Cercle Jeune France

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Enquête autour de Colbert

 

 

par François-Marin Fleutot

  

Il est certaines légendes qui encombrent l’histoire. Vercingétorix serait la première personnalisation de l’histoire nationale. Clovis serait un roi barbare. Charlemagne aurait fondé l’école, etc. La liste des légendes historiques serait bien trop longue pour ne pas en rire ! Par exemple, l’une des légendes que l’on répète à satiété est la sacralisation de telle époque, tel roi, tel personnage comme fondateur de l’Etat moderne… Prenons l’exemple de monsieur Jean-Baptiste Colbert, l’un des présumés créateurs de notre moloch moderne. Personnage on ne peut plus intéressant puisqu’il est pour les défenseurs de l’Etat moderne le fondateur, et pour les défenseurs du libéralisme, justement, le créateur de l’Etat dirigiste. Dans nos temps où l’idéologie tient lieu de pensée, la simplification historique aide à dire n’importe quoi.

Les historiens d’aujourd’hui, je parle évidemment de ceux qui étudient et cherchent à savoir l’histoire, pas de ceux qui la racontent, remettent souvent en cause nos présupposés conçus pour l’éducation nationale. Monsieur Daniel Dessert connaît bien son Grand Siècle et la monarchie dite absolue. Il nous avait déjà donné plusieurs travaux (Argent, pouvoir et société au Grand Siècle – Fouquet – La Royale) qui remettaient les idées à l’endroit. Son nouveau livre « Le Royaume de monsieur Colbert » ne dénote pas.

Que l’on ne se trompe pas : il s’agit bien d’un travail d’historien qui connaît parfaitement son monde et non d’un pamphlet. Et pourtant, puisque l’on nous cite Colbert à tout bout de champ, connaître le personnage, ses engagements, ses actions nous fait rencontrer ces temps adorés ou honnis. Il apprit chez Mazarin, liquida ceux qui risquaient de lui faire ombre (l’affaire Fouquet est absolument passionnante), mit le royaume à son profit et au profit de son roi. La France du XVIIe était entourée d’ennemis, premier royaume d’Europe en guerre perpétuelle avec l’Empire germanique et donc sans cesse à la recherche du nerf de la guerre qu’est l’argent. Notre pays n’avait comme ressource que la puissance manufacturière de son peuple. La puissance publique favorisa l’industrialisation pour son indépendance. Elle ordonna cette industrialisation en s’appuyant sur les financiers privés. Les libéraux devraient mieux étudier l’action de Colbert, ils seraient surpris d’y découvrir nombre de leurs pratiques et au fond, de leurs idées. Les Etatistes seraient sans doute surpris d’y reconnaître ce qu’ils aiment le moins : le bien commun, souci du bon gouvernement, s’appuyait alors sur des pratiques qui obligeaient les finances à jongler entre l’économie libérale et les décisions gouvernementales. La France monarchique avait bien plus conscience qu’aujourd’hui, que le bonheur des peuples n’était pas dans la soumission au monde mais dans la volonté de le façonner pour être indépendant.

Dessert nous fait bien comprendre quelle était l’action de Colbert. Mais aussi sa pratique de gouvernement. Comme nombre de serviteurs de la monarchie cet homme issu de la bourgeoisie provinciale sut s’enrichir et enrichir les siens. Comme Mazarin, Fouquet et les autres, il va placer les finances publiques sous son pouvoir. Arrivé pauvre à Paris, il meurt dans l’opulence. Comme le dit justement Dessert : «  La monarchie guerrière était en mal de recettes. Elles conditionnaient tout si bien qu’au final, c’étaient les publicains et les bailleurs de fonds  qui dominaient les jeux d’argent. Dix ans durant, Colbert a organisé un spoils system par le biais de recherches terroristes. Il affichait le pouvoir absolu voire dictatorial du souverain pour camoufler le contrôle du royaume par lui et les siens ».

Enquête historique, enquête financière, enquête politique au temps de la monarchie dite absolue, ce livre ce lit comme un roman « policier ». Mais un bon livre d’Histoire n’est-il pas forcément une enquête policière ? n

 Cet article est paru dans le numéro 5 de Libres.