Cercle Jeune France

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Document: une lettre

de Prosper Mérimée

 

par Jean-Gérard Lapacherie

                    

  

                                                                                

Prosper Mérimée,

Inspecteur général des monuments historiques

 

Rapport à Monsieur le Ministre de l’Intérieur

 

 

In Notes d’un voyage dans l’Ouest de la France, 1971, Hachette ; 1989, Adam Biro

 

 

                                                                                                                         Premier grand chantier des Monuments historiques.

                                                                                                                    Église de la Madeleine de Vézelay (avant restauration),

                                                                                                                            aquarelle par Eugène Viollet-le-Duc, 1840.

Je ne dois point terminer ce rapport, Monsieur le Ministre, sans vous faire observer que je me suis borné à vous adresser des demandes de secours pour les édifices dont la situation est telle, qu'ils en ont un indispensable besoin. Je sais combien sont insuffisants les fonds mis à la disposition de votre département, et j'ai fait mes efforts pour restreindre mes propositions dans les limites de la plus rigoureuse économie. A vrai dire, il n'y a pas un monument, dans les provinces que j'ai visitées, qui n'exige des réparations. Entre tant de nécessités, il m'a fallu choisir les plus urgentes, et peut-être sera-t-il difficile de pourvoir à celles-là seulement. La situation où se trouvent aujourd'hui tant de beaux édifices, tant de monuments nationaux, est réellement déplorable et s'empire tous les jours. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que plus les secours se font attendre, plus ils doivent être abondants. Telle voûte lézardée aurait été consolidée l'année dernière avec quelques journées de travail, qui, après un hiver pluvieux, menace ruine; et il devient nécessaire de la refaire complètement. Le temps n'est pas éloigné où les ressources ordinaires se trouveront tout à fait insuffisantes pour remédier aux dommages que le temps et une funeste imprévoyance accumulent tous les jours. Alors il faudra se demander s'il convient de laisser périr à la fois tous les souvenirs de notre histoire, tous les monuments créés par nos ancêtres, tous ces nobles édifices qui attestent le génie et la splendeur des siècles passés. Quelques-uns les verront disparaître d'un œil indifférent, et diront qu'on peut prier Dieu aussi bien dans un grand hangar que dans une cathédrale gothique, et que, pourvu que nous ayons des canaux et des chemins de fer, il importe peu que tous les ouvrages d'art périssent. Mais j'ai trop bonne opinion de notre pays pour croire qu'il se résigne ainsi froidement à l'abandon d'une si grande partie de sa gloire. Des sacrifices énormes, devenus nécessaires, seront consentis, j'aime à le penser; mais aujourd'hui, à moins de frais, on pourrait retarder indéfiniment l'époque de ruine universelle qui s'approche rapidement. Il est encore temps de la prévenir, et des secours prompts, immédiats, seraient moins onéreux que des restaurations tardives commandées par une impérieuse nécessité. Que les allocations consacrées à l'entretien de nos grands édifices soient enfin proportionnées à leurs besoins actuels; que de grands travaux entrepris simultanément dans toute la France arrêtent les progrès de la destruction. Aujourd'hui une somme triple de celle qu'on affecte annuellement à cet objet serait peut-être suffisante : dans quelques années il faudra la centupler.

         J'ajouterai que l'état des arts, et particulièrement de l'architecture de notre époque, serait une garantie que les réparations réclamées seraient exécutées avec goût et dans le style convenable à leur origine. On comprend le moyen âge à la fin, on l'étudie, et l'on est sorti de la routine exclusive où l'on s'est traîné si longtemps.

         Il appartiendrait, Monsieur le Ministre, à une administration qui a déjà imprimé aux arts un mouvement si heureux, de conserver au pays ses gloires antiques tout en lui en donnant de nouvelles, et je ne doute pas que les moyens ne vous soient aussitôt accordés par son bon sens et sa munificence.

Mars 1836. n