|
Le
patrimoine français
vu par trois écrivains
par Jean-Gérard Lapacherie
Renaud
Camus, Commande publique, P.O.L., 2007 ; Richard Millet, L’art
du bref, Le Promeneur, Gallimard, 2006 ; Philippe Muray, On ferme,
Les Belles Lettres, 1997.
Trois écrivains, que les
lecteurs de Jeune France connaissent bien, à savoir Richard Millet,
Renaud Camus et Philippe Muray, ont traité, à leur manière, de façon
indirecte ou par des biais, du patrimoine – et même du patrimoine
français : Richard Millet, dans L’art du bref (Le cabinet des
lettrés, Le Promeneur, Gallimard, 2006) ; Renaud Camus, dans Commande
publique (P.O.L., 2007) ; Philippe Muray dans un gros roman méconnu
publié il y a dix ans : On ferme, Les Belles Lettres, 1997.
Richard Millet traite de
photographie et de ces vieilles photos qui sont entrées dans le
patrimoine de la France et dont certaines sont recensées, en tant
qu’images, dans l’Inventaire général du patrimoine (dans la base de
données Mémoire) ; Renaud Camus traite de l’art « officiel », celui des
œuvres d’art commandées par les élus locaux, payées avec de l’argent
public pour orner ou égayer, ou dans un tout autre but, les différentes
stations du métro de Toulouse et qui entrent de fait dans le patrimoine
de la France ; Philippe Muray traite de la façon bouffonne et arrogante
dont les Modernes bradent, sinon le patrimoine littéraire et esthétique
de la France, du moins ce qui le fonde, à savoir une certaine idée,
modeste, de l’homme, une conception du temps et de l’histoire, un sens
du beau, etc.
Attardons nous sur chacun
de ces livres et sur ce qu’ils disent, à leur manière, du patrimoine.
Le point de départ du
récit, que Richard Millet a intitulé L’art du bref (l’adjectif
substantivé bref, au sens de « ce qui est de courte durée »,
désigne une catégorie esthétique, laquelle s’applique assez bien à la
photographie : elle saisit un « instant », mais un instant dans lequel
Richard Millet découvre, ou tente de découvrir, l’essence des choses, en
particulier l’essence de réalités, sociales ou humaines, disparues), est
la redécouverte récente dans le grenier d’une mairie du haut Limousin de
vieilles plaques qui appartenaient à un photographe ambulant, Antoine
Coudert (1866-1910), fils naturel d’une fille de ferme, un peu simple,
surnommée La Toquée et qui a transmis son surnom à son fils. Le Toqué a
décidé de gagner modestement sa vie en photographiant les populations
paysannes du haut Limousin (communiantes, mariées et mariés, conscrits,
cyclistes, jeunes coqs de village), « pays » qui est devenu aujourd’hui
un désert. Ces photographies, tirées sur papier, exposées, réunies dans
des albums, sont lues et interprétées aujourd’hui comme des documents
ayant un intérêt « ethnographique », parce qu’elles ressuscitent, plus
d’un siècle après, des façons de poser ou de parader, des corps, des
manières d’être, des attitudes physiques, des vêtements – en bref, des
tenues, dans tous les sens de ce terme –, qui ont disparu et ne
sont plus les nôtres, mais qui nous semblent propres à des enfants, des
femmes, des hommes, des campagnards de la fin du XIXe
siècle : « cette écolière à son pupitre, ce ramoneur nain, ce fier
cycliste, ces conscrits faisant les bravaches, ces noces figées, ces
processions immémoriales, ces enfants et ces parents, ces chasseurs, ces
buveurs, ce vieil homme en costume, chapeau melon et longue barbe
divisée en deux pointes et qui ressemble à un rabbin ou à un vieillard
de l'Ancien Testament ayant passé le costume dominical ». En
elles-mêmes, ces photos sont à la fois émouvantes et instructives.
Pourtant, Richard Millet
ne les regarde pas comme des documents. Ce qu’il cherche à saisir, en
faisant parler une vieille femme cultivée (son récit aurait été fait au
narrateur, un soir, dans les années 1960) qui avait été photographiée,
alors qu’elle était âgée de dix ans, en habit de communiante, au tout
début du XXe siècle, par Antoine Coudert, c’est l’âme de ce
pauvre photographe, un « gourle » affligé d’un pied-bot, que l’on tenait
pour un fou ou un simple ou un toqué, et qui poursuivait deux buts dans
la vie : devenir photographe pour échapper au destin de valet de ferme
qui lui était promis (ce qu’il a réussi à faire) et trouver une femme,
se marier, s’établir, ce que sa mère n’avait pas réussi à faire et ce en
quoi il a échoué (il s’est suicidé, quand il a compris qu’il ne
réaliserait pas ce projet) : « il attendait tout de ce qu'il allait
produire, le cliché merveilleux, ce qui allait faire éclater sa gloire,
au moins dans le canton, ou dans le département, sachant qu'il était
question de technique et de rétribution, mais espérant une autre
rétribution que l'argent – la gloire, oui, une gloire suffisante pour
lui apporter ce que sa mauvaise jambe lui rappelait sans cesse : une
femme; et non une femme qu'il paierait mais une qui l'aimerait pour ce
qu'il était : l'homme derrière le photographe, même s'il devait pour
cela garder quelque peu de son mystère, de ce qui faisait que, pénétrant
sous le voile noir, il était un homme de la Préhistoire entrant dans la
grotte de Lascaux pour y peindre ce qu'il dérobait au-dehors, et y
apposer ses mains négatives. Pas d'art, ni d'artisanat, donc (…), mais,
encore une fois, ce qu'il recherchait inlassablement sans pouvoir le
nommer, et qui est au-delà de la gloire et de l'amour que peut donner
une femme et qui ne se trouve que dans l'opération consistant à dérober
à la nuit un peu de la lumière éternelle ».
Renaud Camus, au Centre d’art contemporain de Plieux, dans le Gers,
qu’il dirige depuis une dizaine d’années, conçoit et organise des
expositions de tableaux de Boltanski, Marcheschi, Kounellis, Thursz,
Albers. Spécialiste du minimalisme américain et d’art contemporain, il a
écrit des préfaces à des catalogues ou à des monographies de peintres ou
de photographes et deux essais sur l’art : Discours de Flaran et
Nightsound. Les autorités qui ont fait construire le métro de
Toulouse lui ont passé une « commande » : étudier les projets des
artistes qui ont proposé d’installer une œuvre d’art dans chacune des
stations des deux lignes A et B et participer aux choix d’une commission
d’experts ; puis suivre en sa qualité de grand connaisseur de l’art
contemporain l’opération. Dans Commande publique (P.O.L., 249
pages, 2007), il relate dans le détail cette double expérience de membre
d’une commission publique et de participant à un processus de
constitution d’un patrimoine artistique. Pour lui, les œuvres commandées
et exposées dans les stations « convergent vers une espèce de nostalgie
qui n’ose pas dire son nom ». Pour Renaud Camus, ces artistes modernes
ont rompu avec un temps ancien « où les signes habitaient dans leur
sens, où les nymphes s'ébattaient au milieu des roseaux, où la nuit on
voyait les étoiles, où les jardins n'étaient pas l'image, au premier
degré, d'une sorte de paradis, où c'était la vérité qui sortait des
puits et non pas le jour qui s'y suicidait, où le lien, pas encore
social, était autre chose qu'un douteux vermicelle baignant dans un
suspect bouillon logorrhéique ». Leur entreprise ne consiste pas, comme
le préconisait Mallarmé, à « donner un sens plus pur aux mots de la
tribu », puisqu’il n'y a plus de tribu, mais des tribus, « comme il n'y
a que des cultures, des logiques, des musiques, des personnels ».
« L'idée d'un sens plus pur est à faire peur, désormais – sans compter
qu'elle vous ferait mal voir ». Si patrimoine il y a, c’est sous la
forme d’un désarroi qui quête « sous l'ancienne campagne meurtrie puis
effacée », dans les profondeurs de la terre et du mythe, que
parcouraient jadis Virgile, Dante, Orphée, Eurydice, le Christ lui-même,
de nouveaux signes, de nouveaux gestes, de nouvelles images, une
nouvelle scène.
Le roman On
ferme est sans doute l’œuvre de Muray qui est la moins souvent
citée, la moins appréciée et la moins bien comprise. Le titre contient
un programme. « On ferme », c’est-à-dire on en finit avec tout ce qui
est. Un incendie gigantesque est en train de détruire la Provence et
auquel essaient d’échapper une famille recomposée de bobos parisiens
vivant dans l’édition, qui ont rendez-vous dans leur villa avec d’autres
bobos écumant la pub branchée et la com décalée, ou s’affairant dans les
media, ou faisant dans les événements artistiques, et dont les
préoccupations sont celles de bobos : changer le monde et la vie, en
finir avec l’homme ancien, avec l’art, avec les savoir-faire, avec les
anciennes relations humaines, faire table rase, faire la fête, organiser
des fêtes, mener la politique de la terre brûlée, etc. : on retrouve
dans ce roman les thèmes chers à Muray sur Homo festivus, la fin de
l’Histoire, le processus de sape d’une civilisation millénaire, la
Modernité moderne et même modernissime, etc. On ferme est aussi
un centon ou un patchwork : c’est comme si Muray avait mis bout à bout
les fragments de discours, les phrases, les mots fétiches, etc. qu’il a
lus dans les journaux, qu’il a entendus chez les bobos des médias ou
chez ceux qu’il a rencontrés, qu’il a pris dans la rue : ce ne sont pas
des brèves de comptoir, mais des longues de salles de rédaction, de
studios de radios ou de télévision, de cabinets d’architecte ou
d’organisateurs d’événements, de bureaux de publicitaires. De fait,
alors que Millet, dans L’art du bref, ressuscite un patrimoine
enfoui, que Camus s’interroge sur les conditions qui pourraient présider
à la constitution d’un nouveau patrimoine, Muray raconte, dans un style
épique de dérision, comment une génération gâtée met son énergie à
piétiner tout un patrimoine fait de croyances, de savoir-vivre, de
façons de faire, d’œuvres modestes, de paysages, à quel point ce
vandalisme la met en transe et comment elle s’enrichit en détruisant.
C’est le roman de la fin d’un monde et c’est, de ces trois œuvres, la
plus noire pour ce qui est de l’avenir de l’art, des formes, des façons
de vivre, des valeurs, des croyances, de la littérature, de la langue.
n
|