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Nouvelles
conceptions muséographiques
par Jean-Gérard Lapacherie
Au
musée du Louvre, il est un fait qui surprend les visiteurs, même les
habitués : c’est la richesse d’une part des collections égyptiennes
exposées au rez-de-chaussée et au premier étage de l’aile Sully et dans
l’entresol de l’aile Denon pour ce qui est de l’Egypte romaine et de l’Egypte
copte, et, d’autre part, dans une moindre mesure, celle des collections
mésopotamiennes exposées au rez-de-chaussée de l’aile Richelieu. On sait
comment les collections égyptiennes ont été réunies et le rôle
déterminant qu’y a joué Champollion. Non seulement elles sont riches,
mais encore elles sont admirablement bien exposées. Entendons-nous
là-dessus. Les principes qui régissent l’organisation des cinquante
salles (et davantage) consacrées à l’Egypte ancienne sont à la fois
encyclopédiques et pédagogiques : encyclopédiques, parce que les traits
essentiels d’une civilisation qui a duré plus de trente siècles sont
exposés dans un ordre méthodique et qu’il sont systématiquement
expliqués dans des vitrines sur l’écriture, la crue du Nil, les outils
et les techniques agricoles, les modes de vie, les croyances, le
panthéon, la chronologie, etc. ; pédagogiques, parce que ceux qui ont
conçu ces salles avaient la volonté d’initier les curieux, les béotiens,
les citoyens lambda, dont aucun n’est spécialiste, à la connaissance
véritable d’une civilisation disparue. Il n’est pas seulement attendu
des visiteurs qu’ils admirent des formes, dont certaines sont belles en
elles-mêmes ; il est exigé d’eux aussi qu’ils comprennent la fonction de
ces objets et œuvres d’art replacés dans la civilisation qui les a
produits. Ces mêmes principes régissent l’organisation des dix salles
consacrées à la Mésopotamie ancienne. De fait, le musée remplit dans ces
deux cas pleinement son rôle : c’est un plaisir des yeux et une fête de
l’intelligence.
Il
n’en va pas de même des collections françaises ou hollandaises exposées
au premier étage de l’aile Denon, au second étage de l’aile Richelieu et
de l’aile Sully. Là, le principe encyclopédique est absent. Le Louvre
possède d’admirables collections de peinture hollandaise du XVIe siècle
et de peinture allemande des XVe et XVIe siècles : des paysages et des
portraits. Le visiteur peut supposer que ces tableaux ont été commandés
ou achetés par les rois de France ou par de grandes familles du royaume,
mais rien n’est dit de l’intérêt porté aux paysages et aux portraits,
des raisons pour lesquelles ces tableaux ont été achetés ou commandés,
ni même des conditions dans lesquelles ces tableaux sont entrés dans les
collections royales ou aristocratiques. Aucune explication n’est fournie
sur ce qui a ému, attiré, séduit les acheteurs.
De
même, le patrimoine français est donné à voir, il n’est pas expliqué.
Rien n’est dit des commandes, des intentions de ceux qui ont commandé
ces tableaux, de la condition des artistes. Ce qui est sous-entendu ou
implicite, c’est que les visiteurs connaissent, avant même d’entrer dans
le musée, la genèse du patrimoine français et ses caractères
spécifiques. Or, rien n’est plus faux. La connaissance de ce patrimoine
ne va pas plus de soi que la connaissance de la civilisation égyptienne.
Que reste-t-il alors ? Une fête des yeux. Ce qui est donné à admirer, ce
sont des formes, des couleurs, des motifs, des paysages – lesquels ne
sont jamais replacés dans la civilisation où ils ont vu le jour. Tout
cela est supposé connu des visiteurs. Ce qui est attendu d’eux, c’est
qu’ils reconnaissent des formes et les admirent. Le musée dès lors est
une enfilade de salles d’exposition.
Pourtant,
au Louvre, comme à Orsay, se développent de nouvelles conceptions
d’exposition, comme l’attestent au Louvre l’exposition consacrée à
Praxitèle ou à la sculpture « praxétilisante » dans l’empire romain et
en Europe au XIXe siècle, et à Orsay, l’exposition consacrée à l’atelier
de peinture naturel qu’a été pendant plus de deux siècles la forêt de
Fontainebleau. Ce sont des expositions d’histoire de l’art dans
lesquelles la connaissance du patrimoine et sa genèse sont jugées plus
importantes que la seule admiration des formes. Ce qui est montré, ce
n’est pas le patrimoine conservé dans un Musée, mais des œuvres
conservées dans différents musées et qui sont regroupées dans une
exposition provisoire et itinérante, durant quelques mois, pour
illustrer une question d’esthétique et surtout pour exposer en suivant
un ordre rigoureux les nouvelles connaissances en matière d’histoire de
l’art. Ainsi, Praxitèle est célèbre dans la culture occidentale grâce
aux auteurs de l’Antiquité, qui ont vu ses statues, alors qu’aucune de
ses œuvres n’a été conservée, et grâce à des copies qui ont été faites
de ses œuvres ou grâce à des pastiches. Est conservée une idée que l’on
peut se faire par les copies qui ont faites à la demande de riches
Romains du premier siècle de notre ère, puis par les pastiches du XIXe
siècle. Ainsi, l’exposition retrace la genèse d’une idée de la beauté
grecque, une idée construite ou reconstruite a posteriori,
laquelle, plus que la beauté réelle disparue, a nourri l’imaginaire
occidental.
De
même, la forêt de Fontainebleau a longtemps été un domaine de chasse
royal. Au XVIIIe siècle, elle a commencé à servir de cadre à des scènes
de chasse à la gloire des souverains Louis XV et Louis XVI (peintures de
JB Oudry). Au XIXe siècle, elle est devenue un atelier de peintre. Les
modèles ne sont plus des nus ou des drapés, mais un « lieu » où de
jeunes artistes, souvent candidats au concours de l’Ecole de Rome,
apprennent à peindre des paysages : motifs de l’arbre, des falaises de
rochers, du désert et des étendues de sable. Dans la seconde moitié du
XIXe siècle, elle est même devenue le lieu d’une école de peintres, ceux
de Barbizon.
L’objet de ces deux expositions est la connaissance réelle ou
encyclopédique de l’art, de son histoire, de son évolution, de ses
modèles. Ce qui est montré, c’est la genèse d’un grand patrimoine
occidental (Praxitèle) et d’un patrimoine français (forêt de
Fontainebleau). Ainsi, le musée renoue avec sa vocation : c’est
l’institution qui conserve et protège des milliers d’œuvres et aussi
l’institution qui diffuse les nouvelles connaissances portant sur ce
patrimoine.
Le
Louvre est un palais royal, dont la conception et l’architecture sont
d’une beauté à couper le souffle. C’est un joyau du patrimoine en soi et
un conservatoire de la mémoire française. Mais est-ce le lieu idoine
pour conserver et exposer les œuvres d’art ? Les collections égyptiennes
et mésopotamiennes sont exposées dans de vastes salles au
rez-de-chaussée des ailes Sully ou Richelieu, dans des salles
quelconques, qui tiennent de réserves et qui ne sont pas décorées et
belles en elles-mêmes : de ce fait, le regard n’est pas détourné des
vitrines ou des objets exposés. La beauté des salles ne distrait pas les
visiteurs. Il en va différemment des collections françaises. De nombreux
tableaux sont exposés dans des salles d’apparat, décorées, belles en
elles-mêmes et qui sont en elles-mêmes des œuvres d’art : c’est le cas
par exemple des splendides salles Charles X aux murs et aux plafonds
peints. C’est de l’art dans l’art. Certes, tout est fait pour le plaisir
des yeux. Mais dans des salles d’apparat, les tableaux exposés sont à
peine visibles. Il en va ainsi des tableaux français du XIXe siècle
« grands formats », exposés dans les immenses et splendides salles
parquetées et très hautes de plafond du premier étage de l’aile Denon,
qui semblent avoir été, quand le Louvre était un palais royal, des
salles de réception, de bal ou de fêtes. La compréhension de ces toiles
(le sacre de Napoléon par exemple) est en quelque sorte gommée par la
majesté des lieux où elles sont accrochées. Ces salles sont en
elles-mêmes des œuvres d’art pour ce qui est de l’agencement, de
l’architecture intérieure, de la décoration, des fresques, des lambris,
des plafonds. Ainsi l’art est exposé dans de l’art. C’est de l’art au
carré ou du patrimoine gigogne : du patrimoine dans du patrimoine
(salles peintes), lequel se trouve lui-même dans du patrimoine (le
palais royal).
Si
l’on compare Le Louvre à Orsay, une gare du XIXe siècle désaffectée
transformée en musée ou, mieux au Musée des Arts premiers, quai Branly,
on comprend mieux ce qui fait la faiblesse du Louvre. A Orsay,
l’architecture en fer de l’ancienne gare reste visible, mais elle est
souvent cachée par le compartimentage en salles sombres pour certaines
(on ne voit que les tableaux éclairés par un très ingénieux système de
lampes ou de spots) ou en salles éclairées par la lumière naturelle et
qui sont parfaitement adaptées pour exposer les tableaux des grands
Impressionnistes. Pour ce qui est des Arts premiers, le choix fait est
admirable : ce lieu n’a pas été au préalable une gare ou un palais
royal. Il est conçu pour une seule fonction : exposer ou conserver des
œuvres d’art.
Le
nouveau souverain est la nation. Le pouvoir a été déplacé.
Symboliquement, le fait de transformer d’anciens lieux de pouvoir en
lieux de patrimoine est un acte politique. On en comprend les raisons,
qui sont symboliques ou politiques ou historiques. Que faire d’un palais
royal, quand on a coupé la tête du roi et qu’on veut remplacer pour
toujours le gouvernement d’un seul (monarchie) par le gouvernement de
plusieurs (république ou polyarchie) ? On fait de ce haut lieu un musée
à la gloire de la France, de son histoire, de son patrimoine. C’est très
bien. Mais les lieux de pouvoir ne sont pas très bien adaptés aux
fonctions d’un musée : conserver, exposer, faire connaître un
patrimoine. Chaque jour, les salles, les couloirs, les escaliers du
Louvre se transforment en ramblas ou en mails où
déambulent des milliers de touristes, sympathiques, bien élevés et
courtois, dont beaucoup visitent les lieux sans regarder vraiment les
œuvres exposées. Dès lors, le musée s’intègre à l’économie du tourisme
mondial. Le commerce, les profits, l’image de marque, les bénéfices
priment sur la connaissance d’un patrimoine. La raison d’être du musée –
lieu consacré aux Muses – se dilue. Il n’est plus que le sanctuaire d’un
nouveau Veau d’or, créateur d’emplois et grand aspirateur de devises.
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