Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

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L'entretien

et la mise en valeur du patrimoine

ou d'une façon singulière

de juger l'état moral et spirituel de la France

 

 

par Jean-Gérard Lapacherie

                    

  

Le nom patrimoine est attesté pour la première fois au milieu du XIIe siècle au sens de « ensemble des biens et des droits hérités du père », par opposition à ce qui est hérité de la mère et qui était alors nommé matrimoine. Dans les dictionnaires antérieurs au XIXe siècle, le patrimoine désigne les biens privés, qu’ils appartiennent à une famille ou à l’Eglise. En 1762, les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire relèvent ce mot dans le sens de « bien qui vient du père et de la mère, qu’on a hérité de son père et de sa mère ». Ils ajoutent que les biens qui ont été donnés à l’Église sont « le patrimoine des pauvres » et que le « patrimoine de Saint Pierre » est « une partie du domaine que le Pape possède en Italie et dont Viterbe est la capitale ». En 1829, à la fin de son voyage d’étude en Egypte, Jean-François Champollion rédige à l’intention du Vice-Roi Méhemet Ali, un mémoire dans lequel il tente de convaincre ce souverain qu’il est de son intérêt et de celui de son pays de protéger les temples, les palais, les tombes et même les ruines antiques des pillards, vandales, chaufourniers et autres entrepreneurs de travaux publics. Dans ce Mémoire, Champollion n’emploie pas le nom patrimoine, bien qu’il ait conscience que l’étude de ces ruines fait progresser la connaissance du passé de l’humanité. C’est Littré qui, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), établit une esquisse du sens figuré : « ce qui est considéré comme une propriété patrimoniale ». Ainsi « chaque découverte dans les sciences est le patrimoine de toutes les nations ». Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que le nom patrimoine signifie principalement, comme c’est le cas de nos jours, « ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun » (Trésor de la Langue française). Dans ce Trésor (1972-1994), le sens moderne est enfin établi. De fait, le patrimoine est ou peut être archéologique, artistique, culturel, intellectuel, religieux, collectif, national, social, d'une nation, d'un peuple. La notion, qu’expriment les mots patrimoine collectif, patrimoine de l’humanité, patrimoine national, a été longtemps absente de la conscience publique. Ce n’est que récemment que les individus et les collectivités ont pris conscience qu’il était de leur devoir de ne pas faire table rase du passé et que transformer les temples ou les palais antiques en carrières de pierres ou en fours à chaux ou faire d’une église une étable ou une grange était indigne de quelque peuple que ce soit.

Ce qui manque dans les dictionnaires, c’est la recension des édifices, objets, paysages, etc. qui forment le patrimoine. Aujourd’hui, la lacune est comblée. Dans les années 1960, il a été décidé, André Malraux étant ministre de la culture, de dresser un inventaire général du patrimoine architectural et artistique de la France. Il semble que cet inventaire soit achevé. Il peut être consulté, département par département et commune par commune, dans le site informatique du Ministère de la Culture. Il est recensé et décrit dans quatre bases de données, dites « bases mémoire », consacrées aux édifices, au mobilier, aux images, aux documents écrits. La base Mérimée (édifices) compte environ 160000 notices détaillées ; la base Palissy (mobilier, objets) 260000 notices. La France compte un peu plus de 36000 communes. Une simple division fait apparaître que la moyenne des édifices recensés et décrits par commune est environ de 5 et celle du mobilier et des objets est de 8. Ces deux chiffres, 5 et 8, fournissent un indicateur pour évaluer le patrimoine bâti (chapelles, lavoirs, oratoires, fontaines, églises, digues, maisons anciennes, etc.) ou mobilier (objets de culte, tableaux, sculptures, etc.) d’une commune. A partir du moment où ces objets et édifices sont recensés dans l’Inventaire général, ils sont considérés comme protégés ou devant l’être. Bien entendu, la protection dont ils bénéficient est de papier. Elle n’empêche pas qu’ils soient vandalisés, volés ou laissés à l’abandon et promis à une ruine prochaine.

 

Le Queyras (05) est formé de sept communes de très haute montagne sises à la frontière italienne (2000 habitants environ). Le territoire s’étage de 1300 m à 3300 m. Le patrimoine de ces sept communes, si l’on consulte les bases Mérimée et Palissy, est riche. La commune d’Abriès compte 47 édifices recensés et 49 notices sur les objets, tableaux ou pièces de mobilier, soit 10 et 7 fois plus que la moyenne nationale ; la commune d’Aiguilles 38 et 8 ; Arvieux 56 et 62 ; Château-Queyras 54 et 82 ; Molines 23 et 17 ; Ristolas 20 et 7 ; Saint-Véran 40 et 56. Les communes du Queyras comptent parmi les plus riches de France en édifices et en objets et, proportionnellement à leur population, plus riches que de grandes villes comme Aix en Provence (198 notices dans la base Mérimée et 483 dans la base Palissy) et Marseille (258 et 289)

Le Queyras a été souvent étudié depuis le début du XXe siècle par les géographes, les admirateurs de l’économie agropastorale, les spécialistes de folklore, les anthropologues. La richesse de son patrimoine est connue depuis longtemps. Il est vrai que ces hautes vallées ont été, dans les années 1900-1950, parcourues par les employés du Musée des Arts et Traditions populaires ou du Musée dauphinois, qui ont acheté pour les collections publiques coffres sculptés, bâts de mulets, fourches en bois, râteaux, lits fermés, navettes, rouets, trousses, outils de taillandier, etc. Or, c’est un tout autre patrimoine qui est recensé dans les bases Mérimée et Palissy de l’Inventaire général : non pas les objets de la vie quotidienne ou les outils de l’économie agropastorale, mais tout ce qui se rapporte à la vie spirituelle ou morale de ces petites communautés : chapelles, oratoires, églises, objets du culte, retables, croix ouvragées, tableaux, sculptures, etc.

Soit la commune d’Abriès (350 habitants aujourd’hui, près de 2000 en 1830), qui a subi de graves destructions en 1944 et 1945. Des édifices et d’innombrables objets auraient figuré dans l’Inventaire général s’ils n’avaient pas été réduits en cendres. Les œuvres d’art dont cette commune est la propriétaire peuvent être réparties en tableaux d’édification catholique (lutte contre les protestants, Contre Réforme, fin XVIIe et XVIIIe s.) associant le culte des saints à la crucifixion, tableaux d’esthétique baroque populaire, marqué par le baroque du Piémont, de Turin à Cuneo, contrôlé alors par la Maison de Savoie, tableaux peints par des artisans plus que par des artistes peintres ; en tableaux historiques, avec sujets empruntés à l’histoire sainte, foule, récit et composition soignée (les 14 stations du chemin de croix, la circoncision de Jésus, la visite de Saint Antoine du désert à Saint Paul l’ermite) ; en tableaux néoclassiques (XIXe siècle : un Saint Roch en hobereau, un agonisant voyant en apparition Saint Joseph et la bienheureuse Emilie de Vialar, 1797-1856, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition), œuvres d’artistes ayant appris à dessiner et à peindre dans une Académie de Beaux-Arts ; en cadrans solaires peints par le Piémontais Zarbulla (années 1830-40) ; en bas reliefs d’autel ; en tableaux et sculptures doloristes et sulpiciens (Notre Dame des Sept douleurs percée de sept glaives, fin du XIXe s) ; en reproductions d’art populaire (statues de saints en stuc moulées, lithographies et chromolithographies, dont des Via Crucis) ; en croix en fer forgé art nouveau, en scènes de la Passion gravées et peintes (années 1930) sur des plaques métalliques. En bref, ce patrimoine est d'un grand intérêt en lui-même et pour ce qui est de l'histoire de l'art régional. Différent des objets du patrimoine agropastoral, il peut changer, s’il est analysé avec précision, la vision que les historiens se font depuis un siècle et demi du Queyras et de ces vallées dites « fermées » ou « isolées » ou « reculées » ou « arriérées » de haute montagne.       

 

Or, ce patrimoine n’est pas ni étudié, ni mis en valeur. Il n’est signalé ni aux habitants, ni aux touristes. On en comprend la raison. D’abord, il faut étudier les tableaux et les autres objets d’art, les dater, les attribuer à un peintre ou à une école de peinture, en isoler le sujet, en faire une analyse formelle. Comme les tableaux sont pour la plupart d’entre eux des copies ou des répliques de tableaux du Piémont, il faut en retrouver la matrice. Ensuite, il faut replacer ces œuvres, pour en expliquer ou en éclairer le sens, et ne pas se contenter d’un jugement esthétique sommaire (c’est beau, c’est laid, c’est maladroit, etc.), dans l’histoire tumultueuse de la commune, du Queyras, de France, du Piémont proche. Ces œuvres sont des œuvres d’édification, de propagande ou de circonstance : elles sont liées à leur temps : lutte contre le protestantisme (XVIIe-XVIIIe s.), épanouissement baroque du Piémont, volonté d’effacer les effets de la Révolution, etc. Seuls peuvent mener à bien ces tâches des étudiants ou des citoyens qui ont du temps libre, une solide formation, l’appui des autorités. Comment en trouver dans une commune de 350 habitants et dans un ensemble de vallées qui ne compte pas plus de 2000 habitants ?

 L’autre obstacle vient des élus, plus soucieux de mettre en valeur la « vie d’autrefois » que de faire étudier les œuvres d’art, et qui, pour certains d’entre eux, nient même que leur commune ait quelque patrimoine que ce soit. Le 20 avril 2004, dans une émission de France Inter, entre 14 h et 16 h, un édile a déclaré que le patrimoine d’Abriès était pauvre et sans intérêt, qu’il n’y avait pas de gastronomie ( ?), que les touristes envoyés voir tel ou tel lieu ou édifice supposé historique en revenaient tous déçus et que les marginaux qui fabriquent des colifichets ou des babioles à l’intention des touristes faisaient plus pour le patrimoine que les générations et les générations de montagnards qui ont légué aux touristes des édifices, du mobilier, des tableaux, des œuvres d’art, des paysages qui comptent parmi les plus beaux qui soient en France. Il est vrai que cet édile est trotskiste ou communiste pur et dur, stalinien de stricte obédience et que, pour des individus de son espèce, une salière portant une rosace gravée a plus de valeur qu’un tableau baroque du XVIIIe siècle.

Un peu plus tard, dans la seconde quinzaine du mois d’août 2004, alors qu’un groupe de touristes et de résidants de la commune avaient décidé de rénover la petite chapelle d’un hameau en ruines (1900 m d’altitude, 90 m de dénivelé par rapport au chemin forestier) et, pour préparer les travaux futurs, avaient coupé l’herbe autour de l’édifice, ôté des pierres, creusé un drain derrière la chapelle pour éviter les entrées d’eau, redressé la traverse d’une croix, etc., les deux membres de la cellule communiste de la vallée, aidés de deux hurluberlus se sont approprié l’esplanade devant la chapelle (monument protégé) ; ils y ont creusé un énorme trou, dans lequel ils ont planté un poteau de près de 30 m de haut, tenant d’un gibet ou d’un poteau d’exécution, qu’ils ont nommé « arbre de la liberté : 1848-2004 ». Sur ce panneau accroché au poteau, à l’arrière, ils ont inscrit « corvée républicaine, 22 thermidor 214 ». Bien entendu, la date est erronée. En août 2004, on était en l’An CCXII, écrit en chiffres romains, 212 et non 214 de la République, et la seconde quinzaine d’août ne correspond pas au mois de thermidor, mais à celui de fructidor. Autrement dit, non seulement ces gens ont défiguré un édifice du patrimoine national, non seulement ils ont manipulé ou réécrit l’histoire (ce dont ils sont coutumiers), mais encore ils ont ignoré l’histoire qu’ils portent sans vergogne aux nues.

Si, dans ces communes, s’expriment des réserves sur le patrimoine, c’est sans doute parce que les communistes et les trotskistes qui en contrôlent quelques-unes rêvent de faire table rase du passé, mais aussi parce que ce patrimoine est dit religieux. Tel est le crime dont on l’accuse. Il est fait de chapelles, d’oratoires, d’églises, où est encore célébrée, une fois l’an, une messe, mais aussi de fontaines, de digues, de fours à pain, qui n’ont pas de lien avec quelque religion que ce soit, même pas avec le panthéisme. Depuis la loi de 1905, ce qui est religieux appartient à la commune. De fait, ce patrimoine n’est plus religieux, mais communal. Même s’il appartenait toujours à l’Eglise, cela ne changerait rien à sa nature. Les grottes ornées, peintes, gravées de la préhistoire, celles de Pech Merle, de Lascaux, les grottes Cosquer et Chauvet, étaient des lieux de culte. Parce qu’ils sont religieux, il faudrait donc ne pas les entretenir, les fermer, en interdire la visite ou les transformer en boîtes de nuit. Les élus qui oseraient prendre une telle décision seraient considérés, à juste titre, comme des fous.

 

Il en va de ce patrimoine, d’autant plus émouvant qu’il est méprisé, comme de l’école, du savoir, de la littérature, de l’histoire, de la France, etc. Peu à peu, il tombe en déshérence, dans l’indifférence de presque tous. Que peut-on dire de l’état moral et spirituel d’un pays où, au niveau local le plus bas, des citoyens élus se détournent par haine ou par bêtise ou par esprit de lucre de ces trésors que des générations et des générations de gens humbles et laborieux leur ont légués ? Rien, sinon que ce pays est bien malade et qu’il sortira de sa léthargie (s’il en sort un jour), le jour où les Français, qu’ils soient élus ou non, décideront d’en assumer le passé, non pas par nostalgie, encore moins pour revenir en arrière, mais pour assurer à leurs enfants un avenir et pour garantir à la France qu’elle se perpétuera dans les siècles.  n