Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

ARCHIVES

Tribune 1 / Tribune 2      Tribune 3 / Tribune 4      Tribune 5 / Tribune 6      Tribune 7 / Tribune 8      Tribune 9 / Tribune 10     Tribune 11 / Tribune 12   Tribune 13 / Tribune 14   Tribune 15 / Tribune 16   Tribune 17 / Tribune 19   Tribune 20 / Tribune 21   Tribune 22 / Tribune 23   Tribune 24 / Tribune 25   Tribune 26 / Tribune 27   Tribune 28 / Tribune 29 Tribune 30 / Tribune 31 Tribune 32 / Tribune 33 Tribune 34 / Tribune 35

  

  

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.  

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

L'Europe de la post-démocratie

 

par Philippe de Saint-Robert

 

 

 

 

 

 

Comme à la veille de toutes les grandes catastrophes, les avertissements, les protestations, les révoltes ne manquent pas, mais les institutions étatiques et supra-étatiques, nationales et supra-nationales, ne les entendent pas, ou refusent de les entendre. On ne nous parle que de " construire " l'Europe, mais l'Europe existe de fort longue date et ce qu'on veut, c'est moins la construire que l'enfermer dans un carcan idéologique dont on imagine à tort qu'il effacerait ses intérêts contradictoires et aurait raison de sa diversité. " L'Europe est une idéologie ", confessait récemment l'un des plus sots de ses propagandistes, qui alimente de son eau tiède les journaux et les ondes. Aveu inespéré. Tous ces propagandistes ne rêvent que d'une " nation européenne " qui aurait tous les défauts qu'ils prêtent aux vieilles nations, moins les racines qui en font la vie et l'intelligence. Cette idéologie veut feindre un rêve impérial qui la justifie dans l'histoire, et dont ses inventeurs nous disent qu'elle seule saurait tenir tête aux Américains, dont le moins qu'on puisse dire est que cela n'a pas l'air de les inquiéter. " Le président Bush peut compter sur nous ", tel est au contraire le véritable horizon qu'assigne le chancelier d'Allemagne à une Union européenne où, du sommet d'Edimbourg à celui de Nice, il assure chaque jour davantage la prépondérance de son pays, tant en fonction de ses intérêts économiques et politiques propres que de ses " préférences de structure ", pour reprendre l'expression de Jean Weiller, mon regretté maître en économie politique.
Un ancien diplomate soviétique, brillamment reconverti aux exigences du temps, nous faisait récemment remarquer qu'il était bien étrange que nous nous obstinions à " construire " cette Union européenne au libéralisme ultra sur le modèle de feu l'Union soviétique, qu'il définissait par trois orientations fondamentales mais prometteuses d'échec : la bureaucratie, la souveraineté limitée et, précisément, afin de récuser toute protestation, l'idéologie se posant comme dogme et légitimité suprême, irréfutable.
Il est étrange que, de l'acte unique au traité de Maëstricht, puis au traité d'Amsterdam, en attendant le suivant, on se soit continuellement cru obligé de brûler les étapes, sans jamais laisser à l'encre de chaque traité le temps de sécher, au contenu de chacun le temps de faire ses preuves et de réaliser ses objectifs, comme si les propagandistes avaient une telle conscience secrète du caractère utopique de leur entreprise qu'ils se condamnaient eux-mêmes à confondre vitesse avec précipitation. De Jean Monnet à Jacques Delors, la méthode fut toujours la même : dissimuler les arrière-pensées qui eussent éveillé la suspicion des vieilles nations et de leurs Etats, et surtout, à chaque impasse où s'embourbait la réalisation du moment, au lieu de constater qu'on avait peut-être bien fait fausse route, dire et faire croire qu'au contraire il fallait aller encore plus avant dans le même sens, creuser l'impasse dans l'illusion qu'un jour enfin l'on déboucherait sur le grand rêve. Dans cette entreprise prétentieuse et imprudente, seule l'Angleterre tire habilement son épingle du jeu, seule l'Allemagne sait ce qu'elle veut parce qu'elle n'a pas d'autre voie que l'intégration européenne pour rattraper son vieux rêve impérial, seule la France est piégée parce que seule elle s'y voit contrainte de tourner le dos à son histoire et à sa vocation ; les autres pays se laissent seulement prendre en otage, obnubilés qu'ils sont par quelques appâts financiers immédiats. Il est d'autant plus étonnant que nous en soyons venus là en quelque sorte par entraînement, que pendant dix ans, de 1959 à 1969, nous avions su montrer combien une Europe des Etats - telle que la définissait le traité de Rome - était la seule capable d'avoir la présence et le poids que revendiquent à tort les partisans d'une Europe abolissant les Etats, les souverainetés, et jusqu'aux langues ayant fait le génie de chaque peuple.
L'échec de l'euro n'a pas besoin d'être annoncé ; il est déjà patent. Or cette monnaie unique, que nous avons accepté de substituer au risque déjà grand d'une monnaie commune programmée sous la présidence de Georges Pompidou, est destinée à être le véritable élément fédérateur de l'Europe telle que la souhaite notre partenaire germanique auquel François Mitterrand pensait, bien à tort, avoir joué un bon tour en le privant de son mark fétiche. Les perturbations qui vont suivre son cours forcé sont imprévisibles, mais il fort à parier qu'on leur apportera les solutions habituelles, lesquelles consisteront à s'entêter. Le principe de précaution, dont on nous rebat les oreilles en maints domaines, aurait commandé de prévoir l'éventuelle nécessité de pouvoir faire marche arrière en cas de catastrophe ; mais le principe de précaution a toujours été, non seulement inconnu des " constructeurs " de l'Europe, mais, dans la mesure où il était connu, considéré comme…dangereux . Ainsi procèdent toujours les idéologies. L'Europe n'est pas considérée comme une politique, mais comme une fatalité. Le moteur véritable n'en repose donc pas sur les succès, mais les échecs.
Plutôt qu'une préface, je voudrais que l'on considère ces quelques pages comme une introduction. Je ne suis pas là pour vous raconter, ou vous résumer ce que vous allez lire. Charles Xavier Durand nous parle d'une guerre de velours ; à vrai dire, c'est un velours à crin, mais c'est une vraie guerre, ignorée de la plupart de ceux qui la subissent. Cet ouvrage n'est pas seul. L'auteur lui promet des suites, d'une part, et d'autre part il existe déjà beaucoup d'autres avertissements. Mais comment faire pour être entendu, non des peuples qui se méfient naturellement, mais des " élites " qui perpétuent l'éternelle trahison des clercs ? L'auteur montre qu'on n'a jamais tant parlé de démocratie, et qu'elle n'a jamais été plus irréelle, ou virtuelle, on ne sait plus que dire. A vrai dire, une sorte de fascisme, tant décrié dans les discours, et peut-être bien plus dangereux que tous ceux qui l'ont précédé, s'insinue dans le néo-progressisme des nouvelles technologies et du so called mondialisme, lequel n'est qu'une américanisation insidieuse de la planète, qui de toute façon finira mal - mais risque bien de nous entraîner avec elle - comme toutes les entreprises prométhéennes de l'histoire heureusement inachevée.
Ainsi que l'écrit Charles Xavier Durand, " si l'Union européenne veut ressembler aux Etats-Unis, les moyens qu'elle utilise pour susciter l'adhésion au projet européen ne ressemblent en rien à ceux qui sont utilisés aux Etats-Unis pour susciter l'adhésion des masses à la nation américaine. A l'opposé de ce qu'on voit dans ce pays où le patriotisme est constamment renforcé, l'idéologie européenne travaille, semble-t-il, à détruire le patriotisme. En France, les grandes heures du pays sont oubliées et c'est le cas ailleurs aussi, la plupart du temps. Presque partout mais peut-être plus particulièrement en France, le citoyen est mis en demeure de batte sa coulpe. A la moindre occasion, des soupçons de racisme et de chauvinisme pèsent sur lui. " Amusant si l'one st cynique, triste si l'on est morose : où le racisme et le chauvinisme sont-il plus criants que dans l'orgueil américain, qui ne dérange en rien, et que ne dérange en rien, sa mentalité puritaine - en regard de quoi nos vieilles mentalités catholiques, même passablement touneboulées, manifestent une enviable liberté d'esprit ?
Cette Europe telle qu'on la construit, qu'on en soit conscient ou non, ne relève pas de la post-histoire mais de la post-démocratie, portée aux nues par d'éminents démocrates, ou qui se croient tels. L'ouvrage que voici tente de remettre les pendules à l'heure, d'éclairer les rouages d'un système dangereusement livré à lui-même, et imposé à des peuples qu'on ne consulte plus par crainte qu'ils ne se méprennent. Souvenons-nous toujours qu'en dépit des propagandes intéressées qui en faussent l'inspiration et le sens, la souveraineté des peuples est le seul moyen connu à ce jour d'assurer un minimum d'égalité entre puissances inégales.
n

 

Ce texte constitue la préface de l'ouvrage de notre ami et collaborateur Charles Xavier Durand, ouvrage intitulé " La nouvelle guerre contre l'intelligence " et paru aux éditions François-Xavier de Guibert.