RICHELIEU ou " la violence légitime de l'Etat "
Le
peuple blâme quelquefois ce qui est
le plus utile et même
nécessaire.
Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu.
Lorsqu'il
s'agit d'évoquer la haute stature du cardinal de Richelieu, les
Français se représentent un personnage austère, fourbe,
impitoyable ; chacun en reste à la figure qu'en a tracé
notre bon Alexandre Dumas dans " Les trois mousquetaires ",
figure maintes fois déclinée au cinéma où
les films de cape et d'épée se plaisent à présenter
une Anne d'Autriche et un Gaston d'Orléans, sympathiques bien que
(ou alors est-ce pour cela ?) frivoles, débauchés ou comploteurs.
Patin, déjà, que cite Sainte-beuve dans ses " Causeries
du Lundi ", qualifiait Richelieu de " Jupiter massacreur ".
Pourtant, si Richelieu fut certes machiavélique, autoritaire, impitoyable,
il le fut toujours au service de son Roi, c'est-à-dire de l'Etat,
unique préoccupation de ses jours. Si " l'homme en rouge ",
comme l'appelle Roland Mousnier dans la magistrale biographie qu'il lui
a consacrée, ne fut guère populaire, laissant aux autres
le soin de bercer le peuple d'illusions, il fut bien mieux : courageux,
pragmatique, efficace, toutes qualités rares qui font l'homme d'Etat.
A tel point que s'il fallait absolument le rapprocher d'un autre personnage
historique, c'est sans doute de Louis XI, " l'universelle araigne
", qu'on devrait le faire. Comme Louis XI, mais peut-être davantage
encore, il incarne " la violence légitime de l'Etat ",
la violence sans laquelle il n'est point d'ordre possible, c'est-à-dire,
n'en déplaise aux anarchistes et autres nihilistes qui peuplent
notre temps, point de liberté possible.
L'homme
du Roi, l'homme d'Etat
" Quand ce ne serait que pour avoir inventé Richelieu, Concini
ne devrait pas passer pour un si mauvais homme " a écrit Jacques
Bainville. Au départ de la carrière d'Armand Jean du Plessis,
né à Paris en 1585, évêque de Luçon
en 1606, il y a en effet le favori de Marie de Médicis, Concino
Concini, maréchal d'Ancre, véritable comploteur, et véritable
premier Ministre de la France depuis 1611. En ce temps-là, la petite
politique l'emporte déjà sur la grande, les bruits de couloir
et les intrigues d'arrière-cours l'emportent déjà
sur l'intérêt supérieur de l'Etat. Ainsi, après
avoir, forte des conseils de Concini, nommé Richelieu secrétaire
d'Etat aux Affaires étrangères et à la Guerre en
1616, c'est elle, la Reine mère, qui cherchera plus tard, lors
de la fameuse Journée des Dupes du 11 novembre 1630, à l'éloigner
du Roi, pour mieux manuvrer ce dernier. Constante décidément
de la politique : en l'absence du Grand Homme, celle-ci ne quitte pas
son plus bas niveau, celui du marécage politicien, celui des rivalités
personnelles et des ambitions dérisoires. Lassé de toutes
ces intrigues, le jeune Louis XIII décidera de remplir enfin son
rôle de roi, c'est-à-dire de reprendre en main les affaires
de l'Etat, et pour ce, de faire passer à la trappe l'étranger
Concini qu'il fait assassiner, et sa propre mère qu'il pousse à
l'exil. Richelieu, éloigné bien malgré lui du pouvoir,
attend son heure et c'est Charles Albert de Luynes, connétable
de France, qui gouverne la France jusqu'en 1624. Décidé
à servir son Roi, Richelieu cherche à le réconcilier
avec sa mère, tentative aussi pour lui de revenir en grâce
; en 1622, il obtient le chapeau de Cardinal, en 1624 il entre enfin au
Conseil du Roi. Conscient de ses grandes qualités, Louis XIII fera
bien vite de lui son principal ministre.
Il s'agira alors pour le Cardinal de " ruiner le parti huguenot "
en tant que puissance politique et militaire, en tant qu' Etat dans l'Etat
, de" rabaisser l'orgueil des Grands " qui prétendent
gouverner la plupart des provinces et jouer dans l'Etat un rôle
qui ne leur appartient pas, de" relever le nom du Roi dans les nations
étrangères " en s'opposant principalement à
la plus puissante d'entre elles, l'Espagne.
Ainsi Richelieu n'hésite-t-il pas à braver les Grands, interdisant
les duels ( 4000 morts tout de même entre 1589 et 1607 !) , condamnant
à mort le Maréchal de Montmorency, qui souleve le Languedoc,
déjouant la conjuration de Cinq-Mars contre Louis XIII dont il
trahit l'amitié afin d'installer Gaston d'Orléans au pouvoir
et de faire la paix avec l'Espagne. Cinq-Mars dont Vigny fait un héros
du désenchantement et qui n'est peut-être qu'un traître
ordinaire.
Dans toutes ces affaires, jamais le Cardinal n'en fait qu'à sa
tête, quoiqu'en dise la légende; au contraire : sans l'avis
du roi, il ne peut rien, le sait, et partant le consulte toujours. C'est
pourquoi, lui-même peut dire qu'il lui estt " plus difficile
de conquérir les quatre pieds carrés du cabinet du Roi que
de remporter des victoires sur les champs de bataille ".
Contre
l'Etat dans l'Etat : la digue de La Rochelle
Lorsque Henri IV promulgue l'Edit de Nantes en 1598, au terme duquel les
protestants se voient entre autre accorder des places de sûreté,
c'est-à-dire en quelque sorte des villes-refuges, c'est dans l'unique
souci d'en finir avec les guerres civiles et d'assurer la concorde et
la paix intérieures, sans lesquelles il ne peut y avoir de politique
de grandeur possible. Pourtant, vingt ans plus tard, force est de constater
qu'il y a loin des voeux à la réalité : les protestants
représentent alors un véritable " Etat dans l'Etat
", ce qui est insupportable au Roi, et plus encore à son premier
serviteur. Le drame se jouera à La Rochelle.
La
ville portuaire est quasiment devenue la capitale du protestantisme français,
et les liens étroits qu'entretiennent les Anglais avec elle n'ont
en réalité qu'une seule finalité : celle d'empêcher
la France de devenir une puissance maritime.
Face à la volonté gouvernementale de reprise en main, et
pour " protéger " les Rochelais, la flotte anglaise,
commandée par le duc de Buckingham, débarque en 1627 sur
l'île de Ré, l'île faisant alors office, au mieux d'avant-poste,
au pire de tête de pont. Il y a menace. L'intérêt de
la France est en jeu. Il faut mettre bon ordre à ce qui ressemble
de plus en plus à une trahison. Richelieu prend alors en partie
sur sa cassette personnelle pour rassembler une armée de 20 000
hommes et chasser les Anglais de l'île. Le 27 juin 1627, commence
le fameux siège de La Rochelle. On raconte que Richelieu s'inspira
pour ce haut fait du siège de Tyr que réalisa Alexandre.
Allez savoir. Entre l'image idéalisée mais symbolique qu'immortalisera
le peintre Henri Motte, celle qui représente un Cardinal cuirassé
et botté fièrement planté sur la digue longue de
1500 m et haute de 20m qui ferme l'entrée du port à la flotte
anglaise, et les récits des malheurs des Rochelais, victimes alors
d'un blocus absolu qui les affame, les réduisant pour survivre
à manger ce qu'ils trouvent encore de vivant, rats, chats, chiens,
et jusqu'à leurs propres morts, notre choix est fait. Quoi ! fallait-il
donc que la France s'effaçât pour que La Rochelle vive ?
Le 28 octobre 1628, la ville capitule donc, exsangue. De ses 28 000 habitants,
seuls 5500 ont survécus. Mais l'Etat a repris tous ses droits,
le culte catholique est rétabli, la municipalité locale
supprimée, les fortifications rasées. La France peut repartir
de l'avant. Louis XIII et le Cardinal font d'ailleurs preuve de mansuétude
et de pardon, l'Edit de Grâce signé à Alès
en 1629 en témoigne, preuve s'il en fallait que ce qui importe
à Richelieu n'est pas tant de maintenir l'unité religieuse
de la France que d'asseoir l'autorité de l'Etat.
Contre
l'Empire : de Corbie à Rocroi
Sur fond de Guerre de Trente ans, c'est Richelieu qui va définir
la politique étrangère de la France, une politique qu'il
veut ambitieuse, de grande puissance, à l'échelle de toute
l'Europe.
En l'absence d'amiral de France, il devient le maître incontesté
de la navigation et lance une ambitieuse politique de défense des
côtes, de présence sur mer et d'expansion outre-mer, ce qui
, on l'a dit, inquiète les Anglais.
Il privilégie toujours les intérêts politiques aux
intérêts religieux. Face aux prétentions hégémoniques
de l'Espagne, de plus en plus menaçante, il choisit l'alliance
avec certains Etats protestants, au grand dam et à la grande colère
de la Reine mère et des Grands du royaume. Merveilleux sens politique
pourtant, comparable à celui qu'eut François 1er lorsqu'il
n'hésita pas à s'allier, dans une alliance de revers qui
deviendra une logique récurrente de la politique française,
au Grand Turc contre les prétentions impériales de Charles
Quint. Partisan d'abord d'une politique de " guerre couverte ",
consistant à intervenir indirectement en Europe, il doit se résoudre
en 1635 à déclarer la guerre à l'Espagne. Notre pays
est d'abord assailli de toutes parts, et tout semble compromis, à
tel point que l'armée espagnole pénètre jusqu'à
Corbie, à 120 kilomètres de Paris. Louis XIII et Richelieu
prennent alors personnellement la direction des opérations depuis
Compiègne et l'assaut espagnol s'essouffle. Cette guerre mènera
à la grande victoire de Rocroi, que remportera le duc d'Enghien
le 19 mai 1643, victoire que ne verra plus le Cardinal alors disparu,
mais dont il aura été le principal artisan. " Envahie
en 1636, la France, en 1642, avait avancé d'un large pas vers ses
frontières historiques du Rhin et des Pyrénées. "
résume Bainville. Les Traités de Westphalie de 1648 couronneront
la politique de Richelieu, une politique qu'on qualifia " des libertés
germaniques ", parce-qu'elle voulait éviter que l'Empire ne
se réunisse " en un seul corps ". Alors, si la guerre
est certes impopulaire, les impôts nécessaires à son
financement étant toujours plus lourds et toujours plus nombreux,
elle sera cependant gagnée et permettra ainsi à la France
de jeter les bases de son rayonnement futur.
La
raison d'Etat, une " raison d'enfer " ?
La raison d'Etat est-elle , comme l'affirment les opposants à la
politique de Richelieu, une " raison d'enfer "? " Qui a
la force a souvent la raison en matière d'Etat, et celui qui est
faible peut difficilement s'exempter d'avoir tort au jugement de la plus
grande partie du monde. ". Ainsi Richelieu résume-t-il sa
philosophie politique. C'est la raison d'Etat qui le mène, lui
le Cardinal, à s'allier aux protestants d'Allemagne, de Hollande
ou de Scandinavie pour desserrer l'étau espagnol. Il faut un bien
grand sens de l'Etat tout de même pour pouvoir à la fois
lutter contre les protestants à l'intérieur afin d'assurer
l'ordre, et s'allier avec eux à l'extérieur pour défendre
les intérêts européens de la France.
Alors, bien sûr, ce souci de l'ordre à imposer, de l'autorité
à restaurer, amène les esprits superficiels à comparer
le Cardinal à un dictateur. Gravissime erreur. C'est oublier que
la France, c'est l'Etat. C'est oublier que sans vigilance, sans autorité
à la tête de l'Etat, tout ce qui a été fait
peut se défaire. " L'Etat n'a pas d'immortalité, son
salut c'est maintenant ou jamais. " a écrit Richelieu. L'Etat
ne doit certes pas être un Moloch auquel tout, individu et liberté,
peut être sacrifié. Mais il reste le seul garant de l'unité
et de l'ordre, du droit et de la liberté. Pour qu'il y ait un Etat
de droit, éternelle référence de nos chers droits-de-l'hommistes,
encore faut-il qu'il y ait un Etat. Sans " la violence légitime
de l'Etat ", dont parle Max Weber, c'est la violence tout court -
celle de l'anarchie - qui se déchaîne.
La
leçon de politique française
Le Grand Siècle français, le XVIIème, c'est sans
conteste à Richelieu qu'on le doit. Encore une fois, nul autre
que Bainville ne résume mieux l'uvre du Cardinal: "
Ce qu'ils [Louis XIII et Richelieu] avaient demandé à la
France pendant près de vingt ans, c'était un effort considérable
de discipline, d'organisation, d'argent même ; Richelieu, appuyé
sur la roi, avait exercé une véritable dictature que le
peuple français avait supportée impatiemment, mais sans
laquelle l'oeuvre nationale eût été impossible. "
Le cardinal de Richelieu meurt le 4 décembre 1642. Sa politique
place la France au premier rang.
Je
songe au buste du Cardinal qui siégeait sur le bureau de Maurras,
qui l'avait pour modèle. Siri dans ses " Anecdotes du ministère
du Cardinal de Richelieu et du règne de Louis XIII " lui décerne,
pour sa part, le titre de " Tibère de (son) siècle
". Encore aujourd'hui, Richelieu continue de susciter l'admiration
d'un petit nombre d'esprits français, car il en reste.
Lutter contre les féodalités toujours renaissantes, affermir
l'autorité de l'Etat, affirmer la place de la France dans le monde
par une grande politique étrangère, tel était le
credo de Richelieu, et tel est son héritage politique, celui de
toute politique française digne de ce nom.
A l'heure où le pays s'effiloche, la leçon doit être
méditée. Une fois de plus, l'homme manque à l'Etat,
l'homme d'Etat manque à la France. Où es-tu Richelieu ?
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