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Culture française:

l'ère postpatrimoniale

 

par Raphaël Dargent

 

à propos de Renaud Camus,

La grande déculturation, Fayard, 2008.

 

 

                    

  

« Toutes les statistiques démontrent que le niveau monte », ce fut bel et bien la phrase que prononça un inspecteur de l’Education  nationale à un collègue qui s’étonnait de la très piètre qualité des copies que nous corrigions lui et moi. C’était il y a bientôt dix ans. Depuis, j’imagine que le niveau n’a cessé de monter, au point d’exploser tous les plafonds de réussite. Le fait est que l’inspecteur n’avait pas tort : les statistiques disaient bel et bien cela – le taux de réussite augmentait – qui était en contradiction radicale avec ce que nous constations mon collègue et moi dans la réalité de notre enseignement. La contradiction en fait n’était qu’apparente car nous ne mesurions tout simplement pas la même chose ; insensiblement l’Institution avait déplacé le curseur, insensiblement, presque à notre insu (ou alors était-ce avec notre silencieuse complicité ?), elle avait changé les critères. Et c’est ainsi que le nombre des diplômés montait en effet, irrémédiablement,  à mesure que baissait celui de nos exigences.

Il en est de la Culture comme de l’Ecole. Renaud Camus, dans ce remarquable essai, analyse on ne peut mieux le glissement civilisationnel majeur que nous sommes en train de vivre et qu’il appelle avec beaucoup d’à propos « la grande déculturation ».

En règne d’hyperdémocratie, où tout doit se valoir et s’égaliser, la question est de savoir ce qu’est la culture et ce que l’on entend par le mot. Or il semble bien qu’il soit venu le temps où l’on nomme « culture » ce qui ne l’est aucunement et même est son exact contraire, au terme d’un affaissement généralisé des repères, des références, des hiérarchies. La culture française traverse, selon Camus, une double crise, «crise démocratique, liée à son statut réel ou supposé de culture de classe », réservée à une élite, bourgeoise, discriminante, etc., et une « crise ethnique, liée à son statut incontestable de culture nationale », insupportable aux yeux de l’antiracisme dogmatique et que de nombreux immigrés ne cherchent plus à intégrer comme un idéal à atteindre, mais contribuent au contraire à désintégrer puisqu’elle est perçue comme une réalité oppressante, vexatoire, excluante.

Ceux que Renaud Camus qualifie d’ « amis du désastre », ou autres « niveau-montistes », comme mon inspecteur, qui refusent de voir la réalité en face pour s’en tenir à leurs chiffres et à leur idéologie égalitariste, négligent l’essentiel, à savoir que la culture n’est nullement démocratique ni même égalitaire, mais qu’au contraire elle ne peut exister que dans la mesure même où elle n’est pas démocratique, qu’elle n’est pas égalitaire. Eduquer un enfant, c’est le faire accéder, exactement « l’élever », palier par palier, effort après effort, à une aristocratie (j’insiste sur le mot) du savoir, à une élite qui se distingue de la masse, en cela qu’elle parle un langage, possède des référents, fréquente des lieux, lit des ouvrages, regarde des tableaux, écoute des œuvres, que le commun n’aura pas automatiquement envie de parler, de posséder, de fréquenter, de lire, de regarder, d’écouter. Dans un tel processus, tous ne peuvent pas être élus, car si tous le sont, en vérité il n’y a plus d’élection du tout, plus de sélection, et c’est le nivellement généralisé vers le bas.  Aussi est-il absurde, et contre la culture, de prétendre mener quatre-vingt pourcents d’une classe d’âge au baccalauréat, puis d’en envoyer l’essentiel garnir les bancs des universités, au prix de l’abaissement du degré d’exigence. C’est ainsi que nos dirigeants se félicitent que notre pays possède de plus en plus de diplômés, sans voir que ceux-ci sont le plus souvent incultes. « Dans les champs de la culture, qui n’est que relief, nuances, différences de niveau de qualité, de mérite et de don, il ne saurait y avoir d’égalité que par le bas. Le mouvement est toujours le même, qu’il s’agisse d’enseignement ou d’art, de musique, d’érudition, de science ou de vie culturelle : au prétexte d’égalité, l’hyperdémocratie, structurellement incapable d’élever les niveaux culturels moyens et inférieurs, ne remporte de victoires démocratiques qu’en abaissant le niveau supérieur, au point de l’avoir fait à peu près disparaître, avec la classe cultivée qui en était la condition autant que l’expression. » C’est là le drame : à force de dévaluer la culture, de la « déculturer » en quelque sorte, pour la rendre accessible au plus grand nombre, et ce, c’est essentiel, sans jamais lui demander le moindre effort, on la vide de sa substance, on la dénature, on en fait autre chose, de distrayant et/ou de commercial, mais de nullement culturel. On ne voit pas ou ne veut pas voir, aveuglé qu’on est d’idéologie, qu’en élargissant la base, on arase le sommet ou, comme l’écrit Renaud Camus : « Il ne peut pas y avoir de culture de classe cultivée, ni d’ailleurs de classe cultivée, en un temps de culture de masse. » Ainsi, c’est tout l’édifice social qu’on met à terre, toute la pyramide qu’on renverse, la véritable culture étant reléguée dans les tréfonds des caves et des tombeaux quand la fausse culture, la culturaille, la culture du tout-venant, la culture de masse, est dressée au pinacle, en pleine lumière.

Faire du chiffre, et conséquemment du fric – car l’argent a évidemment partie liée à l’affaire – c’est là l’objectif des musées, du Louvre, de Chambord, et des institutions prétendument « culturelles », des chaînes de télévision ou de radios dites « culturelles ». Tous les référents sont touchés, des enseignants prolétarisés, eux-mêmes produits d’un système depuis trente ans déculturé, aux politiques dont le langage relâché ou l’absence de tenue, de dignité due à la fonction, de culture littéraire ou historique, ne surprend plus personne.

Il va de soi que la place de la culture française dans le monde ne s’en trouve pas rehaussée puisque notre pays n’a plus rien d’original a proposé au monde, rien de vraiment culturel, d’authentiquement, d’anciennement culturel, qu’il a oublié que la culture est d’abord un héritage, qu’on transmet fidèlement ou qu’on transforme parfois, mais sur lequel toujours on s’adosse.

Dans ce marasme, Renaud Camus ne baisse pourtant pas les bras, lui qui veut réhabiliter « le bel ennui de la culture ». Voilà qu’en guise de conclusion, il imagine la constitution d’îlots de véritable culture qui surnageraient au milieu d’un océan d’ersatz culturels, à l’image des « couvents du haut Moyen Âge, où trouvèrent un abri, au milieu de la violence et de la barbarie, et dans l’attente d’hypothétiques temps meilleurs, autant de lambeaux de la civilisation antique qu’il était possible d’en sauver tant bien que mal ». Couvents virtuels à défaut d’être réels d’ailleurs, de tels îlots se constituant déjà grâce à internet.

La grande déculturation de Renaud Camus est sans conteste un ouvrage majeur qui décrit avec exactitude le mécanisme de notre présente décivilisation. n