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Les paysages ferroviaires
à l'abandon
par Jean-Gérard Lapacherie
La gare Godillot à Saint-Ouen,
classé Monument historique,
aujourd'hui fenêtres murées et façade tagée
Dans
l’ensemble des paysages français ou de paysages dont on peut dire qu’ils
sont spécifiques de la France, la définissant en quelque sorte pour ce
qui est de la perception que l’on peut en avoir, par exemple ceux, d’une
diversité extrême, de toutes les régions de France et même de ce que les
géographes, à la fin du XIXe siècle, appelaient les pays de France ou
les petits pays, parfois réduits au territoire d’un canton, paysages
marins, de montagne, de campagne, urbains, de routes ombragées, de
canaux, d’autoroute, de forêts, paysages qui varient suivant les espèces
dont la forêt est composée (pins maritimes, pins d’Alep, sapins,
mélèzes, feuillus, hêtres, châtaigniers, chênes, etc.), les paysages
ferroviaires occupent une place à part, au moins pour deux raisons. Ces
paysages sont méconnus ou, dit en d’autres termes, il ne semble pas que
nos contemporains aient conscience que les voies ferrées, les gares, les
alignements de caténaires dans la campagne, les aiguillages, les
voitures anciennes ou récentes, les wagons de marchandises, les
locomotives et les motrices ou le spectacle d’un train roulant dans la
campagne, fassent partie du patrimoine des paysages dont ils ont hérité
et qu’il leur incombe de transmettre, après les avoir embellis ou
protégés, aux générations futures ; et rares sont les portions de
territoire qui ne sont pas traversées par une voie ferrée et où l’on ne
voit pas de gares. Or, et c’est ce qui rend si particulier ce
patrimoine, ces paysages ne sont pas entretenus, encore moins mis en
valeur. Ils sont laissés en déshérence ou abandonnés aux tagueurs, comme
si, dans le vandalisme dont ils sont la cible, c’est à la France, à son
histoire, à l’apparence visuelle qu’elle donne d’elle-même que s’en
prennent les imbéciles et les voyous.
Les
éléments de ce paysage ferroviaire sont les voies ferrées et la
géométrie qu’elles tracent dans la nature, introduisant la ligne droite,
les parallèles, les intervalles réguliers, la répétition de formes dans
une nature qui ignore tout cela ; ce sont aussi les gares, à
l’architecture variée : grandes gares parisiennes, pleines de pompe et
de morgue, qui allient la pierre, le fer et le verre ; gares moyennes de
province, avec leur marquise ; petits cubes ou parallélépipèdes posés
dans la nature, au bord de la voie, et où sont aménagées les petites
gares de campagne, presque toutes désaffectées aujourd’hui, parfois
squattées, souvent vandalisées et qui ne sont entretenues que quand
elles sont vendues à des familles ; le mobilier ferroviaire, supports de
signaux, caténaires, fils électriques, piliers de marquise (ou « auvent
vitré placé au-dessus de la porte d’entrée, du perron d’un bâtiment, ou
au-dessus d’un quai de gare, et qui sert d’abri ») ou de verrière, etc.
La gare d’Orsay, qui est aujourd’hui le siège du Musée de l’art du XIXe
siècle, est, d’un point de vue architectural, un des plus beaux
bâtiments de la fin du XIXe siècle, alliant audacieusement pierres, fer
et verre. Elle atteste, par sa seule présence, s’il en était besoin,
l’ambition esthétique qui animait ceux qui, de 1840 à 1920, ont créé le
réseau ferré français et tout ce qui était nécessaire à la circulation
des trains.
Contemplés d’un train en marche, les paysages de France comptent parmi
les plus beaux qui soient au monde, au point que c’est devenu une
séquence obligée ou attendue au cinéma ou à la télévision que de longs
travellings faits à partir d’un train en marche. Mais le « paysage
ferroviaire » n’est pas seulement ce qui est vu d’un train ; ce sont
aussi les abords immédiats des voies ferrées. Pour voir ce paysage et
prendre conscience de ce qu’il est ou de son état réel, quand on est
assis dans une voiture, il faut regarder la bande latérale de vingt à
trente mètres qui, de part et d’autre, fait l’emprise de la voie ferrée.
Or, ce
paysage ferroviaire est laissé à l’abandon. D’Irun, à la frontière
espagnole, sur l’Atlantique, à Vintimille, à la frontière italienne, sur
la Méditerranée, la voie ferrée est empruntée par des trains rapides ou
internationaux, elle dessert de grandes villes (Toulouse, Montpellier,
Marseille, Toulon, Nice), de célèbres villégiatures (Biarritz,
Saint-Jean-de-Luz, Agde, Cannes) ou un lieu de pèlerinage international
(Lourdes). De Lourdes à Saint-Gaudens, au pied des Pyrénées, les abords
de la voie ferrée sont faits de taillis épais et denses, de ronciers,
d’herbes sauvages, qui ne sont jamais coupés et qui ont colonisé
jusqu’aux murs de soutènement moussus et gris. De part et d’autre,
s’étendent des bois épais où la lumière ne pénètre plus : les arbres
sont couverts de plantes parasites jusqu’aux branches les plus élevées.
Les dégâts de la tempête de 1999 sont encore visibles : les arbres
abattus pourrissent lentement sur les talus. La nature est rendue à
elle-même, que les hommes ne modèleront plus. Les prés et les champs
sont déserts. Les campagnes sont vides de toute présence humaine. Seules
les vignes qui bordent la voie ferrée de Carcassonne à Sète sont
entretenues, mais ce qui a été jadis un océan de ceps est grignoté par
les friches, lesquelles, à l’approche des villes, se transforment peu à
peu en lotissements.
Le
matériel ferroviaire est d’une laideur sinistre. Les poteaux qui
soutiennent les caténaires sont ou bien rouillés ou bien couverts
d’inscriptions illisibles. L’emprise de la voie est délimitée par des
grillages rouillés. Les coffrets de métal ou de béton qui protégent les
mécanismes commandant les signaux ou les aiguillages sont couverts de
tags. Des détritus divers (papiers sales, poches en plastique, morceaux
de bois, etc.) jonchent le ballast. Les abords ou la traversée des
villes ne sont qu’une succession de bâtiments désaffectés, de friches
industrielles, de détritus, d’ateliers en ruines, de vitres cassées,
d’amoncellements de tôles rouillées, etc. Quand ce ne sont pas des
ruines, ce sont des parallélépipèdes en parpaings bruts qui cachent des
entrepôts.
Il
n’est pas de mur, quel qu’il soit, qui ne soit pas couvert de tags ou
d’inscriptions grossières. La voie ferrée avant la gare de Toulouse
Matabiau est bordée de hauts murs inclinés faits de briques rouges et de
beaux galets polis, arrondis par les gaves et les torrents des Pyrénées,
murs qui s’accordent harmonieusement aux briques rouges de Toulouse. Or,
il n’est pas une seule portion de ces murs qui ne soit pas couverte de
peinture et de barbouillage informe. Ce qui a été construit avec
passion, goût, soin, savoir-faire technique par des générations de
maçons habiles est ainsi abandonné aux vandales, qui s’en donnent à cœur
joie, sans qu’une autorité (Etat, région, SNCF, commune, etc.) ait
jamais pensé à faire nettoyer ces murs pour leur restituer un aspect
naturel avenant et rendre au paysage sensible quelque chose de son
essence. Le ministre Lang doit être aux anges. Ses lubies culturelles
sont devenues de la réalité. Tout le monde est artiste, l’art est
descendu dans la rue et le barbouillage jusque dans la voie ferrée. Même
les parois de tunnels sont couvertes de peinture. D’Irun à Vintimille,
cela fait plus de mille kilomètres. Si l’on estime, a vista de naz,
qu’1% de la ligne est couvert de part et d’autre de peinture et sur deux
mètres de haut, cela doit faire des centaines de milliers de mètres
carrés barbouillés. A deux euros le mètre carré peint, on imagine la
facture. Qui a payé ? La fauche, les subventions versées par l’Etat, les
aides à la création culturelle ? Ces tags sont des signatures ou des
noms écrits, d’ailleurs illisibles, dans le style des onomatopées de
bandes dessinées. On conçoit que les barbouilleurs aient voulu prouver
qu’ils n’étaient pas des illettrés. Mais à qui ? Cette peinturlure ne se
voit que du train. C’est une agression visuelle ou esthétique contre les
voyageurs. Ce qui leur est imposé, c'est de la barbouille agressive, qui
les laisse en apparence indifférents et que chacun feint de ne pas
voir.
Autant
que la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, l’Arche de la Défense,
Versailles, ces paysages ferroviaires sont l’image de la France réelle,
la France d’aujourd'hui, la France moderne : un territoire que ses
habitants n’entretiennent plus. Ils se soucient plus des petites
pelouses de leur lotissement que de l'espace public, qui est laissé en
déshérence. Les paysages d’autoroutes sont soignés, bien entretenus,
« paysagés ». Les entreprises qui gèrent les autoroutes par délégation
de service public prennent plus de soin de l’espace sensible, celui qui
est accessible à nos yeux, que les entreprises nationales que
sont censées être la SNCF ou Réseau Ferré de France, pour lesquelles le
bien public est moins que rien. Regarder le « paysage ferroviaire » est
une cause de démoralisation et une source de honte, honte de constater
que les Français, pouvoirs publics et citoyens confondus, ont abandonné
l’ambition qui a animé leurs ancêtres : le souci de soi, le « soi »
étant étendu jadis à tout ce qui était public.
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