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Colbert ou la réforme de l'Etat

 

par Raphaël Dargent

 

"Toutes les choses grandes ont beaucoup de raisons pour qu'elles ne soient pas entreprises, mais elles ne laissent pas de produire de grands effets lorsqu'elles sont soutenues. "

Jean-Baptiste Colbert

 

C'était en classe de quatrième, autant que je m'en souvienne. Notre professeur d'histoire, militant communiste comme il se devait alors, un vieux monsieur rieur - en ce temps-là, pourtant pas si lointain, la perspective d'enseigner jusqu'à la retraite n'était pas déprimante ; pour preuve, l'âge de la retraite étant déjà fixé à 60 ans, M. Marchal, car c'est ainsi qu'il se nommait, en avait 63 - notre professeur donc nous fit une leçon magistrale - c'est le mot - sur les vertus de la politique du ministre Colbert. De cette leçon me reste seulement la forte impression que me fit le passage qui concernait les manufactures royales. Mais cela peut suffire ; c'est même, je crois, un bon début. Alors que nos élus, arguant des difficultés que rencontre l'Etat pour répondre aux défis de la société, chantent sur tous les tons la nécessité de le défaire pourtant un peu plus, et que les publications contre l'Etat, ses gaspillages, son " obésité ", son inadaptation au monde libéral, fleurissent sur les étals de nos libraires, se replonger dans le Grand Siècle n'est pas inutile. Le faisant, on est saisi du grand nombre d'hommes d'Etat qui entouraient Louis XIV. A croire sans doute qu'on n'est jamais aussi grand que lorsque l'on sert une grande cause ou un grand chef. Dans ce paysage-là, celui des ministres de Louis XIV, Colbert tient pourtant une place à part, la première.

Contre Fouquet,
pour l'indépendance financière de l'Etat

Jean-Baptiste Colbert naît le 29 août 1619 dans une famille de neuf enfants de marchands " merciers " de Reims. Mais c'est au monde de la finance que son père s'intéressera bientôt, quittant avec sa famille Reims pour Paris, paradis des banquiers, entrant à son tour dans cette classe d'hommes nouveaux, enviés par les uns et haïs par les autres, ces " traitants " et " partisans " qui prêtent de l'argent à tous, y compris à un souverain qui en manque cruellement. " L'Etat, au point de vue financier, n'existait pas, écrira Lucien Febvre. Il y avait le souverain. Le souverain qui était un particulier […] mais qui ne pouvait trouver du crédit que comme particulier. " C'est justement contre ces prêteurs-là, auxquels l'Etat est finalement assujetti, que Colbert se battra, lui qui ne souhaitera rien tant qu'assurer à l'Etat un budget autonome et équilibré.
Son père lui achètera la charge de commissaire ordinaire à la guerre, puis ses relations familiales lui permettront de devenir commis du ministre de la Guerre, Michel Le Tellier. Admirateur de Richelieu, de ses principes politiques qui inspireront son gouvernement, Colbert n'apprécie guère son successeur Mazarin, pourtant irréprochable serviteur du Roi pendant la Fronde ; c'est tout de même au service du divin cardinal, dont il gèrera les affaires privées, que Le Tellier le fera entrer. Colbert apprendra beaucoup auprès de Mazarin, et même si leurs rapports sont parfois difficiles, c'est à Colbert que Mazarin dans son testament lègue " la maison où il demeure, sans être obligés de rendre aucun compte, sous peine d'être déshérités pour ceux qui le demanderont, et prie le roi de se servir de lui, étant fidèle. "
Le roi lui confie tous les papiers du cardinal, les uns concernant les affaires intérieures, les autres ses intérêts personnels. Il devient intendant des Finances.
Inspirer la confiance, voilà bien la principale qualité d'un grand argentier.
On a beaucoup reproché à Richelieu, à Mazarin et même à Colbert de s'être enrichis dans l'exercice de leurs fonctions, utilisant pour ce faire des procédés peu honnêtes. Il serait faux cependant de considérer qu'en cela les dirigeants d'hier n'étaient pas différents de ceux d'aujourd'hui. Au moins les ministres et commis de l'époque avaient-ils le sens de l'Etat et de sa grandeur, sens qui fait pour le moins défaut à leurs successeurs. Colbert, d'ailleurs, s'attaquera très tôt à cette confusion entre les finances de l'Etat et celles, privées, de ceux qui le gouvernent. Son combat, victorieux, contre le surintendant Fouquet est connu. Qu'il nous soit d'ailleurs permis de dire que les principales fautes de Fouquet ne sont pas tant celles liées à l'enrichissement personnel - fautes condamnables mais bien communes - que celles, pour le coup impardonnables, d'avoir osé faire de l'ombre au prestige du Roi - Vaux-le-Vicomte étant proprement un crime de lèse-majesté - et, craignant d'être inquiété dans ses agissements, d'avoir organisé son propre parti, allant jusqu'à placer ses espions à la Cour, mettre progressivement la main sur la marine du Roi, fortifier Belle-Île et armer certaines places fortes. Ce complot porte le nom de plan de Saint-Mandé. Un souverain ne peut supporter ainsi la concurrence. L'Etat dans l'Etat, toujours, défait l'Etat. Georges Mongrédien a sans doute raison lorsqu'il écrit que la naissance de la monarchie absolue commence après la chute de Fouquet : c'est à cette date que le souverain prend véritablement le pouvoir dans le domaine des finances publiques. Le 5 septembre 1661.

Contre " les mille tyrans ",
pour un Etat justicier et unitaire

Colbert a la réputation d'être un personnage austère, toujours habillé de noir, grand travailleur, méticuleux, gérant les deniers publics comme les siens propres, c'est-à-dire avec parcimonie. On raconte que Molière s'inspira du ministre pour son personnage d'Harpagon. Allez savoir. En tous les cas, Mme de Sévigné, qui le surnommait " Le Nord " pour dire toute sa froideur, redoutait " la glace qui l'attendait " lorsque Colbert lui accordait une audience. Mais il n'y a qu'aujourd'hui que la sympathie ou la capacité à promettre ce qu'on ne pourra donner ou encore à donner ce qui ne nous appartient pas, comme les deniers publics, suffisent à être élu, et à donner parfois l'illusion d'être un homme d'Etat.

Devenu surintendant des Finances, Colbert cumule bientôt tous les postes clés, gérant les affaires culturelles, l'industrie et le commerce, l'Intérieur, la Marine et l'Outre-Mer, la Maison du Roi et la Justice.
Au début de ses " Mémoires pour l'année 1661 ", Louis XIV résume en quelques mots la situation du royaume : " Le désordre régnait partout ". La tâche qui attend Colbert est donc immense. Il s'agit ni plus ni moins que de mettre de l'ordre dans l'enchevêtrement des juridictions, la disparité des lois et des coutumes, la confusion des intérêts publics et privés, dans un système qui permettait à de multiples castes de défendre leurs privilèges au détriment de l'Etat, bref il s'agissait d'en finir enfin avec l'édifice féodal toujours présent. Car en multipliant la vente d'offices de justice et de finances, les rois avaient perdu en autorité ce qu'ils avaient gagné en argent. Colbert, nostalgique de la Rome antique, dont il admire la force d'unité et la clarté d'administration, veut unifier la France par la loi. A cet effet, il nomme des " maîtres de requêtes " et parmi eux des " intendants " destinés à représenter l'Etat justicier en province ; il créé une chambre de justice destinée à frapper le monde des traitants, et les créanciers abusifs de l'Etat ; il s'en prend ensuite aux rentiers qui spéculent sur les tailles et les gabelles ; il met en place des tribunaux extraordinaires qui impressionnent tout le royaume, comme à Clermont en 1665 où s'ouvrent " les Grands Jours " d'Auvergne dans lesquels les faux nobles qui se dérobent à l'impôt et les vrais nobles qui menacent les populations et les agents fiscaux sont condamnés à mort. Il parvient ainsi à imposer la réalité d'un budget national qui, s'il ne peut encore se passer entièrement du crédit public, reposera sur l'impôt. Réalisant ensuite son désir de voir l'Etat conduit par un petit nombre de fonctionnaires, il parvient à réduire considérablement les charges budgétaires de l'Etat.
En avril 1667, il n'hésite pas à affronter les Parlements lorsqu'il fait enregistrer " l'ordonnance civile touchant la réformation de la Justice " ou Code Louis, et trois ans plus tard de l'ordonnance criminelle. Un droit français se dégage peu à peu du magma de coutumes différentes et enchevêtrées.

Une politique des " grands desseins ",
pour un Etat éclairé et dirigiste

Colbert, à l'image de son modèle Richelieu, ne conçoit de politique pour la France que grande. Après avoir procuré à la France les moyens d'une politique, en unifiant son administration fiscale et judiciaire, il lui fallut appliquer cette politique avec une volonté inébranlable, mettre en œuvre de " grands desseins ".
Pour le ministre, les arts ont une fonction essentielle, celle de glorifier le roi aux yeux de ses contemporains et des générations futures. C'est pourquoi les artistes seront largement subventionnés et recevront d'importantes commandes royales. Lebrun dirigera tapissiers, ébénistes, peintres, sculpteurs, Chapelain mettra au pas les écrivains, les frères Perrault auront en charge la propagande royale. Molière, Corneille, Racine, Boileau seront au service du Roi. Molière ne jouera-il pas " L'Ecole des Femmes " chez Colbert en 1663 ? Racine ne dédiera-t-il pas à Colbert sa pièce " Bérénice "? Membre de l'Académie française en 1667, le Ministre en devient le vice-protecteur en 1672, le protecteur en étant évidemment Louis XIV. Il réorganise l'Académie royale de peinture et de sculpture, fonde l'Académie de France à Rome, créé l'Académie d'architecture, fonde l'Académie des Sciences qui accueille les meilleurs savants français et étrangers en mathématiques, astronomie, botanique, anatomie et chimie, leur accordant une pension et leur procurant laboratoires et instruments raffinés. C'est encore Colbert qui réorganise la " Librairie ", bibliothèque royale, multipliant par quatre le nombre de ses volumes, grâce notamment à l'achat de livres et manuscrits orientaux. Et si Louis XIV ne possédait pas 200 tableaux en 1661, il en possédera plus de 2500 à la mort du Ministre, dont la plupart font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre. Il organise et encourage enfin manufactures et ateliers royaux - et en premier lieu les manufactures de tapisseries des Gobelins et de la Savonnerie - faisant appel là-aussi aux meilleurs artisans et ouvriers français et étrangers, tapissiers flamands, marbriers italiens, métallurgistes allemands, cordiers hollandais…
Evidemment cette politique des arts et des sciences est une politique dirigiste, autoritaire, tout organisée autour de l'image que l'on veut donner du souverain ; mais éclairant le souverain, elle éclaire l'Etat, elle éclaire la France, et outre la qualité des œuvres qu'elle a produites, des découvertes qu'elle a permises, elle a fait de la France, et pour longtemps, le " soleil " de l'Europe. Dans la grisaille de notre temps, on est toujours surpris de pouvoir encore briller par intermittence grâce à quelques-uns de ces étonnants rayons.
Quant à la politique économique et commerciale de Colbert, tout a été dit et écrit pour la critiquer ; elle fut même - horresco referens - qualifiée de " protectionniste ". Mais face à la véritable guerre économique que mène la Hollande vis à vis de la France ( Amsterdam était alors " l'entrepôt de toutes les denrées du monde " dira Colbert, et le florin de la banque d'Amsterdam la monnaie occidentale la plus sûre) que pouvait faire le gouvernement sinon imposer des tarifs douaniers contraignants ?
Encore tout ceci n'est-il qu'un aperçu des réformes engagées par Colbert, travailleur infatigable et véritable premier Ministre de Louis XIV. Il reprendra également le grand projet de Richelieu, celui de doter enfin la France d'une flotte digne de ce nom - " la plus belle partie de mon département " écrira-t-il - , faisant passer le nombre de bâtiments de guerre de 18 en 1661 à 273 à 1683, réorganisant la hiérarchie navale et les arsenaux, créant ou modernisant de nombreux ports ( Brest, Dunkerque, Rochefort, La Rochelle, Sète, Marseille, Toulon). Ulcéré de voir le trafic entre les Antilles françaises et la métropole accaparé par les Hollandais, il comblera aussi le retard français pour les colonies et les comptoirs, créant des célèbres compagnies " à charte ", comme la Compagnie des Indes occidentales qui détiendra le monopole du commerce et de la navigation dans les mers d'Orient et du Sud, la Compagnie des Indes orientales qui détiendra le monopole avec les colonies d'Amérique et la côte occidentale d'Afrique du Cap-Vert jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, et la Compagnie du Nord pour faire pièce au monopole hollandais dans la Baltique.

Pourtant, Colbert souffrira de voir son œuvre entravée par les dépenses somptuaires qu'exigeait le roi pour Versailles et par cette maudite guerre contre la Hollande que Louvois gagnera sur le plan militaire mais que lui-même perdra finalement sur le plan économique. Rattrapé par la faiblesse du budget national, les impôts directs et indirects ne suffisant plus, il devra malgré lui, faire comme son ennemi Fouquet : recourir à l'emprunt, et finalement renier ses propres réformes.
Il mourra le 6 septembre 1683 avec le sentiment amer de n'avoir pu accomplir complètement ses " grands desseins ", au service d'un monarque sans doute trop grand, davantage soucieux du prestige de sa majesté que des intérêts d'un Etat destiné à lui survivre.
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