Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

             "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Gloire à Vauban

 

 

par François-Marin Fleutot

  

Par ici nous aimons bien les commémorations. D’ici, de France, nous aurions mille et une fois par jour des raisons de saluer la mémoire d’un tel ou d’une telle tant notre pays est riche de son histoire. Cela épuiserait sans doute notre quotidien mais quel avantage pour notre intellect que de rencontrer ainsi les siècles. Tenez en 2007, il n’y a pas si longtemps, nombreux en France, pour saluer la mémoire de Sébastien le Prestre, firent voyages, colloques et visite d’expositions.

Monsieur de Vauban, Sébastien le Prestre de Vauban (1633 – 1707), maréchal de France en 1703, n’est point issu d’une quelconque Grande Ecole et encore moins d’un des Grands Corps de l’Etat, cette gangrène moderne qui n’a souvent de nom que la petitesse et la lâcheté. Venu de ses terres, (de bien modestes terres) aux confins de la Bourgogne (Saint-Léger-de-Foucherest), il se mit au service du Roi. A lire ses écrits je ne suis point sûr qu’il se mit aux services du Roi ! J’ai tendance à le voir au service des Français et de la France. N’écrivait-il pas 26 avril 1697 dans une lettre au marquis de Cavoye « Je suis un peu têtu et opiniâtre quand je crois avoir raison. J’aime réellement et de fait la personne du roi, parce que le devoir m’y oblige, mais incomparablement plus parce que c’est mon bienfaiteur qui a toujours eu de la bonté pour moi, aussi en ai-je une reconnaissance parfaite à qui, ne plaise à Dieu, il ne manquera jamais rien. J’aime ma Patrie à la folie étant persuadé que tout citoyen doit l’aimer et faire tout pour elle, ces deux raisons qui reviennent à la même ». Et encore à Louvois en 1671, « Je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le genre humain ensemble »

D’ailleurs, mais nous l’avons oublié, ses premiers engagements furent dans l’opposition avec Louis II de Bourbon, 4e prince de Condé lors de la Fronde des Princes. Comme nombre des grands serviteurs de la France et de son roi ce fut d’abord de ce côté qu’il chercha ses marques. Ô bien sûr ce n’est pas d’aujourd’hui que notre pays a quelques problèmes et c’est sans doute pour cela que, bien naturellement, nous nous tournons vers l’opposition. L’intelligence des politiques, des hommes d’Etat, de ce grand siècle que fut le XVIIe étonnerait presque devant la banalité du notre. Mais pour qu’un Condé, un Vauban, un Turenne se rallient et en viennent à servir leur Roi il faut que celui-ci soit exception et ce fut le cas de ce jeune prince qu’était alors Louis XIV. On a dit, et on dira encore, j’en suis certain, beaucoup sur celui-ci. Mais si l’on lit l’histoire de son temps on se dit quelle richesse d’homme et ce dans tous les domaines. L’intelligence du pouvoir est de s’allier les meilleurs. Un peu comme le général de Gaulle avait su rallier André Malraux et Georges Bernanos, et bien d’autres, pour les mettre au service de la France et non à son service. Le XVIIe n’était pas plus étranger que notre temps aux ambitions personnelles ! La grande différence, l’immense différence était que l’on ne pouvait servir la France et les Français sans être au service de son roi, de la longue lignée des rois. L’ambition baîllonnée par l’histoire. Le roi n’est aussi qu’un numéro d’ordre dans la lignée. S’il est de son temps, il n’est que celui qui succède et qui prépare l’avenir pour celui qui vient. S’allier les meilleurs devient évidemment une nécessité ; la grandeur d’un roi n’est que sa capacité à appeler les meilleurs. Louis XIV le sut !

Revenons à monsieur de Vauban. A l’origine rien ne le destinait à devenir, pour Louis XIV et pour ses contemporains, un ingénieur des armées, un bâtisseur, un homme d'action et, plus encore, l'homme de guerre que le roi couvrit d'honneurs. Car malgré le mépris d’un Saint Simon qui le qualifiait de « petit gentilhomme de campagne, tout au plus » on ne peut que constater que Vauban ne fut pas seulement l’homme des forteresses mais aussi un infatigable arpenteur de notre pays. Qu’il ne fut pas seulement cet éternel voyageur (il conçut pour cela une basterne, une chaise à porteur tirée par des mulets où il pouvait travailler sans subir les secousses des chemins) mais aussi un grand réformateur. Allons, osons un grand « révolutionnaire » qui ne fut pas, malheureusement, écouté. Mais sa révolution ne fut pas aussi stupide que celle à laquelle mes contemporains vouent une adoration obligée. Elle ne coupa aucune tête ni ne mit la France à feu et à sang. Vauban chercha sans cesse à comprendre les mauvaisetés de son temps et les remèdes que l’on pouvait y apporter.

               Statue de Vauban à Saint-Léger Vauban (89)

Le Vauban que tous connaissent est celui des ses architectures. L’art d’assiéger les villes, la poliorcétique, devient pour lui en ce siècle de guerre, l’art de la guerre. Entre 1667 et 1707, il reconstruit la France des frontières. A la suite de son roi et grâce à la politique économique de Colbert il conçoit pour le royaume de France « une ceinture de fer » dans une conception bien simple de son pays « toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers ; c’est là où elle doit se proposer d’établir ses bornes par les voies légitimes selon le temps et les occasions ». Nous sommes loin des conceptions impérialistes défendues par la France du XIXe et son échec au XXe siècle. Vauban est le responsable de l'amélioration des fortifications d'environ 300 villes. Il dirigera lui-même  la création de 37 nouvelles forteresses, dont la plus extraordinaire est la forteresse du Mont Dauphin commencé en 1693.

Et pourtant il ne fut pas un serviteur servile de son roi. En pleine gloire, il ose écrire que celui-ci se trompe et que la Révocation de l’édit de Nantes (Mémoire sur les huguenots 1689) a plus appauvri le pays et conforté les puissances étrangères qu’apporté un quelconque bienfait. Sa critique est plus subtile qu’on ne le dit généralement. Il ne défend en rien les Réformés et leur religion, il constate simplement que leur exclusion du royaume de France n’a apporté que malheurs. Mais il n’avait pas face à lui un bon Louis XVI qui sut abolir le servage en ces domaines pour montrer l’exemple (et ce bien avant la nuit du 4 août) il avait en face de lui un roi vieillissant que l’église romaine voulait excommunier pour son remariage secret… Quand la politique subit les lois conjugales, elle ne donne jamais rien de bon.

Dans de nombreux écrits il nous montre la France de Louis XIV dans sa réalité. Il la connaît, elle n’est jamais chez lui que livresque ou que supputations ! « La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus m’ayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois et de plusieurs façons la plus grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, et tantôt en compagnie de quelques ingénieurs, j’ai souvent occasion de donner carrière à mes réflexions, et de remarquer le bon et le mauvais état des pays, d’en examiner l’état et la situation et celui des peuples dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion, m’a donné lieu d’en rechercher les causes » (Dîme royale). Il est l’homme qui fond la statistique. Mais pas la statistique telle que nous l’employons aujourd’hui pour justifier n’importe quoi. Non, le comptage des biens et des personnes alimente sa réflexion. Comme dans ses fabrications architecturales, urbanistiques, ses œuvres de papier témoignent de sa véritable « obsession ». Il conçoit même, et quelle modernité celle-la, que le bien public, que l’intérêt général, peuvent être supérieurs à l’uniformité du royaume. Ajoutant que si les deux ne sont plus compatibles, l’intérêt général peut primer sur l’intérêt du royaume. Il n’y a pas de bonne Nation, de bon Pays qui n’ait comme premier souci le bonheur de ses peuples. Pas facile alors de jongler avec les deux tendances, et pourtant c’est bien cela la Politique.

Rien ne semble lui échapper, il ose (et l’on comprend mieux l’attitude d’un Saint Simon a son égard) s’attaquer à la noblesse (il en est). Dans son mémoire « Idée d’une excellente noblesse et des moyens de la distinguer par les Générations », il souhaite que les nobles quittent la Cour pour le service des armes, évidemment, mais aussi pour qu’ils se consacrent à leurs domaines et les mettent en valeur… Ainsi le bonhomme va écrire maintes et maintes mémoires, remontrances etc, sur des sujets aussi divers que ses intérêts. Sur la bonne utilisation des cochons « Cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps ». C’est un traité économique, destiné à adoucir les rudesses de la vie quotidienne des sujets du roi, trop souvent victimes de la disette ; calculs statistiques à l'appui sur dix-sept pages, il démontre qu’après 16 générations de cochons, « il est certain qu’il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment ».

Il pense la guerre de course, le remplacement du mousquet par le fusil, le remplacement de la pique par la baïonnette, etc. Toutes ses idées, propositions sont fondées sur la pratique. L’ingénieur maréchal a pendant toute sa vie cherché à résoudre et à améliorer les situations concrètes des hommes. On est saisi par la multitude de ses aptitudes, de ses centres d’intérêt, de ses raisonnements. Certains veulent voir en lui un précurseur des Encyclopédistes. Quelle erreur ! Nombre d’écrivains du XVIIe, il est vrai oubliés aujourd’hui, ont été tenaillés par le concret, la vérité. Un Cyrano de Bergerac, un Gassendi méritent mieux que ce que nous retenons d’eux aujourd’hui.

Vauban participe de ces courants d’idées qui parcourent les temps, pour améliorer le sort des plus humbles. C’est dans son mémoire sur « Description géographique de l'élection de Vézelay » qu’il envisage la réforme de l’impôt. Ainsi, dès 1694, il présentait un Projet de capitation. Son idée est toute de simplicité : prélever le « vingtième », sans exemption des revenus. Il se différencie d’un impôt basé uniquement sur le foncier, sur le bétail, sur les revenus des arts et métiers, sur les maisons des villes et des bourgs. Il ne le conçoit que payé par tous, curés, nobles, marchands, producteurs, etc. Quelle révolution dans ses temps où les Etats (noblesse, clergé, tiers) dominaient la société. Il prohibait la taille, « tombée dans une telle corruption que les anges du ciel ne pourraient venir à bout de la corriger ». Dans ce projet, « l’impôt doit être imposé sur toutes les natures de biens qui peuvent produire du revenu, et non sur les différents étages des qualités ni sur le nombre des personnes, parce que la qualité n’est pas ce qui fait l’abondance, non plus que l’égalité des richesses, et que le menu peuple est accablé de tailles, de gabelles, d’aides et de mille autres impôts, et encore plus de la famine qu’ils ont soufferte l’année dernière, qui a achevé de les épuiser ». En effet, la contribution majeure de Vauban à la réforme des impôts est la publication de son mémoire, intitulé Projet d'une dîme royale (1707). Il y propose de remplacer tous les impôts existants par un seul et unique impôt de dix pour cent sur tous les revenus, sans exemption, même ceux du roi. Il va même jusqu’à envisager que cette fiscalité soit basée sur une répartition en classes fiscales. L'impôt devant être mis au service de la société et par conséquent de l’État. Saint-Simon relata l’évènement : Le livre de Vauban fit grand bruit, goûté, loué, admiré du public, blâmé et détesté des financiers, abhorré des ministres dont il alluma la colère. Le chevalier de Pontchartrain surtout en fit un vacarme sans garder aucune mesure et Chamillart oublia sa douceur et sa modération. Les magistrats des finances tempêtèrent et l’orage fut porté jusqu’à un tel excès que, si on les avait crus, le maréchal aurait été mis à la Bastille et son livre entre les mains du bourreau ». Le 14 février 1707, le Conseil privé du roi condamna l’ouvrage, accusé de contenir « plusieurs choses contraires à l’ordre et à l’usage du royaume ». Le roi ordonna d’en mettre les exemplaires au pilon et défendait aux libraires de le vendre.

Contrairement à la légende, il n’est point le seul de son temps à envisager les réformes dont le royaume a besoin. Le grand mouvement des analystes précurseurs est en marche. Un Boisguilbert , un Melon, un Cantillon envisagent eux aussi une autre société économique. Ils sont sans doute les annonciateurs du libéralisme mais comme ce mot et ses concepts ont tellement changé de sens aujourd’hui il est difficile de l’employer pour ce courant d’idées sans être obligé de tout expliquer et de dénaturer leur pensée.

 Pendant ces années, il se fit homme de plume. Il écrivit ses Oisivetés ou ramas de plusieurs sujets à ma façon. En quelques dizaines de mémoires manuscrits (3850 pages manuscrites) il consigne ses observations, ses réflexions, ses projets, témoignant d’une curiosité insatiable et universelle. Une note de Vauban, en date du 4 mai 1701, envisage même un second volume « Faire un deuxième volume en conséquence du premier et y insérer le mémoire des colonies avec la carte et celui de la navigation des rivières avec des figures de far et d’escluses calculées ; y ajouter une pensée sur la réduction des poids et mesures en une seule et unique qui fut d’usage partout le Royaume. »

Vauban, urbaniste, statisticien, économiste, agronome, mais aussi fantassin, artilleur, maçon, ingénieur des poudres et salpêtres, des mines et des ponts et chaussées, hydrographe, topographe, cartographe, réformateur de l’armée fut aussi un précurseur dans sa conception de l’Etat. Pour lui, il doit être le protecteur des biens, des personnes. Il veut lutter contre la misère, la corruption, l’incompétence, le mépris du service « public »…

En 1707, épuisé, il meurt le 30 mars à Paris. Juste avant il écrit : « Après avoir parlé des affaires du roi, j’ose présumer qu’il me sera permis de parler de moi pour la première fois de ma vie. Je suis présentement dans la soixante-treizième année de mon âge, chargé de cinquante-deux ans de service, et surchargé de cinquante sièges considérables et de près de quarante années de voyages et visites continuelles à l’occasion des places et de la frontière, ce qui m’a attiré beaucoup de peines et de fatigues de l’esprit et du corps, car il n’y a eu été ni hiver pour moi. Or, il est impossible que la vie d’un homme qui a soutenu tout cela ne soit fort usée, et c’est que je ne sens que trop, notamment depuis que le mauvais rhume qui me tourmente depuis quarante ans s'est accru et devient de jour en jour plus fâcheux par sa continuité ; d’ailleurs la vue me baisse et l’oreille me devient dure, bien que j’ai la tête aussi bonne que jamais. Je me sens tomber et fort affaibli par rapport à ce que je me suis vu autrefois ».

Le « bon français » comme Louis XIV aimait à l’appeler n’est pas mort en disgrâce. Le roi parla de lui  « avec beaucoup d’estime et d’amitié… je perds un homme fort affectionné à ma personne et à l’État ».

Fontenelle fit son éloge funèbre : « Quoique son emploi ne l’engageât qu’à travailler à la sûreté des frontières, son amour pour le bien public lui faisait porter des vues sur les moyens d’augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avait une curiosité, dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. Il s’informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu’elles rapportaient, de leur nombre, de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains, détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand Art de gouverner ».n

 Cet article paraîtra dans le numéro 5 de Libres.