Poincaré
ou l'union nationale
Vous avez compris
que, placé par ses fonctions en dehors des luttes des partis, le Président
de la République représente la France tout entière et que, fidèle
serviteur de la Constitution et des lois, il a mission de sauvegarder
partout l'union nationale.
Raymond Poincaré
C'est
le hasard de la vie qui vous mène à Bar-le-Duc. Sinon, quoi
d'autre ? Qu'irait-on faire à Bar-le-Duc, préfecture de
la Meuse, petite ville perdue à mi-chemin entre Strasbourg et Paris
? On sait - et cela résume tout - que Bernanos, avant d'être
lui-même, ce Grand d'Espagne dont parla Nimier, y fut un temps quelque
chose comme un agent d'assurances et y écrivit ce merveilleux Sous
le soleil de Satan, son premier roman. Bar-le-Duc, le train pour Paris
y passe en gare, il ne s'y arrête pas, et quand il s'y arrête,
on n'en descend pas. On a tort. C'est là, devant la gare de Bar-le-Duc,
que se dresse l'unique statue de l'un des plus grands de nos hommes d'Etat,
un enfant du pays : Raymond Poincaré. Poincaré, ce grand
républicain, qui à lui seul incarne toute la IIIème
République - cette République des Ducs et des Comités
comme a dit Halévy - qu'il jalonna de ses mandats, tour à
tour député, sénateur, ministre, président
du Conseil et Président de la République de 1913 à
1920 ; Poincaré, cet homme du recours et de la confiance, requis
pour gagner la guerre face à l'Allemagne puis pour sauver le Franc
; Poincaré, cet inconnu pourtant, cet oublié, la mémoire
collective - pour ce qu'il en reste - lui préfèrant Gambetta
et son Ballon, Ferry et son Ecole, Clémenceau et ses Brigades.
L'Avocat
de la France
Raymond
Poincaré naquit le 20 août 1860 au 35 de la rue des Tanneurs,
aujourd'hui rue Nève, dans une famille bourgeoise. " Bourgeois
" : aujourd'hui le mot est connoté, pourtant Poincaré
n'était pas de cette bourgeoisie frivole et parvenue, qui flambe
et dilapide - " classe " qui, au XXe , fit notre malheur - mais
de celle qui, au XIXe , fit notre force tant elle était rigoureuse,
appliquée et économe, et construisait lentement, certes
sans éclats mais aussi sans à coups, un patrimoine commun.
Bourgeoisie dont il dira lui-même qu'elle " résume en
France ce fond obscur et intransigeant, d'où ressort, non pas tant
peut-être l'envol ou la grandeur, que la solidité de la patrie.
" Après de brillantes études de droit, Poincaré
prête serment d'avocat le 20 décembre 1880.
Pourtant, sa mémoire hors du commun, son énorme capacité
de travail et ses talents d'orateur, toutes qualités éminentes
pour un avocat, c'est au service de la politique, celle de la France,
qu'il les utilisera. Pouvait-il d'ailleurs en être autrement pour
ce fils de Bar-le-Duc ? Roger Martin du Gard a vu juste quand, en traçant
son portrait dans " Les Thibault ", il expliquera son patriotisme
" par son origine lorraine, sa jeunesse dans un territoire qui venait
d'être mutilé ". Les provinces de l'Est, grand réceptacle
mais aussi grand réservoir des âmes nationales. A croire
que " la terre et les morts ", pour parler comme Barrès,
autre grand lorrain, y sont fertiles. Avocat de la France, voilà
bien le projet de Poincaré. " Le meilleur moyen pour un gouvernement
de donner à la politique toute sa grandeur et toute sa noblesse,
c'est de faire toujours apparaître, devant les yeux de la majorité,
les intérêts permanents de la Patrie ; toujours penser à
la France, voilà le premier et le dernier mot de la Politique"
écrira-t-il.Ce qui frappe d'abord chez lui, - et qui s'explique
par son travail - c'est son étonnante précocité.
Pensez donc : député de Commercy à 27 ans, ministre
de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes à 32, ministre
des Finances à 34 ( il reste le plus jeune " grand argentier
" de l'histoire de la république). Destin fulgurant que déplorera
alors sa mère dans une phrase admirable : " Ministre, ce n'est
pas une situation pour un jeune homme. " D'aucuns lui reprocheront
son côté doctoral et savant, comme Léon Daudet qui
le qualifiera de " robin sec et borné ". Homme de cabinet
et de dossiers, de réflexion davantage que d'action, Poincaré
avait sans doute cette déformation professionnelle de vouloir traiter
toutes les affaires, et en particulier celle de l'Etat, par la jurisprudence
et le raisonnement, alors qu'il y faut parfois l'éclat et la passion
: " De l'intelligence, du savoir-faire ; on cherche souvent la grandeur,
la hauteur " écrira De Gaulle. Mais on a toujours les qualités
de ses défauts. Intellectuel, raisonneur, Poincaré est un
lettré, un homme de plume. Non seulement il répondait en
personne à son courrier - ce qui aujourd'hui, à l'heure
des conseillers en communication, assistants parlementaires et autres
attachés de presse, étonne - mais il écrivait également
lui-même ses discours, et les apprenait par cur, chose qui,
aujourd'hui, à l'heure des prompteurs, est devenue proprement inconcevable.
Aucun autre Président de la République n'écrira autant,
à l'exception justement, et c'est un signe, de De Gaulle. Il écrivit
de brillants articles à " La Revue de Paris ", "
La Revue des Deux Mondes ", " Le Voltaire ", dispensa de
nombreuses conférences sur des sujets littéraires et fréquenta,
par obligation mais aussi par goût, un certain nombre de salons
où il croisa pêle-mêle Anatole France, Marcel Proust,
Pierre Loti
Qui sait aujourd'hui que c'est à Poincaré
qu'on doit le fameux prix Goncourt puisque c'est lui qui, en 1897, plaida
en faveur des huit fondateurs de l'Académie dans l'affaire du testament
d'Edouard de Goncourt ?
L'Homme
de la Nation
Nul
ne peut, je crois, se proclamer " l'Homme de la Nation ". Cette
qualité-là, cette prétention aussi, de dimension
historique, ne se décrète pas ; elle s'affirme. Par les
actes. On ne s'affiche pas " l'Homme de la Nation ", on l'est
; et c'est justement lorsqu'on éprouve le besoin de s'afficher
tel, qu'on reconnaît justement qu'on ne l'est pas.
Raymond Poincaré fut " l'Homme de la Nation ". S'il devint
président du Conseil le 21 janvier 1913, puis Président
de la République le 14 janvier de l'année suivante, c'est
qu'il avait su acquérir, malgré des institutions défaillantes
et la valse des ministères qu'elles provoquaient, une considération
et une légitimité qui le rendirent incontournable, particulièrement
à l'heure des grands défis pour la France. " Il avait
dominé des majorités qu'il souhaitait les plus larges possibles.
Jusqu'à la fin, il avait trouvé dans les Chambres le large
assentiment de tous ceux qui partageaient, quelles que fussent les nuances
de leur attitude, sa croyance dans la valeur du libéralisme parlementaire.
Il avait ainsi comme une royauté de fait, qui lui permettait, sans
être l'homme d'un parti, de les dominer tous. " écrira
Pierre Miquel dans la biographie qu'il lui consacra. En effet, s'il ménagea
les uns et les autres, évitant les vaines querelles, refusant souvent
de choisir un camp contre un autre, ce ne fut pas dans le souci de ménager
sa carrière comme certains l'ont dit, mais pour préserver
l'avenir et permettre enfin que s'accomplisse, dans l'intérêt
de la France, le rassemblement national. Il est vrai que dans les temps
ordinaires, ceux du jeu politicien, à trop vouloir, à vouloir
plus que tout, rassembler les Français, unir et non pas diviser,
on peut courir le risque de paraître versatile, hésitant
et sans convictions fortes. Mais les temps ordinaires ne durent pas toujours,
et quand vient " le gros temps ", quand le drame se joue, "
l'Homme de la Nation " retrouve ses droits.
Ainsi Raymond Poincaré, face à la guerre, constitua-t-il
un cabinet d'" Union sacrée ", intégrant pour
la première fois des socialistes au gouvernement de la République,
et appela-t-il bientôt à la présidence du Conseil,
alors que la guerre s'éternisait et que le défaitisme gagnait
le pays, son ennemi juré, celui qui n'avait eu de cesse que de
l'éreinter dans ses discours : Georges Clémenceau. "
Des circonstances graves me font un devoir de causer, sans retard, avec
vous. Il ne s'agit pas d'une communication ministérielle, il s'agit
de la France ", mot remarquable de Poincaré à Clémenceau.
Si on osait, on parlerait de " cohabitation " avant l'heure,
mais la simple évocation de nos actuels " cohabitants "
a de quoi faire rougir en comparaison. " Poincaré la guerre
" gagnera celle-ci, mais c'est Clémenceau qui sera, et restera,
aux yeux du grand nombre, " le Père la Victoire ". Plus
tard, après un premier sauvetage en 1924, il appella en 1926, face
à l'écroulement du Franc, à la constitution d'un
cabinet d'union nationale. Il déclarait alors : " Nous ne
pouvons assurer l'assainissement financier que dans le calme et dans la
concorde (
) Ne faisons pas seulement l'union en paroles, faisons-la
en réalité, ne la faisons pas sans une partie de la France
! Faisons-la avec la France tout entière. " Un peu plus tard,
le sauvetage réussi, bien que dans la douleur, le " Franc
Poincaré " remplaçait le franc germinal.
"
L'Union Sacrée ", " L'Union nationale " , seul un
homme d'Etat, soucieux avant tout de l'intérêt supérieur
de la Patrie, pouvait la réaliser ; encore pouvait-il seulement
le faire dans un contexte particulier, celui des crises les plus graves.
La tempête passée, l'union se défit et le régime
des partis, funeste régime, reparut de plus belle. Ce désir
permanent de l'union, il faudra attendre d'autres désastres et
un autre homme d'Etat pour le voir à nouveau se manifester. Ainsi
est-il écrit dans notre histoire nationale que les Français
n'en finissent - provisoirement - avec leurs divisions et ne retrouvent
la France que lorsque celle-ci s'apprête justement à disparaître.
Voilà
donc l'image de Raymond Poincaré, celle que je veux garder en mémoire,
celle d'un patriote intransigeant, qui n'hésita pas par exemple
à démissionner de son poste de délégué
de la France à la Commission des Réparations ainsi que de
la présidence de cette Commission, devant la collusion entre les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'Italie qui refusaient d'accepter l'exécution
du Traité de Versailles, notamment les articles qui imposaient
à l'Allemagne de payer pour les dommages qu'elle avait causés.
Qui n'hésita pas non plus, revenu aux affaires en 1922, comme président
du Conseil, à envahir la Ruhr pour " chercher sur le carreau
des mines le charbon que le Reich nous devait ". Actes politiques
courageux que peut seul accomplir " l'Homme de la Nation ".
Le peuple des cabarets ne s'y trompait pas lorsqu'il chantait : "
Il a les poings, poings, poings, il a les poings carrés ".
Intraitable lorsqu'il s'agissait de défendre la patrie, Raymond
Poincaré était pourtant un homme de juste milieu et de consensus,
démocrate et partisan de l'ordre et de l'équilibre social.
A deux reprises, il sauva le pays sans recourir à autre chose qu'à
la République, dans le cadre strict et le respect scrupuleux d'institutions
pourtant défaillantes et peu favorables, sans jamais recourir à
l'autorité, à la force, au pouvoir personnel - ce qu'il
aurait pu faire en 1913 et en 1926 - ce qui fait de lui, aussi, et avant
tout, un grand républicain.
Alors,
la prochaine fois que vous viendrez à Strasbourg, arrêtez
vous donc à Bar-le-Duc, descendez du train. En levant la tête
vers sa statue de bronze, vous retrouverez peut-être ce qui vous
manque aujourd'hui. Le Président de tous les Français, ne
le cherchez pas ailleurs. Il est là.
Raymond Poincaré est mort le 15 octobre 1934. Votez Poincaré
!
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