Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Le patrimoine défait

 

par Jean-Gérard Lapacherie

                    

  

En 1829, Champollion est nommé directeur des salles égyptiennes (il y en avait trois alors) du Musée royal du Louvre : à charge pour lui d’en concevoir l’aménagement et de choisir les œuvres qu’il entendait y exposer. Très vite, il entre en conflit avec le comte de Forbin, directeur du Musée royal. M. de Forbin est l’ami intime de Louis XVIII et de Charles X, qu’il a suivi en exil, et un fidèle de la politique qu’ils ont menée pour tenter de restaurer l’ancien régime en France. Le conflit n’est ni anodin, ni mineur. Il porte sur la conception du Musée royal. Il est vrai que la « chose » nommée musée était alors relativement nouvelle. Le mot n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition, en 1762 : encore est-ce dans le sens antique de « de lieu destiné à l’étude des beaux Arts, des Sciences et des Lettres », conformément à ce qu’a été le premier museum de l’histoire : « partie du palais royal d’Alexandrie consacrée aux Muses, où Ptolémée 1er regroupa les savants et artistes les plus célèbres et en fit un centre d’études artistiques et scientifiques ». Le sens moderne, celui qui nous est familier (« établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d'intérêt artistique, scientifique ou technique, dans un but socioculturel, scientifique et pédagogique »), est tardif. Le premier sens, attesté au XIIIe siècle, se rapporte à la civilisation de l’Antiquité : « sorte d’académie, de collège où l’on cultivait les arts, la poésie » ; en 1721, musée est employé comme le nom propre de l’académie fondée par Ptolémée dans son palais d’Alexandrie (Dictionnaire de Trévoux) ; c’est en 1746, sous la forme museum, qu’il prend le sens de « lieu de conservation et d’étude de collections artistiques, scientifiques », qui préfigure le sens moderne. En 1797, le palais du Louvre est transformé en un   musée central des Arts ; en 1803, en musée Napoléon ; en 1815, en Musée royal. A la fin du XVIIIe siècle, Mercier, dans son Tableau de Paris, définit les musées comme des « établissements nouveaux que quelques particuliers s’efforcent de naturaliser parmi nous ».

Le Louvre étant devenu un musée, il a fallu l’organiser. Au début, les étudiants des Beaux-Arts venaient y apprendre leur métier de peintre en copiant des tableaux de maîtres. Pour ce qui est des salles égyptiennes, il eût été aberrant de les transformer en centre d’initiation aux techniques de peintre, sauf à vouloir ressusciter l’art pharaonique disparu. Jean-François Champollion est un républicain convaincu et militant, qui doit sa carrière à la protection que lui a prodiguée, alors que, habitant Grenoble et âgé de dix-huit ans, il se passionnait pour l’Egypte ancienne, le mathématicien Fourrier, qui fit partie de l’expédition scientifique (et militaire) d’Egypte conduite par Bonaparte (1798-1801) et qui, Bonaparte devenu empereur, a été nommé préfet de l’Isère. Il a fait obtenir à son protégé un poste dans la nouvelle université impériale et à la bibliothèque de Grenoble où il s’est adonné à ses recherches – postes dont il a été destitué à la Restauration. Cela n’a pas empêché Louis XVIII, conseillé par son ami le duc de Blacas d’Aulps, puis Charles X, de soutenir activement ses recherches, à partir du moment où, en septembre 1822, il a commencé à déchiffrer l’écriture hiéroglyphique : financement d’une mission d’étude et d’achat d’objets pharaoniques en Italie, financement de sa grande mission archéologique en Egypte (1828-1829), nomination au Musée royal du Louvre, élection au Collège de France, et cela, bien que les recherches de Champollion contredisent ce qui était le dogme en matière d’histoire biblique et de l’humanité, Champollion ayant démontré que l’histoire de l’Egypte avait commencé dix mille ans avant le début de notre ère, alors que le dogme faisait commencer le monde aux alentours de 4500 ans avant la naissance du Christ.

Tout opposait Champollion à Forbin. Champollion est un héritier des Lumières. Il voulait faire des salles égyptiennes un lieu de formation encyclopédique à la connaissance d’une civilisation antique. Le comte de Forbin entendait que le Musée royal du Louvre soit voué à la gloire de Charles X, protecteur des Arts, des Lettres et de la connaissance. Les deux positions étant inconciliables, c’est Charles X qui a tranché. Il a donné tort à son fidèle, le comte de Forbin, et raison à son supposé ennemi, Champollion le républicain. Il ne mérite donc pas l’espèce d’opprobre dans laquelle l’histoire l’a enterré. A partir de là, les musées, quels qu’ils soient, ont été conçus et aménagés, sur le modèle du Louvre, à partir de quelques-uns des principes que défendait Champollion.

Tout a changé dans les années 1980-1990.

L’Etat, sous l’impulsion de Lang et Mitterrand, a valorisé, au détriment du savoir, la com. culturelle, les « événements », l’agit-prop. Peu à peu, les musées se sont transformés en lieux « de vie » ou en vitrines vouées, non pas à la connaissance de civilisations passées ou du patrimoine français ou de l’humanité, mais à la gloire de la politique culturelle d’un régime. La montre a été favorisée au détriment du savoir. Chirac a continué sur cette erre. Le Musée de l’Homme (dont le nom est éloquent) et le Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie ont été transformés, dans le musée du quai Branly, en un musée des « arts premiers », où les objets rituels, qui avaient un sens dans les cultes anciens et les civilisations disparues ou éteintes, ont été extraits de leur cadre ou contexte de civilisation pour être montrés comme des œuvres belles en elles-mêmes, ce qu’ils n’ont jamais été, chantant la gloire de l’Etat qui les a acquis (souvent par la force), rassemblés et collectionnés. Une grande distance (dans le temps, l’espace, la sensibilité) sépare les objets ethnographiques (masques, instruments rituels, fétiches, etc.) des  hommes du XXIe siècle. Seules la connaissance, l’encyclopédie, la culture, le savoir, sont censés les réduire. Les anthropologues ont bien compris qu’au Musée des Arts premiers, la com. culturelle (c’est-à-dire la propagande ou l’agit-prop) primait sur le savoir organisé. Désormais, le Musée est un lieu de fierté politique à la gloire du souverain qui en a été le concepteur, qu’il se nomme Mitterrand ou Chirac, ou qui a su faire débloquer les crédits pour que le projet auquel il était attaché voie le jour. Dans ce cadre politique, le Musée des Arts et Traditions populaires ne trouve plus de crédits pour fonctionner. 

Il n’y a donc pas lieu à s’étonner que le Louvre conçoive, contre espèces sonnantes et trébuchantes,  à l’intention de pays minuscules où la culture est fruste, mais immensément riches, tels l’émirat d’Abou Dhabi, d’ambitieuses « manifestations culturelles » ou des expositions, avec prêt de tableaux du Louvre, qui n’ont plus de nécessité patrimoniale ou encyclopédique. Abou Dhabi est une zone commerciale consacrée au luxe tapageur, perdue au milieu du désert. Pour les autorités de ce pays, une exposition « Louvre » est une pure opération de com. destinée à d’asseoir la bonne réputation dont jouissent cet émirat et ses princes dans l’opinion mondiale et la jet-set sans patrie.

Certes, les promoteurs de l’opération invoquent la nécessité dans laquelle se trouve les musées de trouver des fonds pour enrichir leurs collections ou, tout simplement, pour les entretenir. Les défilés de mode rémunérateurs, le tournage de films, les photos publicitaires ne suffisent plus. Il a fallu trouver autre chose. Mais, si les musées sont obligés de trouver eux-mêmes les ressources dont ils ont besoin, c’est aussi et surtout parce que l’Etat n’assume plus ses missions dans la conservation, la mise en valeur, la protection et l’enrichissement du patrimoine, non seulement à destination de touristes argentés, mais aussi des citoyens français. Et si l’Etat n’assume plus ses missions, c’est qu’il dépense de façon inconsidérée l’argent public dans le financement d’associations lucratives sans but, de sorte que le patrimoine est sacrifié à des objectifs de pure propagande politique. De fait, dans la politique actuelle en faveur du patrimoine, la querelle qui, jadis, a opposé Champollion à Forbin a été tranchée, mutatis mutandis, moins de deux siècles après qu’elle a éclaté, en faveur de Forbin ; et c’est, ironie de l’histoire, un régime républicain, dont le fonds de commerce électoral est la défense de la République et de ses « valeurs », qui en a décidé ainsi. n