene Freibrief) . Ce document
permettait à ce groupe germanique d'élire ses propres juges,
d'être encadré par un clergé allemand et de poser
les jalons favorables à une autonomie politique, administrative
et juridique. Ces mesures s'enracinèrent tant et si bien que le
roi Matthias Corvinus confirma, en 1486, la goldene Freibrief " à
tous nos Saxons de Transylvanie " .
L'exemple
de la Transylvanie est un cas parmi d'autres de l'emprise germanique dans
tout l'Est européen. Le phénomène s'est répété
à une échelle plus large avec les chevaliers teutoniques
qui ont rayonné de la Prusse orientale jusqu'au Golfe de Finlande.
Ces chevaliers ont favorisé une émigration germanique qui,
au moment du coup fatal de Tannenberg en 1410, permit la naissance d'un
Etat dont la population germanique était estimée à
400 000 habitants . La Réforme, les guerres de Charles Quint en
Occident en vue d'établir une hégémonique impériale
sur toute l'Europe et la guerre de Trente ans (1618-1648) qui élimine
environ la moitié de la population allemande n'ont pas permis la
relance du peuplement germanique en Europe de l'Est. Le phénomène
reprend des couleurs à partir du XVIIIè siècle.
En
effet, les Autrichiens et les Russes sont confrontés à un
ennemi commun : les Turcs. Refoulant progressivement les Ottomans des
Balkans et du pourtour de la Mer Noire, les gouvernements de Vienne et
de Saint-Petersbourg ont invité des populations allemandes à
s'installer dans les territoires reconquis mais aussi dévastés
et dépeuplés. L'objectif commun de ces deux pays consistait
à relancer l'économie de ces régions, mais aussi,
à mettre en place des frontières militaires contrôlées
par ces populations.
Dans
le cas autrichien, sous les règnes de Charles VI, Marie-Thérèse
et Joseph II, trois vagues successives de colons allemands, désignées
sous le terme de Schwabenzug (littéralement " convoi de Souabes
". On estime qu'environ 150 000 Allemands ont migré au XVIIIè
siècle vers le territoire hongrois) ont peuplé le Banat,
la Turquie souabe, le Sathmar et la Batschka. Bénéficiant
d'avantages multiples (exemption d'impôts, autonomie administrative,
judiciaire... ), ces communautés ont prospéré et
se sont maintenues bien vivantes jusqu'à la tragédie de
1945.
Nous
retrouvons le même phénomène dans le cas russe. La
tsarine Catherine II (à l'origine princesse allemande : Anhalt
Zerbst) fit appel à des Allemands originaires de Hesse par le Manifeste
du 22 juillet 1763. Comme dans les cas précédents, des mesures
incitatrices furent présentées aux migrants : liberté
religieuse, auto-administration des communes et des écoles, acquisition
gratuite pour chaque famille de 30 à 80 desjatines de terres...
.Par la suite, les successeurs de Catherine II ont prolongé cette
politique de peuplement germanique en Russie jusqu'au milieu du XIXè
siècle et sous les mêmes conditions. On estime qu'environ
100 000 Allemands se sont établis au cours de cette période
en Russie.
Comme
nous pouvons le constater, le phénomène d'autonomie accordé
à tous les degrés ne concerne que les populations allemandes.
La Révolution française et les guerres napoléoniennes
réveillent les nationalités en Europe et en particulier
le monde germanique. A partir du XIXè siècle, ce principe
d'autonomie, qui au début était purement allemand, s'européanise.
B-
Régionalisme et protection des groupes ethniques, concepts allemands
pour toute l'Europe jusqu'en 1945
Les volontés d'unification de l'Allemagne dans la première
moitié du XIXè siècle se heurtent à de nombreux
obstacles (rivalités austro-prussiennes, hésitation au sujet
du régime politique à adopter ...). Mais un autre problème
(et de taille) surgit : où doit-on établir la frontière
du germanisme ? En effet, un bloc compact germanique existe au coeur de
l'Europe ; mais l'existence d'une multitude de communautés germaniques
disséminées en Europe centrale et orientale depuis le Moyen-Age
incite les intellectuels allemands à vouloir les intégrer
" aussi loin où l'on entend la langue allemande ", comme
le suggère dès 1813 le poète nationaliste Ernst Moritz
Arndt (so weit die deutsche Sprache zu hören ist). Les événements
de 1848 tentent de créer un Etat unitaire allemand englobant les
provinces slaves et magyares de l'Empire autrichien des Habsbourg où
résident en même temps des populations germaniques. Ces tentatives
aboutissent à la constitution de mars 1849 qui, pour la première
fois dans l'histoire européenne, accorde des avantages comme l'autonomie
politique et culturelle aux populations non-allemandes. Comme le stipule
l'article XIII § 188 de la constitution du 28 mars 1849 : "
Aux populations d'Allemagne qui ne parlent pas l'allemand, il est garanti
un développement de leurs caractéristiques propres, notamment
l'égalité en ce qui concerne leurs langues sur toute l'étendue
de leurs territoires, à l'église, dans l'enseignement, au
sein de l'administration et de la justice " . Cet article est l'ancêtre
de tous les textes en faveur de la protection des minorités et
des groupes ethniques en Europe.
Cependant,
cette caractéristique s'accompagne de deux éléments
indissociables de la part de ces nationalistes démocrates allemands
: la création d'une entité économique européenne
unie capable de s'opposer à la puissance dominante de l'époque,
la Grande-Bretagne, et la fédéralisation de toute l'Europe,
en priorité la France. Cette dernière est fédéralisée
grâce à l'émergence de communes, de cantons et de
provinces qui ont à leurs têtes des élus qui se répartissent
en cinq groupes :
1. " Le groupe 'oriental' : Alsace, Lorraine, Bourgogne.
2. Le groupe alpin et rhodanien.
3. Les provinces de la Garonne ou de langue d'oc.
4. Les provinces de Loire ou de langue d'oïl.
5. Le groupe de la Seine et du Nord ".
Cette
volonté hégémonique et ethniciste allemande sur l'Europe
se traduit par des propos qui ne souffrent aucune ambiguïté
comme l'atteste ce document du XIXè siècle : " Le principe
de la nationalité, de l'autonomie et de la décentralisation,
du Selfgovernment de toutes les collectivités et communautés
politiques est le cri de guerre général du présent.
Des ethnies (Völkerschaften) tout à fait ignorées ou
oubliées jusqu'ici surgissent en Europe, font valoir leur nationalité
et gagnent en importance (...). Il faut dégager le substrat ethnique
de la gangue étatique avant de procéder à de nouvelles
combinaisons ".
Cette
refonte complète de l'Europe s'accompagne de l'instauration d'un
système fédéral dont les concepts s'opposent entièrement
au cas français, type même d'Etat-nation, comme le souligne
Julius Fröbel, chef de file du parti grand allemand fondé
en 1862 : " Si l'Allemagne abandonne le système fédératif
et cherche son salut dans le centralisme, alors ce ne sera pas l'Allemagne,
mais la France, la grande maîtresse de la centralisation, qui fera
réapparaître sur la scène de l'univers l'Empire romain
d'Occident. Le salut de l'Europe dépend de la possibilité
de faire prévaloir le système fédératif (...).
Tout Reich est une sorte de fédération et toute fédération
mérite le nom de Reich ".
Ces principes sont récusés par le seul homme politique allemand
- le chancelier Bismarck - à avoir compris que seule la politique
du " La vraie force est de savoir se limiter ", autorise l'émergence
d'un Etat allemand respectueux de l'équilibre européen.
Son départ de la chancellerie en 1890 enlève toute retenue
de la part des autorités politiques du IIè Reich.
En
effet, les ligues pangermanistes peu importantes mais très influentes
- car les adhérants appartiennent à des postes hauts placés
(industriels, parlementaires, universitaires... ) - incitent l'Allemagne
de Guillaume II à réaliser les projets temporairement arrêtés
par Bismarck. A la veille de la première guerre mondiale, une des
figures de proue, Otto-Richard Tannenberg, résume en 1911 dans
son ouvrage 'Grande Allemagne' la politique ethnique allemande : "
L'unification à l'intérieur des frontières ethniques
allemandes, voilà la tâche du vingtième siècle
(...). Il n'y aurait plus ni Romans ni Slaves, si toutes les tribus allemandes
existaient aujourd'hui et avaient la force des Bas-Saxons. Les frontières
de l'Europe seraient les frontières de l'Allemagne en Europe (...)
" .
Cette
ambition semble se concrétiser avec le Traité de Brest-Litovsk
(3 mars 1918) où l'Allemagne contrôle désormais la
Pologne russe, les Etats baltes et l'Ukraine. Mais la défaite sur
le front occidental entraîne un effondrement des ambitions allemandes.
Ces dernières reprennent cependant de la vigueur, par la voie politico-juridique,
grâce à l'action du chancelier Gustav Stresemann.
En
effet, gouverner étant prévoir, G. Stresemann rédige
un mémoire le 13 janvier 1925 dont le titre est déjà
tout un programme : " La nécessité en politique extérieure
d'un règlement du droit des minorités à l'intérieur
du Reich correspondant aux besoins des minorités allemandes en
Europe " . Subdivisant les minorités allemandes en quatre
groupes : Allemands des frontières (Sudètes, Allemands de
Pologne...), Allemands des Etats baltes, Allemands des rives du Danube,
Allemands de Russie, le chancelier Stresemann leur attribue des missions
économiques, politiques et culturelles à remplir au sein
des Etats dans lesquelles elles résident afin de favoriser une
mainmise du Reich sur l'Europe centrale et orientale. L'objectif final
consiste, pour le chancelier, à réunir toutes ces "
tribus " (Stämme) allemandes au sein d'un même Etat. Mais
leur rattachement entraînerait automatiquement l'annexion de vastes
populations slaves et magyares. Afin de contourner ce problème,
G. Stresemann propose de leur accorder une autonomie culturelle comme
il le précise dans les propos suivants : " La création
d'un Etat dont la frontière politique comprendrait toutes les composantes
du peuple allemand vivant à l'intérieur de territoires de
peuplement allemand en Europe centrale et qui souhaitent l'annexion au
Reich, est le but lointain des espérances allemandes ; la révision
progressive, politique et économique, des clauses frontalières
indéfendables du Diktat (corridor polonais, Haute-Silésie)
; le but premier de la politique extérieure allemande. Le mélange
des nationalités en Europe centrale a pour résultat qu'aucun
de ces objectifs proches ou lointains ne peut se réaliser sans
qu'à côté de nos propres compatriotes, se joignent
des individus de nationalités étrangères sous souveraineté
allemande. Il est évident que les obstacles à une révision
du Diktat se révéleraient, de ce fait, comme mineurs, une
fois que l'opinion publique mondiale et les individus appartenant à
une minorité étrangère, inclus lors de l'annexion,
se sentiraient convaincus que toute minorité nationale à
l'intérieur des frontières du Reich, se voit garantie et
accordée, de fait, la plus totale liberté culturelle "
.
Les
vues de G. Stresemann sont profondes, car il souhaite renforcer l'autorité
de la SDN (entité supranationale) et permettre ainsi la création
d'une " Commission permanente des minorités " - compte
tenu que le Traité de Versailles a inclus dans ses textes l'obligation
pour tous les Etats d'Europe centrale de protéger leurs minorités
(initiative voulue par la franc-maçonnerie juive américaine
ou B'nai B'rith) - dont le rôle serait de surveiller étroitement
les Etats européens dans leur politique à l'égard
des minorités. L'espoir secret du chancelier consiste à
étendre ce concept à tous les Etats occidentaux. Cependant,
la mort brutale du chancelier et la crise de 1929 empêchent l'accomplissement
de ces desseins. L'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 est une
poursuite de la politique de Weimar, mais par la voie militaire.
Le
rattachement de l'Autriche, des Sudètes, de Dantzig par Hitler
était déjà prévu par les dirigeants de la
République de Weimar, comme l'a souligné l'historien François-Georges
Dreyfus . C'est seulement la brutalité avec laquelle Hitler procède
qui tranche avec les années précédentes. A partir
de la victoire de l'Allemagne sur la Pologne en 1939, il est décidé
l'octroi de la nationalité allemande selon quatre critères
(degré de connaissances de la langue allemande, ...) aux populations
germaniques résidant dans ce pays. Ce principe souligne le caractère
fortement ethniciste des autorités nazies. Cependant, il ne faut
pas croire que cette approche racialiste est restée uniquement
dans le cadre allemand. En effet, au cours de la seconde guerre mondiale,
l'Allemagne cherche à créer une Europe unie sous sa férule
et pose des jalons dans la perspective de la victoire finale. De nombreux
collaborateurs, issus des pays vaincus se joignent à l'entreprise
allemande. Dans le cas de la France, nous pouvons relever des noms comme
Jacques de Lesdain, membre du groupe collaboration et maître d'oeuvre
d'une exposition tenue au Grand Palais (juin 1941) intitulée "
La France européenne " . Mais le phénomène le
plus éclairant dans cette européanisation des concepts allemands
se traduit au niveau de la Waffen SS. En effet, cette armée d'élite,
exclusivement allemande au début du conflit, s'européanise
au point de rassembler à la fin de la guerre un effectif de 600
000 hommes et de 38 divisions. On trouve 19 divisions SS composées
en majorité d'étrangers : Hollandais, Norvégiens,
Danois, Flamands, Wallons, Français, Croates, Albanais (division
SS musulmane), Ukrainiens, Hongrois ... . Il ne faut pas voir la Waffen
SS uniquement sous l'angle militaire. En effet, véritable Etat
dans l'Etat, elle contrôlait de vastes secteurs de l'économie
allemande et devait à la fin imprégner les esprits de l'idéal
national-socialiste dans toute l'Europe. Le SS français Joseph
Darnand le résumait ainsi en février 1944 dans la revue
collaborationiste Devenir dirigée par le SS Marc Augier (ce dernier
utilisait comme pseudonyme celui de Saint Loup dans ses ouvrages) : "
L'esprit SS n'est plus allemand ; c'est la nouvelle âme commune
des jeunesses européennes " .
Cette
volonté de créer une Europe unie s'est concrétisée
dans la rédaction d'une carte de l'Europe fédérale
des régions dont on trouve un prototype dans l'ouvrage de Saint
Loup " les SS de la Toison d'or " . A l'observer de plus près,
on constate que l'Etat européen forme un bloc uni composé
uniquement de régions. Ces dernières bénéficient
d'une autonomie régionale et culturelle totale. Les grands sujets
(la diplomatie, la politique de défense, les grands problèmes
économiques ...) sont traités au sommet de cet Etat européen
fédéral des régions. Cet idéal à atteindre
avait été conçu par les dirigeants de la Waffen SS
. La défaite de 1945 met à bas ces projets. Ils reprennent
une vigueur inattendue dans le cadre de l'Union européenne.
C-
La germanisation des institutions européennes
De nombreuses personnalités dans les domaines politiques, économiques,
journalistiques ... se posent souvent la question suivante : Quel visage
l'Europe va-t-elle prendre ? Ils semblent ignorer que tous les textes
qui doivent modeler le corps européen existent. Il suffit donc
de les réunir afin d'obtenir une vue précise de ce qui nous
attend. Mais il faut aussi aller plus loin dans le recensement de tous
ces textes européens. En effet, tout document est le fruit d'une
élaboration qui très souvent s'étale sur de nombreuses
années. Aussi, il est nécessaire de s'intéresser
aux origines de ces textes, en d'autres termes, il s'avère capital
de s'occuper du principe de causalité. Pour cela, nous déterminerons
deux axes : celui ayant trait à la protection des minorités,
pour ensuite nous occuper du cadre politique qui accompagne cette législation.
1)
La Charte des langues régionales ou minoritaires et la Convention-cadre
pour la protection des minorités.
Ces deux documents en faveur des minorités et des groupes ethniques
sont l'aboutissement d'un long processus. Ils sont le résultat
d'un institut européen qui en réalité est allemand
: UFCE (L'Union fédéraliste des Communautés ethniques
européennes ; le sigle allemand est FUEV : Föderalistische
Union Europäischen Volksgruppen). Fondé en 1949, il a le soutien
financier du Land de Carinthie (Autriche), de la Région autonome
du Trentin Sud-Tyrol, de la fondation Hermann Niermann (Düsseldorf)
et du ministère de l'intérieur de la République fédérale
d'Allemagne . La genèse de ces documents, amorcée déjà
en 1956, prend tournure en 1967 lors du XVIIè Congrès de
l'UFCE au Danemark. Elle se poursuit grâce à l'action de
nombreux juristes allemands et autrichiens travaillant en liaison avec
l'UFCE ainsi qu'avec le ministère des Affaires étrangères
autrichien et le ministère de l'intérieur de la République
fédérale d'Allemagne. Tous ces textes sont codifiés
dans un ouvrage Ethnos 46 où sont répertoriés tous
les acteurs ayant travaillé en faveur de son élaboration
.
Les
premières tentatives en faveur de la création de tout un
code consacré à la protection des minorités commencent
en 1984. En effet, le ministre-président de Bavière, Alfons
Goppel , présente à cette époque une série
de mesures directement issue du programme de l'UFCE. Cependant, en raison
du caractère fortement novateur du programme, il échoue.
Il est repris en 1988 par le comte von Stauffenberg. Ce dernier travaille
en contact direct avec l'UFCE et présente, lors de son congrès
en 1990 à Munich, le nouveau programme (légèrement
remanié) . Mais comme dans le cas précédent, il échoue
en raison de l'opposition de nombreux parlementaires européens
effrayés des modifications énormes qu'apportent ces textes
au sein des Etats de l'Union européenne. Le projet est repris en
1993 par un autre Allemand, avocat de son état, Siegbert Alber.
Mais, lors du Sommet de Vienne en octobre 1993 et pour faciliter sa diffusion
dans la législation européenne, ce programme éclate
en quatre éléments : a) Une Charte européenne des
langues régionales ou minoritaires, b) une Convention-cadre pour
la protection des minorités, c) un protocole additionnel à
la Convention européenne des droits de l'Homme, d) une Convention
spéciale pour les droits à l'autonomie. Nous ne retenons
que les points a et b. En effet, les deux derniers points n'aboutissent
pas (pour le moment).
La
Charte des langues régionales ou minoritaires est lancée
par la résolution 192 (1988) sous la direction du rapporteur allemand
Herbert Kohn , membre du comité juridique de l'UFCE. Lors du congrès
de cet institut tenu en octobre 1988 à Anvers, H. Kohn résume
cette politique à l'égard des langues minoritaires par les
propos suivants : " La protection, l'élaboration et la promotion
des langues régionales et minoritaires est une question centrale
de la politique en Europe et pour l'Europe (...). La reconnaissance du
droit de tous les Européens à se servir de leur propre langue,
la garantie de ce droit dans différents secteurs de la vie grâce
à une Charte européenne peut aboutir au fait que les locuteurs
des langues régionales et minoritaires (...) se sentent chez eux
dans leur pays et dans la maison européenne comme les membres loyaux
d'un tout " . Cette résolution est adoptée lors de
la session des 15 et 17 mars 1988. Acceptée par le Comité
des ministres le 25 juin 1992 et nécessitant cinq ratifications,
elle entre en vigueur le 1er mars 1998. Cette Charte présente un
éventail de mesures en faveur de la protection des langues minoritaires
dans tous les domaines (éducation, justice, administration, et
en particulier l'amélioration des échanges frontaliers).
La
Convention-cadre pour la protection des minorités se développe
durant l'année 1994 dans le cadre du 'Comité ad hoc pour
la protection des minorités nationales' (le CAHMIN). Achevée
en octobre 1994, cette Convention-cadre est adoptée par le comité
des ministres du Conseil de l'Europe le 10 novembre 1994. Nécessitant
douze ratifications, elle entre en vigueur le 1er février 1998.
Ce document bénéficie du soutien de nombreux documents,
en particulier le chapitre IV du Document de Copenhague (juin 1990), la
commission européenne pour la Démocratie par le Droit (appelée
aussi Commission de Venise) et la recommandation 1201. Ces textes sont
directement issus de la science juridique des pays de langue allemande
. Après le fractionnement du programme de l'UFCE par le Sommet
de Vienne en octobre 1993, la Convention-cadre prend forme durant l'année
1994. Nous avons eu l'occasion de citer le ministère de l'intérieur
de la République fédérale d'Allemagne parmi les soutiens
à l'UFCE. Ce soutien se concrétise par la présence
d'un haut fonctionnaire du ministère de l'intérieur allemand
: Rolf Gossmann . C'est le même haut fonctionnaire qui participant
aux séances du CAHMIN permet de faire passer l'essentiel du programme
de l'UFCE dans ce document européen juridiquement contraignant
.
Ce
texte reconnaît l'existence de groupes ethniques à qui il
est accordé un maximum de facilités dans les domaines aussi
variés que la culture, les médias, l'éducation, les
affaires publiques et des facilités transfrontalières quand
une minorité existe de part et d'autre d'une frontière d'Etat.
Cette reconnaissance du phénomène identitaire oblige à
la création au sein de l'UE d'un encadrement politique qui protège
tous ces particularismes. Le fédéralisme, avec son principe
d'autonomie à tous les degrés, en est le support.
2)
L'encadrement politique dans l'Union européenne, un système
allemand élargi
La reconnaissance des groupes ethniques en Europe aboutit à la
création de trois documents européens qui bouleversent complètement
les structures des Etats-nations. La Convention-cadre sur la coopération
transfrontalière (appelée aussi Charte de Madrid), la Charte
de l'autonomie locale et la Charte de l'autonomie régionale. Ces
textes sont à l'origine allemand et accompagnent tous les documents
européens (allemands comme nous l'avons vu) en faveur de la protection
des minorités en Europe.
La
Convention-cadre sur la coopération transfrontalière
Cette Convention est appelée aussi Charte de Madrid. Elle est le
résultat d'un institut européen, l'ARFE (Association des
Régions Frontalières Européennes). Cependant, le
terme 'européen' est trompeur. En effet, cet institut est entièrement
allemand. Ses fondateurs, ses présidents et secrétaires-généraux
viennent tous d'Outre-Rhin. L'objectif de cet institut consiste par la
création d'une entité territoriale de part et d'autre de
la frontière d'un Etat, appelée eurorégion, à
faire disparaître cette frontière dans le but d'améliorer
les échanges économiques, d'assurer une meilleure entente
et compréhension entre pays voisins ... etc. Les textes fondateurs
de cet institut le stipulent sans ambages : " L'objectif de l'action
menée au sein des régions transfrontalières et le
but poursuivi au travers de la coopération transfrontalière
sont la suppression des obstacles et des facteurs de distorsion existant
entre ces régions, ainsi que le dépassement de la frontière,
tout au moins la réduction de son importance à une simple
frontière administrative " . Cet objectif fondamental explique
pourquoi les Basques et les Catalans sont les adhérants les plus
actifs au sein de l'ARFE. L'existence d'eurorégions le long de
la frontière germano-polonaise (Oder-Neisse) et de la frontière
germano-tchèque - frontières qui doivent devenir administratives
- explique le soutien des réfugiés allemands originaires
de Silésie, de Poméranie, du pays Sudète ... . En
effet, dans le cadre de l'adhésion de la Pologne, mais aussi de
la République tchèque à l'Union européenne,
il est possible pour les populations allemandes expulsées après
1945, de revenir en toute légalité sur la terre de leurs
ancêtres, dans leur Heimat. Ce principe prend d'autant plus de valeur
que l'article 7 de la Charte des langues régionales ou minoritaires
et l'article 17 de la Convention-cadre pour la protection des minorités
stipulent que les frontières d'Etat ne doivent pas poser de problèmes
pour les minorités et les échanges frontaliers. D'une certaine
manière, tout s'additionne.
Charte
de l'autonomie locale
Cette Charte est lancée par la résolution 126 (1981) . Elle
consiste à accorder une autonomie au niveau local dans tous les
domaines : droit de régler et de gérer sous leur propre
responsabilité une part importante des affaires publique ... (art.
3), droit à disposer de ressources financières propres suffisantes
... (art. 9), protection légale de l'autonomie locale (art. 11)
... . Ce document est une aubaine pour toute minorité résidant
sur une surface réduite et soucieuse de conserver intacte son particularisme.
Mais la véritable genèse de cette résolution 126
(1981) repose sur un rapport, véritable Magna carta de l'autonomie
locale, " les Institutions régionales en Europe " de
A. Galette qui, malgré son nom typiquement français, est
allemand. C'est ce rapporteur qui, s'appuyant sur son travail, donnera
la touche finale à la Charte de l'autonomie locale.
La
Charte de l'autonomie régionale
Cette Charte est, si l'on peut dire, le dernier né de la panoplie
fédéraliste. Ce document est l'exact reflet de la pensée
fédérale allemande. Il est vrai que ses concepteurs viennent
d'Outre-Rhin. C'est la recommandation 34 (1997) qui lance le principe
de " landerisation " de toute l'Europe. Le rapporteur est l'allemand
Peter Rabe . Cependant, le projet avait déjà les faveurs
de nombreux dirigeants allemands. Il faut savoir que c'est à l'initiative
du gouvernement du Land de Basse-Saxe qu'un premier projet de Charte a
été présenté à Hanovre le 22 mars 1996.
Il est bon de rappeler que son ministre-président de l'époque
est l'actuel chancelier Gerhard Schröder. Cette Charte permet à
chaque région une autonomie complète dans tous les domaines
(administratif, éducatif, financier ...) à l'égard
du pouvoir central. Mais surtout, elle inclut dans son fonctionnement
interne toute la législation en faveur de la protection des minorités.
Par conséquent, nous assistons à l'émergence de provinces
politiquement autonomes et fortement teintées de caractéristiques
linguistiques et culturelles contraires à celles de l'Etat-nation
; ce dernier ne reconnaissant qu'une seule langue (article 2 de la Vè
République : la langue de la République est le français)
et une seule autorité, la sienne.
Si
la France s'engage dans cette voie, c'est tout simplement le retour à
l'Europe féodale, le retour à l'Europe de l'an mil. La ratification
de ces documents signifie son arrêt de mort. Après tant d'épreuves
surmontées, il serait bien triste qu'une si belle civilisation
vieille de plus de vingt siècles disparaisse au son d'un hymne
européen qui même là est allemand (l'Ode à
la joie) et dont les accents feraient plutôt penser à un
Requiem à une nation défunte.
n
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