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RICHELIEU ou " la violence légitime de l'Etat "

 

par Raphaël Dargent

 

 

Le peuple blâme quelquefois ce qui est

le plus utile et même nécessaire.
Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu.

 

Lorsqu'il s'agit d'évoquer la haute stature du cardinal de Richelieu, les Français se représentent un personnage austère, fourbe, impitoyable ; chacun en reste à la figure qu'en a tracé notre bon Alexandre Dumas dans " Les trois mousquetaires ", figure maintes fois déclinée au cinéma où les films de cape et d'épée se plaisent à présenter une Anne d'Autriche et un Gaston d'Orléans, sympathiques bien que (ou alors est-ce pour cela ?) frivoles, débauchés ou comploteurs. Patin, déjà, que cite Sainte-beuve dans ses " Causeries du Lundi ", qualifiait Richelieu de " Jupiter massacreur ". Pourtant, si Richelieu fut certes machiavélique, autoritaire, impitoyable, il le fut toujours au service de son Roi, c'est-à-dire de l'Etat, unique préoccupation de ses jours. Si " l'homme en rouge ", comme l'appelle Roland Mousnier dans la magistrale biographie qu'il lui a consacrée, ne fut guère populaire, laissant aux autres le soin de bercer le peuple d'illusions, il fut bien mieux : courageux, pragmatique, efficace, toutes qualités rares qui font l'homme d'Etat.
A tel point que s'il fallait absolument le rapprocher d'un autre personnage historique, c'est sans doute de Louis XI, " l'universelle araigne ", qu'on devrait le faire. Comme Louis XI, mais peut-être davantage encore, il incarne " la violence légitime de l'Etat ", la violence sans laquelle il n'est point d'ordre possible, c'est-à-dire, n'en déplaise aux anarchistes et autres nihilistes qui peuplent notre temps, point de liberté possible.

L'homme du Roi, l'homme d'Etat

" Quand ce ne serait que pour avoir inventé Richelieu, Concini ne devrait pas passer pour un si mauvais homme " a écrit Jacques Bainville. Au départ de la carrière d'Armand Jean du Plessis, né à Paris en 1585, évêque de Luçon en 1606, il y a en effet le favori de Marie de Médicis, Concino Concini, maréchal d'Ancre, véritable comploteur, et véritable premier Ministre de la France depuis 1611. En ce temps-là, la petite politique l'emporte déjà sur la grande, les bruits de couloir et les intrigues d'arrière-cours l'emportent déjà sur l'intérêt supérieur de l'Etat. Ainsi, après avoir, forte des conseils de Concini, nommé Richelieu secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères et à la Guerre en 1616, c'est elle, la Reine mère, qui cherchera plus tard, lors de la fameuse Journée des Dupes du 11 novembre 1630, à l'éloigner du Roi, pour mieux manœuvrer ce dernier. Constante décidément de la politique : en l'absence du Grand Homme, celle-ci ne quitte pas son plus bas niveau, celui du marécage politicien, celui des rivalités personnelles et des ambitions dérisoires. Lassé de toutes ces intrigues, le jeune Louis XIII décidera de remplir enfin son rôle de roi, c'est-à-dire de reprendre en main les affaires de l'Etat, et pour ce, de faire passer à la trappe l'étranger Concini qu'il fait assassiner, et sa propre mère qu'il pousse à l'exil. Richelieu, éloigné bien malgré lui du pouvoir, attend son heure et c'est Charles Albert de Luynes, connétable de France, qui gouverne la France jusqu'en 1624. Décidé à servir son Roi, Richelieu cherche à le réconcilier avec sa mère, tentative aussi pour lui de revenir en grâce ; en 1622, il obtient le chapeau de Cardinal, en 1624 il entre enfin au Conseil du Roi. Conscient de ses grandes qualités, Louis XIII fera bien vite de lui son principal ministre.
Il s'agira alors pour le Cardinal de " ruiner le parti huguenot " en tant que puissance politique et militaire, en tant qu' Etat dans l'Etat , de" rabaisser l'orgueil des Grands " qui prétendent gouverner la plupart des provinces et jouer dans l'Etat un rôle qui ne leur appartient pas, de" relever le nom du Roi dans les nations étrangères " en s'opposant principalement à la plus puissante d'entre elles, l'Espagne.
Ainsi Richelieu n'hésite-t-il pas à braver les Grands, interdisant les duels ( 4000 morts tout de même entre 1589 et 1607 !) , condamnant à mort le Maréchal de Montmorency, qui souleve le Languedoc, déjouant la conjuration de Cinq-Mars contre Louis XIII dont il trahit l'amitié afin d'installer Gaston d'Orléans au pouvoir et de faire la paix avec l'Espagne. Cinq-Mars dont Vigny fait un héros du désenchantement et qui n'est peut-être qu'un traître ordinaire.
Dans toutes ces affaires, jamais le Cardinal n'en fait qu'à sa tête, quoiqu'en dise la légende; au contraire : sans l'avis du roi, il ne peut rien, le sait, et partant le consulte toujours. C'est pourquoi, lui-même peut dire qu'il lui estt " plus difficile de conquérir les quatre pieds carrés du cabinet du Roi que de remporter des victoires sur les champs de bataille ".

Contre l'Etat dans l'Etat : la digue de La Rochelle


Lorsque Henri IV promulgue l'Edit de Nantes en 1598, au terme duquel les protestants se voient entre autre accorder des places de sûreté, c'est-à-dire en quelque sorte des villes-refuges, c'est dans l'unique souci d'en finir avec les guerres civiles et d'assurer la concorde et la paix intérieures, sans lesquelles il ne peut y avoir de politique de grandeur possible. Pourtant, vingt ans plus tard, force est de constater qu'il y a loin des voeux à la réalité : les protestants représentent alors un véritable " Etat dans l'Etat ", ce qui est insupportable au Roi, et plus encore à son premier serviteur. Le drame se jouera à La Rochelle.

La ville portuaire est quasiment devenue la capitale du protestantisme français, et les liens étroits qu'entretiennent les Anglais avec elle n'ont en réalité qu'une seule finalité : celle d'empêcher la France de devenir une puissance maritime.
Face à la volonté gouvernementale de reprise en main, et pour " protéger " les Rochelais, la flotte anglaise, commandée par le duc de Buckingham, débarque en 1627 sur l'île de Ré, l'île faisant alors office, au mieux d'avant-poste, au pire de tête de pont. Il y a menace. L'intérêt de la France est en jeu. Il faut mettre bon ordre à ce qui ressemble de plus en plus à une trahison. Richelieu prend alors en partie sur sa cassette personnelle pour rassembler une armée de 20 000 hommes et chasser les Anglais de l'île. Le 27 juin 1627, commence le fameux siège de La Rochelle. On raconte que Richelieu s'inspira pour ce haut fait du siège de Tyr que réalisa Alexandre. Allez savoir. Entre l'image idéalisée mais symbolique qu'immortalisera le peintre Henri Motte, celle qui représente un Cardinal cuirassé et botté fièrement planté sur la digue longue de 1500 m et haute de 20m qui ferme l'entrée du port à la flotte anglaise, et les récits des malheurs des Rochelais, victimes alors d'un blocus absolu qui les affame, les réduisant pour survivre à manger ce qu'ils trouvent encore de vivant, rats, chats, chiens, et jusqu'à leurs propres morts, notre choix est fait. Quoi ! fallait-il donc que la France s'effaçât pour que La Rochelle vive ? Le 28 octobre 1628, la ville capitule donc, exsangue. De ses 28 000 habitants, seuls 5500 ont survécus. Mais l'Etat a repris tous ses droits, le culte catholique est rétabli, la municipalité locale supprimée, les fortifications rasées. La France peut repartir de l'avant. Louis XIII et le Cardinal font d'ailleurs preuve de mansuétude et de pardon, l'Edit de Grâce signé à Alès en 1629 en témoigne, preuve s'il en fallait que ce qui importe à Richelieu n'est pas tant de maintenir l'unité religieuse de la France que d'asseoir l'autorité de l'Etat.

Contre l'Empire : de Corbie à Rocroi

Sur fond de Guerre de Trente ans, c'est Richelieu qui va définir la politique étrangère de la France, une politique qu'il veut ambitieuse, de grande puissance, à l'échelle de toute l'Europe.
En l'absence d'amiral de France, il devient le maître incontesté de la navigation et lance une ambitieuse politique de défense des côtes, de présence sur mer et d'expansion outre-mer, ce qui , on l'a dit, inquiète les Anglais.
Il privilégie toujours les intérêts politiques aux intérêts religieux. Face aux prétentions hégémoniques de l'Espagne, de plus en plus menaçante, il choisit l'alliance avec certains Etats protestants, au grand dam et à la grande colère de la Reine mère et des Grands du royaume. Merveilleux sens politique pourtant, comparable à celui qu'eut François 1er lorsqu'il n'hésita pas à s'allier, dans une alliance de revers qui deviendra une logique récurrente de la politique française, au Grand Turc contre les prétentions impériales de Charles Quint. Partisan d'abord d'une politique de " guerre couverte ", consistant à intervenir indirectement en Europe, il doit se résoudre en 1635 à déclarer la guerre à l'Espagne. Notre pays est d'abord assailli de toutes parts, et tout semble compromis, à tel point que l'armée espagnole pénètre jusqu'à Corbie, à 120 kilomètres de Paris. Louis XIII et Richelieu prennent alors personnellement la direction des opérations depuis Compiègne et l'assaut espagnol s'essouffle. Cette guerre mènera à la grande victoire de Rocroi, que remportera le duc d'Enghien le 19 mai 1643, victoire que ne verra plus le Cardinal alors disparu, mais dont il aura été le principal artisan. " Envahie en 1636, la France, en 1642, avait avancé d'un large pas vers ses frontières historiques du Rhin et des Pyrénées. " résume Bainville. Les Traités de Westphalie de 1648 couronneront la politique de Richelieu, une politique qu'on qualifia " des libertés germaniques ", parce-qu'elle voulait éviter que l'Empire ne se réunisse " en un seul corps ". Alors, si la guerre est certes impopulaire, les impôts nécessaires à son financement étant toujours plus lourds et toujours plus nombreux, elle sera cependant gagnée et permettra ainsi à la France de jeter les bases de son rayonnement futur.

La raison d'Etat, une " raison d'enfer " ?


La raison d'Etat est-elle , comme l'affirment les opposants à la politique de Richelieu, une " raison d'enfer "? " Qui a la force a souvent la raison en matière d'Etat, et celui qui est faible peut difficilement s'exempter d'avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde. ". Ainsi Richelieu résume-t-il sa philosophie politique. C'est la raison d'Etat qui le mène, lui le Cardinal, à s'allier aux protestants d'Allemagne, de Hollande ou de Scandinavie pour desserrer l'étau espagnol. Il faut un bien grand sens de l'Etat tout de même pour pouvoir à la fois lutter contre les protestants à l'intérieur afin d'assurer l'ordre, et s'allier avec eux à l'extérieur pour défendre les intérêts européens de la France.
Alors, bien sûr, ce souci de l'ordre à imposer, de l'autorité à restaurer, amène les esprits superficiels à comparer le Cardinal à un dictateur. Gravissime erreur. C'est oublier que la France, c'est l'Etat. C'est oublier que sans vigilance, sans autorité à la tête de l'Etat, tout ce qui a été fait peut se défaire. " L'Etat n'a pas d'immortalité, son salut c'est maintenant ou jamais. " a écrit Richelieu. L'Etat ne doit certes pas être un Moloch auquel tout, individu et liberté, peut être sacrifié. Mais il reste le seul garant de l'unité et de l'ordre, du droit et de la liberté. Pour qu'il y ait un Etat de droit, éternelle référence de nos chers droits-de-l'hommistes, encore faut-il qu'il y ait un Etat. Sans " la violence légitime de l'Etat ", dont parle Max Weber, c'est la violence tout court - celle de l'anarchie - qui se déchaîne.

La leçon de politique française

Le Grand Siècle français, le XVIIème, c'est sans conteste à Richelieu qu'on le doit. Encore une fois, nul autre que Bainville ne résume mieux l'œuvre du Cardinal: " Ce qu'ils [Louis XIII et Richelieu] avaient demandé à la France pendant près de vingt ans, c'était un effort considérable de discipline, d'organisation, d'argent même ; Richelieu, appuyé sur la roi, avait exercé une véritable dictature que le peuple français avait supportée impatiemment, mais sans laquelle l'oeuvre nationale eût été impossible. " Le cardinal de Richelieu meurt le 4 décembre 1642. Sa politique place la France au premier rang.

Je songe au buste du Cardinal qui siégeait sur le bureau de Maurras, qui l'avait pour modèle. Siri dans ses " Anecdotes du ministère du Cardinal de Richelieu et du règne de Louis XIII " lui décerne, pour sa part, le titre de " Tibère de (son) siècle ". Encore aujourd'hui, Richelieu continue de susciter l'admiration d'un petit nombre d'esprits français, car il en reste.
Lutter contre les féodalités toujours renaissantes, affermir l'autorité de l'Etat, affirmer la place de la France dans le monde par une grande politique étrangère, tel était le credo de Richelieu, et tel est son héritage politique, celui de toute politique française digne de ce nom.
A l'heure où le pays s'effiloche, la leçon doit être méditée. Une fois de plus, l'homme manque à l'Etat, l'homme d'Etat manque à la France. Où es-tu Richelieu ?
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