Hyde
de Neuville
1. L'aventurier de
la Légitimité
par Daniel de
Montplaisir
Lorsque, Charles X
étant réfugié au palais royal d'Edimbourg, Victor Hugo célébrait en vers
cette hospitalité qu'à travers les siècles se rendaient Bourbons et
Stuart, il aurait pu évoquer aussi ces échanges de serviteurs qui les
accompagnèrent tout le temps que durèrent les malheurs respectifs des
deux dynasties. Alexandre Dumas en avait livré une version romanesque
dans Vingt ans après lorsque les quatre mousquetaires tentèrent
d'empêcher l'exécution de Charles II.
Derrière la légende, se
profile une réalité, celle de la fidélité aux principes de la royauté
légitime par delà les frontières et les siècles, et reposant sur ces
bases, la vieille amitié franco écossaise, dite Auld Alliance.
C'est ainsi que plusieurs familles dites jacobites – partisanes de la
dynastie des Stuarts incarnée par le prétendant Jacques III – suivirent
leur roi en France et y prirent souche. Parmi elles, celle de
Jean-Guillaume Hyde (puis Hide) de Neuville dont le grand-père, James
Hyde, était arrivé en France en 1746 et s'était fixé à Sancerre deux ans
plus tard. Son fils, Guillaume, fit fortune à la Charité sur Loire comme
manufacturier pour l'armée et épousa la fille d'un médecin de la ville.
Leur premier garçon y vit le jour le 24 janvier 1776. On sait qu'à cette
époque, les familles bourgeoises ayant atteint un certain niveau de
richesse, parvenaient à obtenir un titre d'apparence nobiliaire en
achetant une charge royale, système populairement qualifié de
savonnette à vilain. Guillaume Hyde s'y prêta, francisant son nom et
pouvant désormais se faire appeler écuyer de Neuville, du nom d’une
propriété qu’il avait achetée et qui n’avait plus de descendance
familiale.
Voulant aussi les
meilleures études pour son fils, il l'envoya d'abord au collège royal de
Bourges puis à celui du Cardinal Lemoine à Paris. Jean-Guillaume y
arrive en 1790, en pleine tourmente révolutionnaire. S'il admet
volontiers la nécessité de réformes et même de réformes profondes, il ne
supporte ni les attaques contre le roi ni celles contre la religion. Il
voue une sorte de vénération à Marie-Antoinette et, lors d'une soirée à
l'Opéra, arrache le chapeau de Ducos, futur membre du Directoire, qui
refusait de se découvrir devant la reine. Au procès de Louis XVI, il
attend les députés dans les couloirs pour les convaincre de refuser un
régicide, inventant à sa façon le lobbying sans se douter de
l'ampleur qu'il prendrait deux siècles plus tard. Le vote de Philippe
Egalité, intervenant le dernier et donc décidant comme seul de la mort
du roi, le révulse. Et c’est effondré sur son bras que Malesherbes, ce
soir là, quitte la Convention.
Impétueux, fringant,
provocant et téméraire, Jean-Guillaume déteste plus que tout garder son
drapeau dans sa poche. Habile à trouver des expédients, il publie
brochures et pamphlets contre la république. Recherché pendant la
Terreur, il doit se cacher à la Charité sur Loire, d'où il rêve de voir
le Berry suivre l'exemple de la Vendée soulevée contre la tyrannie. En
avril 1796, il parvient à organiser une petite insurrection dans le
Sancerrois, qui tourne court. Guillaume n'a que vingt ans et en tire
déjà la leçon de l'inutilité, pour le moment, des actions militaires de
grande envergure. Mais il considère que la défaite de la Révolution ne
saurait résulter, pour l'honneur du pays, de la seule intervention des
armées étrangères. Il faut donc, à ses yeux, conserver en permanence la
possibilité de reprendre les armes en mettant les régions fidèles en
situation de veille insurrectionnelle.
La contre révolution
doit aussi emprunter deux voies parallèles : celle de l'idéologie et
celle des menées souterraines. Les évènements lui donnent raison :
compte tenu de la situation extérieure – la guerre est toujours indécise
–et des divisions au sein du parti républicain, l'opposition royaliste,
qui a droit de cité depuis Thermidor, tente d'exploiter le
mécontentement grandissant de la population. Elle se structure,
développe sa presse, met en place des services de renseignements et
organise sa correspondance avec les princes émigrés et les puissances
étrangères.
Jean-Guillaume, qui
brûle d'agir, va y trouver sa place et même sa vocation. En octobre
1799, il part pour Londres afin d'y rencontrer le comte d'Artois,
considéré comme le chef des Emigrés. Sur sa route, en Normandie, il fait
la connaissance de Cadoudal qui lui parle de ses projets de
conspiration. A Monsieur, il soumet un plan d'insurrection qui
consisterait, avec Cadoudal au nord ouest et Pichegru dans le Lyonnais,
ainsi que
deux
autres généraux, dans le Midi et à Bordeaux, à prendre en tenailles
l’armée républicaine. Monsieur donne son accord, signe les pouvoirs
nécessaires.
Mais, à Paris, la
révolution va plus vite que la contre révolution : Bonaparte vient de
réussir son coup d'Etat. De ce jour, il devient la cible exclusive des
royalistes. Ceux-ci comprennent aussi que ce n'est pas sur son terrain,
les batailles rangées, qu'on parviendra à l'abattre. Cible ne veut pas
forcément dire ennemi. Un temps, certains royalistes voudraient voir en
lui un nouveau Monk, l’homme fort qui ramènerait le roi : un fantasme
qui se renouvellera encore à plusieurs reprises au cours du siècle à
venir. Par l'intermédiaire de Joséphine, Hide de Neuville obtient un
rendez-vous avec Bonaparte pour s'entendre dire par celui-ci : « Les
Bourbons n’ont plus de chance, vous avez fait pour eux tout ce que vous
deviez ; vous êtes brave, venez sous mes drapeaux, rangez-vous du côté
de la gloire ; mon gouvernement sera celui de la jeunesse et de
l’esprit. » Et le premier consul demandant à Hide ce qu’il désirait, le
royaliste fidèle rétorque fièrement : « Louis XVIII pour régner sur la
France et Bonaparte pour la couvrir de gloire. »
Louis XVIII
Dès lors, le dialogue est
rompu et Hide n’a d’autre choix que la clandestinité. Avec l’appui du
comte d’Artois, il met en place, en août 1799, ce qu’on appelle
« l’agence anglaise » car les fonds lui sont versés par le gouvernement
britannique, avec trois missions : renseignement, action, protection.
Mais aussi information car elle édite une revue
confidentielle : L’Invisible. Le 21 janvier 1800, elle placarde
sur tous les murs de Paris le texte du testament de Louis XVI : c’est
l’origine de la renommée, encore vivace aujourd’hui, de cet émouvant
document dont l’original a été retrouvé aux Etats-Unis en mai 2009. Mais
au printemps de 1800, l’agence anglaise est découverte par la police,
plusieurs de ses membres sont arrêtés. Hide est alors en Bretagne, où il
galvanise le moral des Chouans, échappant ainsi au coup de filet. Il
passe alors en Angleterre via Jersey. En France, sa tête est mise à
prix, son frère incarcéré, le château familial de Lestang, près de
Sancerre, perquisitionné.
Les quatre années qui
suivent sont un désastre pour la Légitimité. Les armées, bientôt
« napoléoniennes », sont partout victorieuses en Europe, la police
politique est devenue omniprésente, Cadoudal et Pichegru sont arrêtés.
Le premier est guillotiné le 28 juin 1804, le second se suicide dans son
cachot. Un concordat a été conclu avec Pie VII. Bonaparte devient
l’empereur Napoléon Ier. Les royalistes ne peuvent rien
faire, tout leur échappe. Hide se cache alors près de Lyon où, ayant
étudié la médecine pour occuper son temps, l’exerce sous le pseudonyme
de « docteur Roland ». Il y réussit à merveille, soignant les pauvres
gratuitement et sauvant de nombreuses vies. A tel point que le préfet du
Rhône entend le récompenser officiellement. Piquant paradoxe : l’homme
toujours recherché par la police impériale pour menées subversives
va-t-il, sous une autre identité, recevoir une médaille en
reconnaissance des services rendus à la nation ? Mais il demeure
insaisissable : l’administration ne parvient pas à savoir qui est le
docteur Roland.
Hide finit par se
lasser de cette activité de consolation. Il souhaite quitter la France,
où plus rien n’est possible sur le plan politique, mais c’est aussi au
moment où Napoléon dicte sa loi à l’Europe. Même la Russie se met à
négocier avec lui. Reste bien sûr l’Angleterre. Or Jean-Guillaume, qui a
toujours des rêves plein la tête, n’aime guère ce pays conservateur,
froid et étriqué. Une plus grande aventure tente le fervent lecteur de
Chateaubriand et des Natchez : l’Amérique. Depuis Lyon, il est
plus facile de s’y rendre par l’Espagne que par l’Angleterre. Voici donc
Hide à Barcelone puis à Cadiz, en attente d’un bateau en partance. Il
n’en trouve un que le 2 mai 1807, sur lequel il embarque avec sa femme
et son frère qui, entre temps, avait été gracié.
Dès son débarquement à
New York, le 20 juin 1807, le pays l’enthousiasme. Très vite, il se lie
avec la bonne société américaine et, plus spécialement, avec la famille
Dupont de Nemours qui va l’aider dans ses entreprises. Ses vues sur les
Etats-Unis s’avèrent prophétiques : « Je constate, écrit-il, en avril
1808, à une des ses correspondantes, la princesse de La Trémoille, que
ces colons révoltés sont en train de faire un peuple fort et puissant
entre tous ; ils montent à pas précipités vers les grandes destinées
(…) nous les verrons étonner un jour l’Europe et, sinon dicter des lois
aux deux mondes, du moins en être l’exemple et balancer les plus grandes
puissances. » En 1809, des réfugiés de Cuba et de Saint-Domingue
affluent en New York, totalement démunis. Hide créé pour eux une école
spéciale, Economical School, où ils apprennent l’anglais et le
rudiment de la vie des affaires. Le maire de New York s’appelle alors
Clinton (Dewitt de son prénom) et en accepte la présidence.
A partir de 1812, et
les catastrophiques campagnes d’Espagne et de Russie, les nouvelles
d’Europe tendent peu à peu à laisser prévoir la défaite finale de
Napoléon. Hide décide alors de rentrer en France. Mais il doit d’abord
liquider ses affaires américaines. C’est l’annonce du soulèvement
royaliste de Bordeaux, le 12 mars, qui lui paraît devoir précipiter les
choses. Il a toujours cru au retour des Bourbons que l’on prétend
pourtant oubliés de la France. Les évènements lui donnent raison et lui
font regretter de ne pas être déjà sur place. Son exil a duré bien trop
longtemps. Il s’est trop plu en Amérique. Le 10 juillet 1814 il est à
Londres, le 20 à Paris.
Sa première
préoccupation concerne alors le sort de Napoléon. A ses yeux, sa
liberté de manœuvre comme souverain de l’île d’Elbe, si proche de la
France, est dangereuse. Persuadé que l’empereur déchu tentera bientôt
quelque chose, il en parle au duc de Blacas, ministre de la maison du
roi et, avec l’opiniâtreté qu’on lui connaît, insiste jusqu’à ce que le
gouvernement lui confie la mission de se rendre en Angleterre afin
d’étudier avec le cabinet britannique les moyens de renforcer la garde
de Napoléon. Il rédige un mémoire approuvé par les deux gouvernements et
part en Italie au motif officiel d’évaluer sur place les instruments de
lutte contre la piraterie barbaresque et l’insécurité en Méditerranée.
Le
6 novembre 1814, il rentre en France plus inquiet que jamais : dans
l’état actuel des choses, rien n’empêcherait Napoléon de s’évader. Le
comte d’Artois l’écoute et lui donne raison. Mais le frère du roi n’est
pas ministre et Louis XVIII tient rarement compte de ses avis. Lorsque,
le 1er mars 1815, l’inévitable se produit, Hide bâtit, avec
Vitrolles, ami de Monsieur, un plan consistant d’abord à faire
manifester la jeunesse de Paris en faveur du roi. C’est un succès :
conduit par des étudiants et de jeunes femmes en très grand nombre, le
cortège remplit les rues autour des Tuileries, la population l’acclame.
Feu de paille ! Inexorablement, se poursuit « la conquête de la France
par un seul homme. » Hide et Vitrolles envisagent alors que le roi se
réfugie à la Rochelle d’où on organiserait la résistance en s’appuyant
sur les régions de l’ouest. Une illusion de plus ! D’autres plans se
succèdent, aussi irréalistes les uns que les autres. On connaît la
suite.
Le duc de Blacas
Après Waterloo, Hide
organise – c’est décidemment une de ses spécialités – une nouvelle
manifestation dans Paris pour appeler au retour du roi. Fouché,
royaliste de la veille, tente en vain de s’y opposer. La manifestation
se déroule mais sans ampleur et dans une ambiance plutôt morne.
Avec le rétablissement
de la légitimité, Hide songe maintenant à exercer des fonctions
officielles. Il se présente à la députation dans la Nièvre, qui donc le
délègue, le 22 août 1815, à la Chambre introuvable. De là, il
milite pour le renvoi de Fouché et de Talleyrand et la nomination au
ministère de royalistes fidèles. Celle du duc de Richelieu l’enchante.
Il prend dès lors une part active aux travaux parlementaires et à la
confection des lois destinées à bâtir « une France nouvelle, dit-il, qui
ne renie pas son passé. » Mais il désapprouve l’exécution du maréchal
Ney, plaidant partout pour la réconciliation, pour une amnistie aussi
large que possible et condamnant la Terreur blanche.
Toujours avide d’action
et de nouveauté, il s’ennuie un peu dans l’univers parlementaire, trop
compassé et prudent à ses yeux. Les intrigues de couloir l’assomment. Il
a gardé l’amour des Etats-Unis et, lorsqu’il apprend la démission du
maréchal Sérurier, demande au roi de le nommer ambassadeur à Washington.
Louis XVIII l’élève alors à la dignité de
comte
et lui confie le poste. Il va l’occuper pendant presque sept ans, du 16
mai 1816 au 3 mars 1823, soit la durée la plus longue jamais observée
dans cette fonction. Richelieu entend développer les échanges
commerciaux avec les Etats-Unis et mutualiser avec eux la clause de la
nation la plus favorisée. La bonne connaissance qu’à Hide de la société
américaine et notamment des responsables économiques, facilite
grandement les négociations. Mais il découvre aussi avec peine que
l’intelligentsia américaine, depuis 1814, est devenue plutôt hostile aux
monarchies traditionnelles et notamment à celle des Bourbons. Ici, on
aime la France mais assez peu la royauté. Au cours d’un banquet, un
membre du gouvernement américain parle des Bourbons comme de « tyrans
imbéciles » : Hide exige des excuses de la part du secrétaire d’Etat, le
futur président Monroe. Celui-ci refuse. Richelieu soutient son
ambassadeur. Le président Madison veut demander le rappel de Hide. On
est au bord de l’incident diplomatique. Finalement, chacun campe sur ses
positions et l’affaire se fait oublier.
Le duc de Richelieu
De là où il est, Hide
acquiert la conviction que, bientôt, c’est tout le Nouveau Monde qui
accédera à son indépendance. Monroe lui indique déjà ce qu’on appellera
plus tard « la doctrine Monroe », en termes simples : l’Amérique aux
Américains. Richelieu comprend cette position. Du coup, la diplomatie
française se trouve condamnée à rechercher le point d’équilibre entre
son alliance avec l’Espagne et son amitié avec les Etats-Unis. Or la
situation en Amérique du Sud est devenue explosive. Cerise sur le
gâteau : des réfugiés français ont fomenté un complot pour porter Joseph
Bonaparte sur le trône du Mexique. Richelieu envisage alors d’organiser
à Paris une conférence internationale sur l’avenir de l’Amérique latine.
Mais les esprits ne sont pas mûrs. Le gouvernement français se contente
alors de jouer les bons offices entre les Etats-Unis et l’Espagne. Le
rôle d’Hide de Neuville est donc fondamental à Washington : cet homme
dont on connaissait l’impétuosité s’avère détenir les qualités d’un
diplomate roué. A tel point qu’on peut le regarder comme un des
principaux auteurs du traité hispano-américain signé le 22 février 1819.
Hide de Neuville devient alors une des personnalités les plus en vue de
la jeune nation et, en tout cas, le plus prestigieux des ressortissants
étrangers vivant sur place. Le 22 juin, après six ans de négociations,
il signe enfin le traité commercial franco-américain, valable jusqu’en
1827 mais sur la base duquel sont encore établies de nos jours les
relations commerciales entre les deux pays…
n
A
SUIVRE : « 2. L’ami des rois et le ministre »
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