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Souvenirs
d'un Grand Français
par Raphaël Dargent
A
propos de Georges Poisson,
Combats pour
le patrimoine,
Pygmalion, 2009.
Georges Poisson est connu
des amateurs d’histoire. Il me souvient avoir lu il y a quelques temps
son ouvrage consacré au retour des cendres de l’Aiglon, et cette année
il vient de faire paraître, après notre ami Daniel de Montplaisir, une biographie du comte de Chambord. Mais Georges Poisson
est aussi un homme de combat, combat qu’il n’a cessé de livrer pendant
plus de soixante ans pour le patrimoine français, la sauvegarde et la
restauration de celui-ci. « Conservateur général du Patrimoine », telle fut
la fonction qu’il assuma parfaitement et le titre qu’il promena un peu
partout en France, comme d’autres, en d’autres temps, méritaient les
titres de noblesse qu’ils arboraient. Combats pour le patrimoine
est un livre de mémoires bigrement intéressant, en cela qu’il remplit le
rôle que lui assigne son auteur dans les premières de son introduction :
« narrer, si possible avec le sourire, les divers combats, quotidiens ou
épisodiques, qu’au cours de sa longue carrière il a menés au service du
Patrimoine, combats gagnés ou perdus », mais, combats pourrait-on
ajouter, menés toujours avec passion.
Débutant sa carrière en
1947 au Petit-Palais, affecté pendant près de quarante ans au domaine de
Sceaux – « belle et délicieuse maison de Sceaux » écrivait Saint-Simon –
Georges Poisson fut l’infatigable défenseur du patrimoine français,
enrichissant les musées, montant des expositions, oeuvrant pour la
restauration de tel château, sauvant telle statue, ouvrant telle maison
d’écrivain, donnant telle conférence en France ou à l’étranger, comme au
Japon, en Suède ou au Canada. L’Île-de-France fut longtemps son terrain
de prédilection, mais il ne s’y limita pas, portant son regard sur bien des monuments en
déshérence. L’ouvrage a le mérite de nous transporter partout en ces
lieux, et c’est une plongée dans l’histoire de France : Charles V, de
Gaulle et le château de Vincennes ; Vauban et la forteresse de Blaye ;
François Ier et Chambord ; Louis XIV, la galerie des Glaces
de Versailles et Marly-le-Roi ; le coeur de Louis XVII et la basilique
Saint-Denis ; de Gaulle encore, mais aussi Giscard, Mitterrand et l’Elysée ;
Louis-Philippe et la chapelle royale des Orléans à Dreux ; Napoléon et
la Malmaison, Racine et Port-Royal-des-Champs, l’abbaye de Cluny, autant
de sites et de grands noms que nous parcourons avec l’auteur. La
rencontre avec de Gaulle est protocolaire. Celle avec le comte de Paris
plutôt cocasse.
L’auteur ne fait taire ni ses satisfactions, ni ses regrets, ni même ses opinions. Il dit son
goût pour les spectacles sons et lumières, mais son opposition résolue à
la pyramide du Grand Louvre ou à la statuomanie mitterrandienne. Il ne
cache pas davantage ses critiques à l’encontre de Malraux, génial
écrivain certes, mais assez piètre ministre, aux goûts parfois
iconoclastes et pour le moins sujets à caution, lui dont Emmanuel Berl disait
: « Il met du désordre dans un ministère qui n’existe pas. » Sceaux est
le théâtre de bien des manifestations, et le meilleur y côtoie le pire :
Sacha Guitry y tourne son Napoléon en 54, mais Madonna y chante
en 87. Georges Poisson dit aussi ses amitiés et c’est un beau panel
d’historiens et d’écrivains par lui rassemblés: Alain Decaux, l’ami
fidèle, André Castelot, Gabriel de Broglie, Maurice Rheims, Jean Favier,
Jean des Cars, Jean Tulard, bien d’autres.
Nos lettres ne le cèdent
en rien à notre histoire, et si Poisson a rencontré André Chamson,
Georges Duhamel, Roland Dorgelès, Jules Romains, Michel Tournier, Henri
Troyat, ce sont les demeures d’écrivains qui l’attirent, sollicitent son
attention, et parfois ses soins. C’est à lui et à Decaux qu’on doit le
sauvetage de Monte-Cristo, le château d’Alexandre Dumas, château
double, Renaissance d’un côté, gothique de l’autre. Poisson promène
encore son lecteur du côté de la Vallée-aux-Loups avec Chateaubriand, de
Hauteville House avec Victor Hugo, de Saché non loin d’Azay-le-Rideau
avec Balzac, de Médan avec Zola, de Combray avec Proust, de La
Roche-Guyon avec La Rochefoucauld, du boulevard Saint-Germain avec
Apollinaire, du Perche avec Roger Martin du Gard, de la Ferté-Vidame
avec le duc de Saint-Simon.
Dernier intérêt –
anecdotique diront certains, mais essentiel à nos yeux : les relations
qu’entretient le conservateur avec la classe politique. Ici les
anecdotes fourmillent qui en disent long. Ce spécialiste de Saint-Simon
et de Napoléon III jette un regard lucide et juste sur ses
incontournables interlocuteurs ou partenaires – on a toujours affaire
avec un maire, un conseiller général, régional, un préfet, un député, un
ministre quand il s’agit d’inaugurer ou de rendre compte, d’obtenir une
autorisation ou un financement. Georges Poisson y va sans détours : « La
politique est déjà souvent une activité discutable. Quand elle se mêle
de culture, cela devient absurde. » Il me plait de relever quelques
remarques acerbes, comme celle-ci adressée à un secrétaire d’Etat à la Culture,
un certain Philippe de Villiers, lequel invité au domaine de Sceaux, ne
s’intéressa nullement aux restaurations faites ni à celles à venir, mais
seulement aux nombres d’entrées annuelles, souhaitant « tout de suite »
les voir doubler, puis quintupler ! « C’est par de tels stratèges que
nous sommes gouvernés », conclut pudiquement Georges Poisson. Et de
constater dans ses lignes de conclusion sur les politiques: « L’Etat,
chaque fois que cela est nécessaire et Dieu sait si cela arrive souvent,
à toujours tendance à faire des économies sur le budget de la Culture,
et, non content de se défausser de ses responsabilités sur les
collectivités locales, a entrepris depuis quelques années de brader ses
bijoux de famille, soit en repassant des monuments aux collectivités
locales – qui ne sont intéressées que par les rares monuments qui
rapportent –, soit, ce qui est encore plus discutable, en les vendant.
[...] Et il faut bien constater que certains ministres de la Culture se
montrent plus intéressés par le spectacle, le temporaire, voire
l’insolite, ou encore l’introduction d’art contemporain dans un édifice
historique (des chaussettes à un lapin) que par l’entretien, la
restauration, la mise en valeur du Patrimoine, c’est-à-dire notre
capital. »
Oui, le titre de
l’ouvrage est bien choisi : la sauvegarde du Patrimoine national est
bien une oeuvre de combat. Et pour Georges Poisson, le combat ne cesse
jamais, après tant de batailles livrées. Voilà qu’il s’intéresse
maintenant avec la Fondation Goury-Laffont à ce qu’il appelle le « petit
patrimoine », demeures et mobiliers moins connus, régionaux ou locaux...
D’autres combats en somme pour cet ancien de la Ière Armée,
passionné par la France, grand Français, toute sa vie à son service. n
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