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Du patrimoine

de la francophilie

par Jean-Gérard Lapacherie

                    



 

 

         Ce qui a incité près de cinquante pays et régions à participer aux institutions de la Francophonie, dont l’objectif est le dialogue des cultures, c’est la langue française, que ces pays et régions ont, à des titres divers et suivant la terminologie officielle, « en partage ». La langue française leur est un bien commun, qu’ils partagent, totalement ou partiellement, et avec d’autres langues ; ils l’ont donc reçue en héritage, comme l’exprime aussi les mots « en partage », si bien que la langue est entrée, parfois malgré eux ou contre leur gré, dans leur patrimoine respectif.                                             Onésime Reclus

 

Alors que la langue française a environ dix siècles et que les origines en sont connues, il n’en va pas de même de la francophonie, comme en témoigne le brouillard qui entoure la simple origine des mots francophone et francophonie, laquelle, bien que ces mots soient récents et de formation savante, est méconnue ou ignorée. Ainsi, les rédacteurs du Trésor de la langue française (éditions du CNRS, 16 volumes, 1971-94), lequel est considéré, à juste titre, comme le monument de la science lexicographique française, se contentent, pour ce qui est de la première attestation de l’adjectif et nom francophone, d’une date approximative : « avant 1900 », sans indiquer de référence précise à un ouvrage, et ils fixent à 1959, année de la publication du roman de Raymond Queneau, Zazie dans le métro, la première attestation du nom francophonie (« Gabriel (...) pérorait devant une assemblée dont l’attention semblait d’autant plus grande que la francophonie y était plus dispersée »), la formation du nom étant de fait quasiment contemporaine de la première émergence, chez Bourguiba, Diori et Senghor, de l’idée d’une réunion de pays ayant en commun l’usage du français et précédant de quelques années la création de la première institution francophone, l’ACCT, en 1970.

Or, les mots francophone et francophonie sont plus anciens que ne l’établissent les lexicographes du Trésor de la langue française. Ces mots ont été utilisés pour la première fois, en 1886, par le géographe Onésime Reclus (1837-1916), moins connu comme géographe que son frère, Elysée Reclus. Le titre de l’ouvrage est éloquent : France Algérie et colonies (Hachette, 1886, consultable en format PDF dans le site de la BNF ou Bibliothèque nationale de France, fonds Gallica). Ce géographe est « républicain » et, de toute évidence, « progressiste ». Certes, il est partisan, comme beaucoup de républicains de cette époque, et pour des raisons diverses, de l’expansion coloniale de la France en Afrique et dans le monde, mais son ouvrage, de près de 800 pages, est d’abord un hymne à la France, à la diversité de ses paysages, à ses fleuves, rivières, cours d’eau et à ses montagnes, aux reliefs, et à ses habitants, qui sont su, par leur travail et grâce à un génie propre, entretenir, amender, embellir, enrichir les sols et les terroirs. La partie, parfois « lyrique », consacrée à la France occupe près de 600 pages, soit les trois quarts de l’ouvrage. C’est une description de géographe, comme on en faisait encore dans les années 1950, rédigée avec soin, élégance, précision, écrite dans l’allégresse par un homme qui sait déchiffrer les lieux, les comprendre et les faire aimer, ne serait-ce que pour atténuer la blessure vivace qu’a été pour toute une génération de « patriotes », et pour Onésime Reclus en particulier, le rattachement de l’Alsace et de la Lorraine au Reich allemand après la défaite de 1870.

Sans ce fait, qui est pour l’auteur une tragédie, les chapitres V à X de l’ouvrage seraient incompréhensibles. En effet, dans les quatre premiers chapitres, sur près de 400 pages, Onésime Reclus traite en géographe des reliefs, des cours d’eau, des climats, c’est-à-dire de la diversité physique de la France. A compter du chapitre V, il traite, sur près de 200 pages, de sujets que l’on peut qualifier de « culturels » : « Origine des Français » (V), « La langue française en France, en Europe et dans le monde » (VI), « Religions » (VII), « Emigration » (VIII), « Anciennes provinces » (IX), « Départements » (X). En fait, il définit l’identité de la France et des Français. Le titre d’une des parties du chapitre V est « il n’y a pas de race française ». La race, le milieu, le moment étaient, selon Taine, les trois facteurs qui expliquaient un pays, l’œuvre d’un auteur, toute création humaine. Onésime Reclus étudie avec soin le « milieu » physique qui fait la France (montagnes, cours d’eau, plaines, reliefs, sols, climats, etc.) ; il occulte le « moment » (la perte de l’Alsace et de la Lorraine), qui est trop douloureux pour lui, comme s’il appliquait l’impératif d’alors : y penser toujours, n’en parler jamais ; et il remplace la race, qui n’est pas un facteur explicatif de la France, à la différence, sans doute, de l’Allemagne, par la langue : langue d’oïl et langue d’oc, et surtout le statut de langue universelle dont jouit la langue française à la fin du XIXe siècle. C’est dans ce cadre politique, historique, conceptuel, qu’il emploie l’adjectif francophone à quatre reprises, et à deux reprises le nom francophonie qu’il met entre guillemets, comme s’il avait conscience de former un néologisme. Cinq de ces occurrences se trouvent (de la page 416 à la page 424) dans le chapitre VI, « Langue française », de la première partie consacrée à la France ; la sixième, une occurrence de francophone, apparaît à la page 683, dans la chapitre VII, « Indigènes et colons », de la partie consacrée à l’Algérie. Autrement dit, sur les six occurrences de francophone et francophonie, une seule est employée à propos de l’Algérie, dans un chapitre dont le titre porte un sens « colonial » : « Indigènes et colons », encore que francophone, quand il est employé à propos de l’Algérie, ne se rapporte pas à cette colonie, mais à tous ceux qui, dans le monde, emploient le français. Voici l’extrait : « En 1833, il n’y avait que 5500 Français dans l’Afrique du Nord. En 1841, leur nombre était près de 17000 (…) ; de 156000 en 1876. Ces milliers font plus pour l’avenir de notre langue et le salut de nos chefs d’œuvre que les millions qui savent le français en Russie, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Amérique et dans tout le monde civilisé : multipliés de leurs descendants, ils deviendront des millions, tandis que les millions d’étrangers francophones se réduiront à des milliers dès qu’un autre idiome héritera du rang de langue universelle ». Les étrangers francophones, dont il est question dans ce passage, sont les Russes, les Allemands, les Italiens, les Anglais, les Espagnols, les Américains et les autres « civilisés » qui savent le français et sur lesquels Onésime Reclus ne table pas pour asseoir l’avenir de la langue française dans le monde. Ainsi, même si Onésime Reclus est, de toute évidence, un chantre, comme beaucoup de républicains éclairés d’alors, de l’empire colonial que la France alors constituait, il ne place pas la langue française, la francophonie, c’est-à-dire le fait de parler français, et le statut de francophone dans un cadre colonial spécifique, comme l’attestent les extraits suivants : « Le va et vient entre la Flandre flamingante et les villes industrielles de notre Flandre à nous, où des centaines de milliers de Belges s’entassent dans les usines, augmente chaque jour le nombre des Nederduitsch francophones » (page 416) ; « On estime à 16000 le nombre des francophones de l’île du prince Edouard, à 20000 ceux de l’île de Terre Neuve et ils sont près de 4000 dans l’archipel de St Pierre et Miquelon, colonie française qui touche à Terre Neuve » (page 420) ; « Nous acceptons comme francophones tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de notre langue : bretons et basques de France, arabes et berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres. Toutefois, nous n’englobons pas tous les Belges dans la « francophonie », bien que l’avenir des flamingants soit vraisemblablement d’être un jour des franquillons » (pages 422-423).

 

Il est donc aisé d’établir non seulement l’acception ou le sens proprement verbal de ces deux mots (est « francophone » celui qui parle français et la francophonie est le fait de parler français ou l’ensemble de ceux qui parlent français), mais aussi la signification des notions auxquelles ils renvoient et qui est d’ordre géopolitique, car c’est bien de géopolitique qu’il s’agit, c’est-à-dire de lien entre la géographie, l’espace, des territoires et la politique, l’influence, la souveraineté, comme l’atteste le soin que Reclus met à décompter les populations francophones et la priorité qu’il donne au nombre sur la qualité. Il dénombre 37 millions de francophones en France et moins de 48 millions dans le monde : « 48 millions d’hommes, c’est à peu près le trentième des mortels, puisqu’on estime la race effrontée de Japhet à 14 ou 15 cent millions d’êtres. Il ne faut pas trop descendre au-dessous de cet humble trentième ; il serait bon que la francophonie doublât ou triplât pendant que décuplent certains hétéroglotties : car l’humanité qui vient se souciera peu des beaux idiomes, des littératures superbes, des droits historiques ; elle n’aura d’attention que pour les langues très parlées, et par cela même très utiles » (p 424). L’obsession de Reclus est la puissance : il veut que son pays soit puissant ou retrouve, face à l’Allemagne, une puissance perdue. D’où l’importance des recensements, car il n’y a, selon lui, de puissance que d’hommes ; d’où l’importance du recensement des francophones, qui sont ou peuvent devenir des « participants de notre langue ». Le mot participants n’est pas neutre : participer de la langue française, c’est plus que la parler ; c’est exprimer une préférence et presque une allégeance ; c’est participer de quelque chose, prendre part à un ensemble et aussi prendre parti, sous-entendu et éventuellement, en faveur de la France dans le conflit de civilisation qui l’oppose au Reich allemand. « Dans l’état présent, il faudra au moins 10 ans aux francophones pour augmenter de 2,5 millions. Comme la France est inféconde, que la Belgique et la Suisse n’ont plus de place pour les nouveaux venus, nous ne pouvons attendre un rang d’accroissement meilleur que de deux pays plus jeunes que le nôtre, l’Afrique du Nord, âgée de 50 ans, et le Canada, qui n’a pas encore trois siècles » (p 423). La population qui fait défaut en France ou en Europe pour participer de la langue française, Onésime Reclus compte la trouver dans des pays qu’il juge, à tort, sans doute par dilection colonialiste, neufs : l’Afrique du Nord et la Canada, lesquels ont respectivement, quoi qu’en prétende Reclus, plus de 50 ans et plus de 3 siècles.

 

 

                                  Edmond Jabès

 

Pourtant, la pensée géopolitique en germe et qui est la marque d’une vive lucidité politique n’empêche pas les illusions. Celles-ci sont de deux ordres. Il n’y a quasiment plus de Français en Afrique du Nord et la croissance de la population que l’on y observe depuis un demi-siècle environ profite aux arabophones et aux berbérophones. Le Québec qui était perçu comme un pays neuf en 1886 connaît la même dépression démographique que l’Europe. Autrement dit, la langue française ne semble plus avoir d’avenir brillant dans les deux pays ou régions où Onésime Reclus fixait son futur. La seconde illusion tient à l’opposition établie entre la francophonie et ce que l’on peut nommer la francophilie – à savoir ces millions d’étrangers qui apprennent ou ont appris le français, par intérêt, nécessité, passion ou pour tout autre raison : « en Russie, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Amérique et dans tout le monde civilisé (…), les millions d’étrangers francophones se réduiront à des milliers dès qu’un autre idiome héritera du rang de langue universelle ». Certes, le nombre d’étrangers apprenant ou ayant appris le français a sans doute baissé en un demi-siècle, sinon en chiffres absolus, du moins en chiffres relatifs, mais les millions de 1886 ne se ramènent pas aujourd’hui à des milliers. Ils sont toujours des millions d’étrangers – 20 millions, estime-t-on – qui apprennent ou ont appris le français. En termes de dénombrement, ce n’est pas rien. Or, alors que le fait d’être un participant de la langue française a débouché sur des institutions internationales, crédibles et solides, la francophilie n’a pas été consolidée de la même manière et elle est restée le parent pauvre de la francophonie, comme si les militants de la langue française dans le monde avaient fait leurs les présupposés d’Onésime Reclus. Là est en effet le point aveugle ou le lieu obscur de la francophonie. Ces millions d’étrangers qui ont appris le français ont aussi écrit en français et sont devenus des écrivains, des penseurs, des poètes, des savants de langue française, créant, de fait, par leur francophilie, et ce depuis le XVIIIe siècle, en dehors de toute aventure coloniale, des littératures de langue française dans divers pays du monde. Citons, entre autres, la Roumanie, l’Allemagne, l’Italie, la Syrie, l’Egypte ou même l’Argentine. Certes, ces littératures sont d’ampleur variable : elles peuvent être modestes et se ramener à quelques écrivains ou essayistes ; elles peuvent avoir été vivaces, comme en Egypte, où Jean-Jacques Luthi a compté plus de deux cents écrivains de langue française en un siècle et demi ; elles peuvent même survivre, une fois qu’elles ont disparu du pays où elles sont apparues, comme la littérature égyptienne de langue française, dont les représentants, nés en Egypte de parents égyptiens ou dans des familles installées en Egypte depuis longtemps, Robert Solé, Paula Jacques, Sinoué, Josette Alia, Albert Cossery, Edmond Jabès, Andrée Chedid, Bat Ye’or, etc. ont commencé ou continué après 1970 leur œuvre en France. Or, ces expressions francophiles ont beau avoir été fécondes, dynamiques, inventives, généreuses, elles sont oubliées ou méconnues, d’abord des Français ; et tombées en déshérence, elles n’intéressent plus que quelques érudits. La France s’honorerait sans doute si elle décidait de sortir ce passé honorable et même glorieux de l’oubli pour le faire connaître et le mettre en valeur ou le proposer en exemple.  n