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Attention,
chef d'oeuvre
par Jean-Gérard Lapacherie
A propos de Jean Clair,
Malaise dans les musées,
Café Voltaire, Flammarion, 2007.
Disons-le tout net : ce petit livre est un chef d’œuvre de lucidité,
d’intelligence critique, de savoir maîtrisé, même d’érudition en matière
d’art et d’histoire de l’art, et enfin, ce qui ne gâte rien, de bonheur
d’écriture. Qui veut comprendre quelque chose a) à la crise de l’art en
Occident, b) aux inquiétudes que l’on peut avoir pour ce qui est de la
préservation du patrimoine de la France, c) aux dérives qui affectent
les musées dans leur raison d’être et leurs missions, doit lire, relire
et méditer ce livre de 140 pages, quitte à en faire un livre de chevet.
La
première des trois parties, dont il est composé, a pour titre la
simonie. Jean Clair cite en note la définition de Littré (Dictionnaire
de la langue française, 1863-77) : « convention illicite par
laquelle on reçoit une récompense temporelle, une rétribution pécuniaire
pour quelque chose de saint ou de spirituel ». La définition du
Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694 :
« vente ou achat des choses saintes et sacrées, comme, sacrements,
bénéfices, etc. » et œuvres d’art appartenant à la Nation, a-t-on envie
d’ajouter) aurait été plus éclairante et elle convient mieux à ce qui
fait l’objet de Malaise dans les musées que la définition,
quelque peu alambiquée, de Littré. Cette première partie est une
admirable réflexion sur l’art et sur les liens étroits que l’art
entretient avec le christianisme, le sacré, le culte. Les Européens ont
eu longtemps « le culte des images », ce qui ne signifie pas qu’ils
aient idolâtré les images, comme les en accusent les iconoclastes ou les
musulmans, mais qu’ils ont célébré le culte à l’aide d’images ou qu’ils
ont intégré l’art au culte, comme l’atteste le fait que, pendant de
longs siècles, l’Eglise, non seulement ses princes, mais aussi ses plus
humbles fidèles, a été le grand (et parfois le seul) commanditaire de
ces œuvres d’art qui ornent encore les lieux de culte et qui sont
conservées dans les musées. Le culte s’est longtemps confondu avec la
culture, mais peu à peu, dans le monde moderne, cette culture ancienne
est effacée par et sous le culturel et même le socioculturel, d’autant
plus facilement que le « culte des images » est quasiment mort, que
n’importe qui peut faire n’importe quoi en matière d’art, que la
signification des images anciennes s’est dissipée et que les visiteurs
de musée ne voient plus dans ces chefs d’œuvre qu’un réservoir à
émotions immédiates et faciles.
Cet
effondrement nourrit la simonie : la transformation des musées où
s’exposent les collections qui appartiennent à la Nation en zone
touristique génératrice de recettes sans fin ; la gestion à l’intérieur
des musées des flux de visiteurs qui sont d’abord des consommateurs ; la
multiplication des musées (presque un par semaine) ; et surtout le
projet puéril, et tout à fait dans l’air de nos temps post-modernes, qui
consiste à vendre (à louer l’exploitation marchande) pendant trente ans
et pour quelques centaines de millions d’euros (une bouchée de pain pour
les émirs pétrolifères du lieu) à un émirat musulman, désert humain
immensément riche certes, mais marqué par le wahhabisme, le nom
Louvre, devenu pour les besoins de la cause un logo de marque
commerciale, et cela afin que les programmes immobiliers des émirs
pétrolifères (de luxueuses marinas en plein Golfe persique) soient
fourgués plus facilement aux nantis du show-biz, de la jet-set, de la
spéculation sur les marchés financiers et aux trafiquants à l’affût
d’une lessiveuse qui blanchisse leur argent sale. Le modèle que le
gouvernement français a copié, dans cette affaire, est le système
Guggenheim, un système qui fait de l’art une marchandise à vendre et qui
est à l’agonie dans le monde, sauf dans deux villes, où il prospère. Ce
choix a été fait au détriment du modèle français, envié, admiré partout,
des Musées nationaux et de la formation reçue, dans un pays où
l’histoire de l’art n’est pas enseignée véritablement, par les
conservateurs de ces mêmes musées.
Pour
Jean Clair, la débâcle de l’art et de la conservation de l’art, la fin
de tout culte, la mort du sacré, l’effondrement de la fonction muséale
sont des symptômes de cette acédie (ou affaiblissement ou trouble qui
conduit les malades qui en sont atteints à ne plus prendre soin
d’eux-mêmes et à s’abandonner à la mort) ou de cette torpeur dans
laquelle la France, la Nation, la culture, l’Europe, l’Eglise sombrent
peu à peu avant, peut-être, de disparaître complètement.n
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