L'Europe de la
post-démocratie
par Philippe de
Saint-Robert
Comme
à la veille de toutes les grandes catastrophes, les avertissements,
les protestations, les révoltes ne manquent pas, mais les institutions
étatiques et supra-étatiques, nationales et supra-nationales,
ne les entendent pas, ou refusent de les entendre. On ne nous parle que
de " construire " l'Europe, mais l'Europe existe de fort longue
date et ce qu'on veut, c'est moins la construire que l'enfermer dans un
carcan idéologique dont on imagine à tort qu'il effacerait
ses intérêts contradictoires et aurait raison de sa diversité.
" L'Europe est une idéologie ", confessait récemment
l'un des plus sots de ses propagandistes, qui alimente de son eau tiède
les journaux et les ondes. Aveu inespéré. Tous ces propagandistes
ne rêvent que d'une " nation européenne " qui aurait
tous les défauts qu'ils prêtent aux vieilles nations, moins
les racines qui en font la vie et l'intelligence. Cette idéologie
veut feindre un rêve impérial qui la justifie dans l'histoire,
et dont ses inventeurs nous disent qu'elle seule saurait tenir tête
aux Américains, dont le moins qu'on puisse dire est que cela n'a
pas l'air de les inquiéter. " Le président Bush peut
compter sur nous ", tel est au contraire le véritable horizon
qu'assigne le chancelier d'Allemagne à une Union européenne
où, du sommet d'Edimbourg à celui de Nice, il assure chaque
jour davantage la prépondérance de son pays, tant en fonction
de ses intérêts économiques et politiques propres
que de ses " préférences de structure ", pour
reprendre l'expression de Jean Weiller, mon regretté maître
en économie politique.
Un ancien diplomate soviétique, brillamment reconverti aux exigences
du temps, nous faisait récemment remarquer qu'il était bien
étrange que nous nous obstinions à " construire "
cette Union européenne au libéralisme ultra sur le modèle
de feu l'Union soviétique, qu'il définissait par trois orientations
fondamentales mais prometteuses d'échec : la bureaucratie, la souveraineté
limitée et, précisément, afin de récuser toute
protestation, l'idéologie se posant comme dogme et légitimité
suprême, irréfutable.
Il est étrange que, de l'acte unique au traité de Maëstricht,
puis au traité d'Amsterdam, en attendant le suivant, on se soit
continuellement cru obligé de brûler les étapes, sans
jamais laisser à l'encre de chaque traité le temps de sécher,
au contenu de chacun le temps de faire ses preuves et de réaliser
ses objectifs, comme si les propagandistes avaient une telle conscience
secrète du caractère utopique de leur entreprise qu'ils
se condamnaient eux-mêmes à confondre vitesse avec précipitation.
De Jean Monnet à Jacques Delors, la méthode fut toujours
la même : dissimuler les arrière-pensées qui eussent
éveillé la suspicion des vieilles nations et de leurs Etats,
et surtout, à chaque impasse où s'embourbait la réalisation
du moment, au lieu de constater qu'on avait peut-être bien fait
fausse route, dire et faire croire qu'au contraire il fallait aller encore
plus avant dans le même sens, creuser l'impasse dans l'illusion
qu'un jour enfin l'on déboucherait sur le grand rêve. Dans
cette entreprise prétentieuse et imprudente, seule l'Angleterre
tire habilement son épingle du jeu, seule l'Allemagne sait ce qu'elle
veut parce qu'elle n'a pas d'autre voie que l'intégration européenne
pour rattraper son vieux rêve impérial, seule la France est
piégée parce que seule elle s'y voit contrainte de tourner
le dos à son histoire et à sa vocation ; les autres pays
se laissent seulement prendre en otage, obnubilés qu'ils sont par
quelques appâts financiers immédiats. Il est d'autant plus
étonnant que nous en soyons venus là en quelque sorte par
entraînement, que pendant dix ans, de 1959 à 1969, nous avions
su montrer combien une Europe des Etats - telle que la définissait
le traité de Rome - était la seule capable d'avoir la présence
et le poids que revendiquent à tort les partisans d'une Europe
abolissant les Etats, les souverainetés, et jusqu'aux langues ayant
fait le génie de chaque peuple.
L'échec de l'euro n'a pas besoin d'être annoncé ;
il est déjà patent. Or cette monnaie unique, que nous avons
accepté de substituer au risque déjà grand d'une
monnaie commune programmée sous la présidence de Georges
Pompidou, est destinée à être le véritable
élément fédérateur de l'Europe telle que la
souhaite notre partenaire germanique auquel François Mitterrand
pensait, bien à tort, avoir joué un bon tour en le privant
de son mark fétiche. Les perturbations qui vont suivre son cours
forcé sont imprévisibles, mais il fort à parier qu'on
leur apportera les solutions habituelles, lesquelles consisteront à
s'entêter. Le principe de précaution, dont on nous rebat
les oreilles en maints domaines, aurait commandé de prévoir
l'éventuelle nécessité de pouvoir faire marche arrière
en cas de catastrophe ; mais le principe de précaution a toujours
été, non seulement inconnu des " constructeurs "
de l'Europe, mais, dans la mesure où il était connu, considéré
comme
dangereux . Ainsi procèdent toujours les idéologies.
L'Europe n'est pas considérée comme une politique, mais
comme une fatalité. Le moteur véritable n'en repose donc
pas sur les succès, mais les échecs.
Plutôt qu'une préface, je voudrais que l'on considère
ces quelques pages comme une introduction. Je ne suis pas là pour
vous raconter, ou vous résumer ce que vous allez lire. Charles
Xavier Durand nous parle d'une guerre de velours ; à vrai dire,
c'est un velours à crin, mais c'est une vraie guerre, ignorée
de la plupart de ceux qui la subissent. Cet ouvrage n'est pas seul. L'auteur
lui promet des suites, d'une part, et d'autre part il existe déjà
beaucoup d'autres avertissements. Mais comment faire pour être entendu,
non des peuples qui se méfient naturellement, mais des " élites
" qui perpétuent l'éternelle trahison des clercs ?
L'auteur montre qu'on n'a jamais tant parlé de démocratie,
et qu'elle n'a jamais été plus irréelle, ou virtuelle,
on ne sait plus que dire. A vrai dire, une sorte de fascisme, tant décrié
dans les discours, et peut-être bien plus dangereux que tous ceux
qui l'ont précédé, s'insinue dans le néo-progressisme
des nouvelles technologies et du so called mondialisme, lequel n'est qu'une
américanisation insidieuse de la planète, qui de toute façon
finira mal - mais risque bien de nous entraîner avec elle - comme
toutes les entreprises prométhéennes de l'histoire heureusement
inachevée.
Ainsi que l'écrit Charles Xavier Durand, " si l'Union européenne
veut ressembler aux Etats-Unis, les moyens qu'elle utilise pour susciter
l'adhésion au projet européen ne ressemblent en rien à
ceux qui sont utilisés aux Etats-Unis pour susciter l'adhésion
des masses à la nation américaine. A l'opposé de
ce qu'on voit dans ce pays où le patriotisme est constamment renforcé,
l'idéologie européenne travaille, semble-t-il, à
détruire le patriotisme. En France, les grandes heures du pays
sont oubliées et c'est le cas ailleurs aussi, la plupart du temps.
Presque partout mais peut-être plus particulièrement en France,
le citoyen est mis en demeure de batte sa coulpe. A la moindre occasion,
des soupçons de racisme et de chauvinisme pèsent sur lui.
" Amusant si l'one st cynique, triste si l'on est morose : où
le racisme et le chauvinisme sont-il plus criants que dans l'orgueil américain,
qui ne dérange en rien, et que ne dérange en rien, sa mentalité
puritaine - en regard de quoi nos vieilles mentalités catholiques,
même passablement touneboulées, manifestent une enviable
liberté d'esprit ?
Cette Europe telle qu'on la construit, qu'on en soit conscient ou non,
ne relève pas de la post-histoire mais de la post-démocratie,
portée aux nues par d'éminents démocrates, ou qui
se croient tels. L'ouvrage que voici tente de remettre les pendules à
l'heure, d'éclairer les rouages d'un système dangereusement
livré à lui-même, et imposé à des peuples
qu'on ne consulte plus par crainte qu'ils ne se méprennent. Souvenons-nous
toujours qu'en dépit des propagandes intéressées
qui en faussent l'inspiration et le sens, la souveraineté des peuples
est le seul moyen connu à ce jour d'assurer un minimum d'égalité
entre puissances inégales.n
Ce
texte constitue la préface de l'ouvrage de notre ami et collaborateur
Charles Xavier Durand, ouvrage intitulé " La nouvelle guerre
contre l'intelligence " et paru aux éditions François-Xavier
de Guibert.
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