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Du
patrimoine religieux
par Jean-Gérard Lapacherie
Vitraux de la cathédrale de Chartres
Il suffit de consulter l’Inventaire général du patrimoine de la France,
qu’André Malraux, alors ministre de la culture du Général de Gaulle, a
décidé de faire établir par ses services (ce patrimoine est consultable
dans le site internet du ministère de la culture), pour prendre
conscience que le patrimoine dit religieux occupe une place primordiale,
sans doute la plus importante en quantité, dans l’ensemble du
patrimoine. Dans la base de données Mérimée (160000 fiches), où sont
recensés les édifices, près de la moitié des fiches sont consacrées à la
description d’édifices à vocation religieuse : églises paroissiales,
chapelles, oratoires, croix, calvaires, cimetières, etc. ; dans la base
de données Palissy (260000 fiches), où sont recensées les œuvres d’art
(tableaux, sculptures, soieries, ébénisterie, orfèvrerie, etc.), la
plupart des fiches décrivent du mobilier d’église : autel, retables,
tableaux, statues de saints, objets liturgiques, armoires, reliquaires,
etc. Ce qui frappe aussi à la lecture de ces fiches, c’est la répétition
de la mention « mauvais état ». De nombreux édifices religieux,
chapelles, oratoires, églises, etc. sont en ruines ou en voie de tomber
en ruines ; beaucoup sont désaffectés et quelques-uns sont transformés
en bergeries, en particulier dans les Alpes du Sud. Une rapide visite
des lieux où sont recensées les œuvres d’art fait apparaître encore que
de nombreux tableaux sont abîmés, que certains ont été vandalisés ou ont
disparu, que les cadres dorés sont couverts de poussière, qu’aucune de
ces œuvres d’art, pourtant admirables, n’est, sauf exception, mise en
valeur, éclairée correctement, expliquée. En bref, ce patrimoine a beau
constituer une partie importante du patrimoine de la France, il tombe
peu à peu, lentement, inexorablement, en déshérence.
Il est
vrai que ce qui est nommé, en partie improprement, patrimoine religieux
n’a pas bonne presse. L’adjectif religieux ne qualifie pas seulement le
nom, il réduit les réalités désignées par le nom à une seule fonction,
la moins haute ou celle qui est considérée, dans notre époque
areligieuse, comme la moins prestigieuse : les croyances, la foi,
l’exercice du culte, la religion. Pourtant, depuis la nuit des temps, la
plupart ou la quasi-totalité des œuvres d’art que les hommes ont
laissées à leurs successeurs avant de disparaître, sont religieuses,
uniquement religieuses, aussi bien les peintures rupestres, du trentième
au quinzième millénaire, celles des grottes Chauvet et Cosquer, des
grottes de Lascaux et d’Altamira, etc., que les grands temples et
sanctuaires de l’Egypte pharaonique ou de la Grèce ancienne, que les
églises et cathédrales, romanes ou gothiques, qui ont couvert la France
d’un « manteau blanc » à partir de l’An mil, que les fresques d’églises
ou de monastères en Italie et les premiers tableaux de la Passion ou
des principaux épisodes du Nouveau Testament. Ce n’est que depuis une
date relativement récente que l’art, tout en continuant à se nourrir de
religion, s’est détourné de sa source ou en a été détourné, pour traiter
d’autres sujets que ceux que la religion lui fournissait. Il est vrai
que l’Eglise, appauvrie, affaiblie, dépossédée, pendant la Révolution,
des biens qu’elle gérait, n’a quasiment plus commandé depuis le milieu
du XIXe siècle et surtout depuis la loi de 1905 d’œuvres d’art à des
peintres, à des architectes ou à des sculpteurs. Si l’on tient la
peinture abstraite du XXe siècle pour iconoclaste ou iconophobe, dans la
mesure où elle rejette la figuration, dont elle a horreur ou dont elle
feint avoir horreur, il n’est pas faux de dire, vu que la Figure est au
cœur de la foi chrétienne et de l’art religieux d’Occident, qu’elle est,
dans ses formes, antireligieuse ou antichrétienne. L’adjectif
qualificatif religieux est réducteur, il est aussi impropre d’un point
de vue juridique. Depuis la loi de 1905, le patrimoine religieux
appartient à l’Etat ou aux communes, qui sont en charge de sa protection
et de son entretien. Autant dire que, dans les petites communes, et les
autres d’ailleurs (Dieu sait s’il y en a en France de petites communes,
au moins trente mille), ce qui est devenu propriété publique n’est guère
protégé, encore moins entretenu et jamais mis en valeur. Il risque à
terme de subir le destin de nos universités, auxquelles, à partir de
1792, en nationalisant les biens du clergé, l’Etat a ôté toute ressource
propre, en échange d’une obole, si bien que l’Université d’Harvard, dont
les ressources actuelles sont à peu de choses près celles que La
Sorbonne avait à sa disposition au XVIIe siècle, a aujourd’hui un budget
égal à celui de toutes les universités de France. Continuer à qualifier
ce patrimoine de religieux, c’est, dans une certaine mesure, surtout
dans notre époque antireligieuse, le minorer ou le rabaisser. En fait,
il n’est religieux que par les lieux où il se trouve (églises,
chapelles, oratoires, etc.) ou par les thèmes qu’il traite : la Passion,
le culte, la liturgie, divers épisodes des Evangiles ou rapportés dans
la longue Tradition chrétienne. En réalité, il est public et national.
Ce patrimoine tient autant de la politique, au sens élevé de ce terme,
que de la mystique. Longtemps, la France a eu pour seul patrimoine les
tableaux, les sculptures, le mobilier, les vitraux, l’orfèvrerie, etc.
d’églises ou de cathédrales. Ces œuvres d’art se confondent en partie
avec la France, à l’histoire de laquelle elles se plient. Comme les
Modernes tiennent la France et son histoire pour pets de lapin, ils
tiennent ce patrimoine religieux pour un épiphénomène sans importance
qu’ils seraient prêts à brader à des aigrefins contre de clous ou un
plat de lentilles.
Bien
sûr, la conception que l’on se fait de l’art ou la conception de l’art
qui nous est imposée depuis un siècle et demi environ n’a rien à voir
avec l’idée que l’on s’en faisait dans les siècles classiques.
Aujourd’hui, pour nous, l’art est autonome ou autotélique, il ne renvoie
qu’à lui-même, il trouve sa raison d’être en lui, il est à lui-même sa
propre fin – comme Dieu, pourrait-on dire insolemment. De fait, le culte
de l’art a remplacé chez les Modernes l’ancien culte de Dieu. L’art est
vénéré, adoré, idolâtré, et il organise lui-même son propre culte.
Jadis, l’art était savoir faire, technique, belle ouvrage, travail
soigné, il exprimait quelque chose d’autre que lui-même, il n’était pas
à lui-même sa propre et seule fin. L’hypostase de l’art a effacé ces
anciennes conceptions et a renvoyé aussi l’art selon ces anciennes
conceptions à une ère révolue de l’humanité.
Si le
patrimoine religieux de la France est méprisé, délaissé, occulté,
oublié, surtout le petit patrimoine que des responsables inconscients
abandonnent aux voleurs, pillards, trafiquants et à tous ceux qui, par
lucre ou imbécillité, le vendent, après l’avoir volé, à l’étranger, cela
ne tient pas à ce qu’il est réellement ou à sa vérité, mais seulement à
nos propres préjugés de modernes : antichrétiens, areligieux,
anti-français ou francophobes, la seule religion admise étant celle de
l’art hypostasié, autonome et vérité en soi. Les tableaux de Monet ou de
David sont magnifiques, mais ils ne nous apprennent pas grand chose, à
dire vrai, de la France réelle ou de la France profonde. Les uns peuvent
être mis en relation avec la « belle époque » (bonheur de vivre,
insouciance, prospérité, recherche de la lumière) ; les autres avec les
mots d’ordre de la politique à la fin du XVIIIe siècle et au début du
XIXe siècle. Les tableaux de Picasso apprennent beaucoup de choses sur
Picasso lui-même, sur son moi, sur son ego surdimensionné, sur sa
cupidité, etc. et sur l’histoire de la peinture ; mais peu de choses sur
la France ou sur l’Espagne. Il en va tout autrement des œuvres d’art,
peintes entre le XVIIe et le XIXe siècles, et qui ornent de nombreuses
églises de France. Ce que révèlent ces tableaux, c’est une autre
histoire de l’art, une histoire de l’art oubliée, une histoire de l’art
occultée par la saga de l’art royal ou de l’art de l’Etat, une histoire
de l’art où l’art est lié à l’histoire des hommes ordinaires, paysans ou
artisans, à leurs croyances, à leur sensibilité, à leurs mentalités, et
une histoire de l’art qui s’inscrit dans l’histoire, qui fait corps avec
elle, qui en est inséparable.
Pour
illustrer cela, prenons l’exemple du Queyras, ensemble de sept communes
de haute montagne (les chefs-lieux sont situés entre 1350 m et 2040 m
d’altitude) à l’est des Hautes-Alpes. A partir de 1660, de nombreux
Queyrassins, qui avaient adhéré à la Réforme, retournent, de leur propre
gré ou forcés, au catholicisme ; en 1685, quand Louis XIV annule l’Edit
de Nantes, de nombreux paysans éleveurs de ces hautes vallées décident
de s’exiler (de 10 à 15% des 6500 habitants d’alors). Ce fut, on le
sait, une tragédie pour la France. Dans le Queyras, c’est à partir de
cette date que les chœurs des églises et des chapelles ont été ornés de
tableaux d’esthétique baroque, peints par des artisans du Piémont
proche, placé alors sous la souveraineté des princes très catholiques de
Savoie, et représentant de part et d’autre du Christ en croix les Saints
qui avaient cessé d’être vénérés dans les hautes vallées protestantes :
Roch, Bernardin, Blaise, Marguerite, Jean le Baptiste, Sébastien,
Romuald, Louis de France, Barthélemy, Charles Borromée, Laurent, etc. Ce
qu’enseignent ces tableaux, commandés par des curés bacheliers ou
docteurs en théologie, plus d’un siècle et demi après les conciles tenus
à Trente (1545-63), c’est la théologie de la Contre-Réforme catholique,
dont les Queyrassins ont été privés : sens sacrificiel de la messe,
culte des saints et communion des saints, où qu’ils aient vécu, lors du
sacrifice de la messe. Ces leçons ont été diffusés aussi par les
confréries de pénitents (le sacrement de la pénitence a été, avec celui
de l’eucharistie, au cœur de la Contre-Réforme), noirs ou blancs, chaque
village, et jusqu’au plus petit hameau ayant sa ou ses confréries, qui
ont organisé des processions, érigé des chapelles, bâti des oratoires au
bord des chemins, dressé des croix ornées des instruments de la Passion,
commandé des œuvres d’art (tableaux, reliquaires, orfèvrerie, etc.) et
même par des compagnies du Rosaire. Toutes les églises ont été pourvues
d’immenses retables, dorés et sculptés, relevant à la fois de la
peinture, de la sculpture, de l’architecture, et de chaires à prêcher
sculptées. Louis XIV a contribué à cet élan, en offrant d’importantes
subsides, grâce auxquels ont été construites quatre chapelles dans des
hameaux isolés de haute altitude (entre 1700 et 1900 mètres), dont l’une
a été consacrée en 1708 à son lointain ancêtre, Saint Louis de France
(Louis IX). Dans ces œuvres d’art, l’essentiel est la vérité de la foi.
Même si elles ne sont pas d’une grande qualité artistique et qu’elles
relèvent d’un art régional (le baroque piémontais), elles n’en épousent
pas moins, plus fidèlement que l’art français, celui des Van Loo,
Boucher, Fragonard, Chardin, les mentalités et les sensibilités
populaires d’alors.
Après la Révolution, qui a abrogé les anciennes libertés des
habitants de ces hautes vallées, et à partir de 1825, le renouveau
catholique a été encore plus vif qu’après 1685. Il semble que, si l’on
se fonde sur les archives et les documents, le Queyras ait donné à l’Eglise
un nombre important de prêtres et de moniales : en 1850, plus de
soixante – soit près de 4% de la population adulte, dont certains ont
été d’excellents écrivains (abbé Gondret et abbé Berge, auteurs
d’intéressantes études sur leur vallée). Le renouveau catholique s’est
exprimé dans la construction en 1838, sur le flanc d’une montagne, d’un
beau calvaire, dans l’achat de nombreux tableaux historiques,
représentant des événements racontés dans les Evangiles ou dans les
ouvrages l’histoire sainte : les quatorze stations de la Passion, la
visite de Saint Antoine du désert à Saint Paul l’ermite, la circoncision
de Jésus, la stigmatisation de Saint François, la béatification d’Emile
de Vialar, fondatrice de la congrégation de Saint Joseph de
l’Apparition, le Sacré Cœur de Jésus, etc. ; dans la commande de façades
d’autels sculptés représentant le baptême de Jésus ou la visite des rois
mages, etc. Les Révolutionnaires ont voulu ou cru changer le cours de
l’histoire en exaltant la Rome antique ; à cette vision du monde, les
Queyrassins ont opposé leur propre vision du monde et une autre
histoire, affaiblie ou discréditée entre 1790 et 1815 : celle du
christianisme. Toutes ces œuvres d’art opposent, en termes clairs, la
vieille histoire sainte à la nouvelle histoire, dont Michelet, à Paris,
jette, à la même époque, les bases. Les fondements historiques du
catholicisme ont été ébranlés entre 1790 et 1815 ; les Queyrassins ont
essayé de les raffermir, en commandant des œuvres qui les rappelaient
aux fidèles.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la
fermeture de la frontière avec l’Italie et la baisse du prix des agneaux
ont appauvri les Queyrassins, qui ont émigré massivement en Provence.
L’appauvrissement des fidèles se manifeste dans les œuvres d’art. Ils
n’ont plus offert à leur paroisse de tableaux, trop chers, mais des
statues de Saints fabriquées à la chaîne et peintes, parfois couvertes
de feuilles d’or. Dans l’église paroissiale du village d’Abriès, on en
compte vingt-deux ; et dans les chapelles, deux ou trois, parfois
davantage. Parmi celles-ci, il en est beaucoup qui représentent des
saintes ou des saints au visage souffrant, dans le style du dolorisme
chrétien qui se répand en France et en Europe dans la seconde moitié du
XIXe siècle : Saints ou Saintes au visage défait, pleurant la mort du
Christ, et Vierge Marie, sous le vocable de Notre Dame des Sept
Douleurs, le cœur percé de sept poignards, la souffrance étant
considérée dans cet élan religieux qui se répand dans toute l’Europe du
Sud comme un signe d’élection. Au XXe siècle, les Queyrassins, après la
loi de 1905, n’ont plus offert d’œuvres d’art à leurs églises, sinon les
statues des nouvelles saintes, canonisées dans la première moitié du XXe
siècle : Sainte Thérèse de Lisieux, Sainte Bernadette de Lourdes,
Notre-Dame de Fatima, Notre Dame du Perpétuel Secours, Sainte Jeanne
d’Arc portant, sous le baudrier, une robe ornée de fleurs de lys bleues,
toutes ces œuvres attestant que les fidèles avaient conscience
d’appartenir à une communauté, attaquée ou menacée, celle de la Sainte
Eglise catholique et romaine, dont la foi s’exprimait dans de grands
pèlerinages populaires.
Tel
est, brièvement analysé, ce patrimoine, dit religieux. Il est aussi
celui de la France, non pas celui de la France officielle ou de ses
grandes institutions d’Etat, mais celui d’une France populaire, que l’on
supposait il y a deux ou trois siècles éternelle, mais qui est
aujourd’hui à l’agonie, ancrée dans des territoires divers et variés,
jusqu’aux confins du pays, et qui a été longtemps le seul visage de la
France. C’est cette France qu’évoque De Gaulle au début de ses Mémoires
de guerre : la France aux mille Saints, celle des vitraux de cathédrale
ou des petites églises de province. Cette France-là n’est pas celle des
tableaux de Monet ou de David. Mais ce n’est pas parce qu’elle est en
voie de disparition qu’elle doit être effacée à jamais de la mémoire des
hommes.n
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