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Georges Clemenceau ou

la République combattante

 

Un entretien avec Samuël Tomei

 

                                                                                 

Auteur de Clemenceau. Le Combattant,

La Documentation française, 2008.

 

               Raphaël Dargent. - L’Histoire a retenu trois grandes figures républicaines de la fin du XIXe et du début du XXe siècles : Gambetta, Ferry et Clemenceau. Pouvez-vous nous expliquer les différences politiques entre les trois hommes ?

               Samuël Tomei. - Tous trois, opposants sans concessions au Second Empire, visaient un même but : installer la République de façon durable une fois Napoléon III déchu. Mais si leur idée de la République était peu ou prou semblable – elle était si belle sous l’Empire…–, ils divergeaient quant aux moyens pour instaurer des institutions stables.

Gambetta était le héraut du radicalisme du programme de Belleville de 1869 qui prévoyait notamment la séparation des Églises et de l’État, l’instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire, auxquelles les républicains ajouteront, l’Empire disparu, la suppression de la présidence de la République et celle du Sénat, ainsi que l’établissement d’un impôt progressif sur le revenu. Seulement, conscient de la nécessité que l’éducation des citoyens aux principes républicains et donc que l’enracinement de la République prendraient du temps, Gambetta est passé à une forme de gradualisme, reportant la réalisation des réformes les plus audacieuses au moment opportun, d’où le nom d’opportunisme pour qualifier son radicalisme. Ferry était peu ou prou sur la même ligne politique.

Clemenceau a repris à son compte le flambeau du radicalisme de Belleville, réclamant à la République son maximum, devenant le chef de file des intransigeants ou radicaux-socialistes. Il n’a eu de cesse de faire tomber les gouvernements auxquels il reprochait leur mollesse. Enfin, Clemenceau se démarquait de Ferry et Gambetta par son opposition frontale à la politique coloniale qui, selon lui, coûtait trop cher, détournait de la « ligne bleue des Vosges » et était fondée sur de mauvais présupposés – en est resté la fameuse formule : « Non, il n’y a pas de droit de nations dites supérieures contre les nations inférieures. » Plus tard, Clemenceau ne demanderait plus la suppression du Sénat – devenu républicain –, ni celle de la présidence de la République – où l’on n’élit que des personnalités plus ou moins falotes.

Enfin, on ne saurait passer sous silence les divergences personnelles entre les trois. Clemenceau a combattu Gambetta avec fermeté, lequel considérait le bouillonnant député comme un étourneau malfaisant. Mais Clemenceau admirait Gambetta qui s’était battu contre l’envahisseur ; il déclare ainsi à Jean Martet en 1928 : « Gambetta était un autre homme, d’une autre trempe, d’une autre âme que Ferry […] Pas beaucoup d’idées… Mais il avait fait la guerre, – tant bien que mal, plutôt mal que bien, – et enfin il l’avait faite et certainement du mieux qu’il avait pu. Et puis il avait de grandes ressources d’impulsivité généreuse ; c’était de la belle et noble idéologie. J’ai aimé Gambetta. J’ai eu de l’estime pour lui. Il ne savait pas très bien où il allait, mais il y allait avec flamme. » Clemenceau a gardé le masque mortuaire de son aîné toute sa vie (on le trouve au Musée Clemenceau, rue Franklin). En revanche, une haine féroce animait Clemenceau contre Ferry auquel il n’a jamais pardonné de s’être rangé du côté de Thiers pendant la Commune.                                   

Raphaël Dargent. - Certains affirment, pour le regretter, que Clemenceau, apparu à gauche de l’échiquier politique, a terminé sa carrière à droite. Ceux-là fustigent notamment le « briseur de grèves », le ministre de l’Intérieur qui fit tirer sur les manifestants de la CGT notamment. Que pouvez-vous répondre à ces accusations ?

  Samuël Tomei. - Cette conception d’un Clemenceau qui vire à droite est largement imputable à une historiographie socialisante dont il faut se débarrasser, tout simplement par souci d’honnêteté intellectuelle. Jaurès n’est pas plus grand parce qu’on fait de Clemenceau un renégat de la gauche…

Quand il arrive à la présidence du conseil, en octobre 1906, après avoir été quelques mois ministre de l’Intérieur, Clemenceau est le chef du Gouvernement le plus à gauche que la Troisième République a connu. Son programme social est avancé : rachat des chemins de fer par l’État, impôt sur le revenu, retraites ouvrières, journée de huit heures etc. Lui-même s’affirme socialiste. Son gouvernement est le premier à comporter un ministère du travail et de la prévoyance sociale, confié au socialiste indépendant Viviani. Or il quitte un peu moins de trois ans plus tard le pouvoir avec une image de briseur de grève, de premier flic de France (surnom qu’il revendique d’ailleurs lui-même), au bilan social quasi nul ; bref, il serait devenu un homme autoritaire, d’ordre. Image que renforceront ses élans chauvins à la veille de la Grande Guerre, son inflexibilité face à l’ennemi quand il deviendra président du conseil en novembre 1917, son implacabilité vis-à-vis des défaitistes et, de nouveau, sa fermeté pour mater les grèves. Il convient de corriger cette caricature.

D’abord, politiquement, en 1906, il est pris en étau entre une extrême gauche socialiste et syndicale virulente et une droite pour le moins hostile. À l’époque, la SFIO, « parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en société collectiviste ou communiste… », se soumet aux résolutions du congrès d’Amsterdam de 1904 qui interdit toute collaboration avec un ministère bourgeois. La CGT, quant à elle, prône l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, l’action directe, le sabotage. En face, la droite réactionnaire ne le cède en rien aux socialistes dans la radicalité de ses positions et n’entend apporter aucun bémol à sa défiance vis-à-vis de l’anticlérical qui l’a tant malmenée par le passé. Clemenceau doit donc faire face à deux oppositions dont l’esprit de conciliation n’est pas la marque, avant de se heurter de plus en plus à sa propre majorité...

Par ailleurs, il est garant, en tant que président du conseil et ministre de l’Intérieur, de l’ordre public. On oublie trop la violence des grèves, leurs motifs fussent-ils légitimes ! Le pouvoir devait-il se faire passif et laisser se développer un climat insurrectionnel – incendie des préfectures, mutineries, démission des municipalités de quatre départements etc. –, laisser la République sombrer dans l’anarchie ? Quant à la répression, elle fut très ferme, certes, et il y eut des morts. Mais jamais Clemenceau n’a exigé qu’on tire sur la foule et jamais il ne s’est réjoui de la mort de quiconque. Souvenez-vous, après la catastrophe de Courrières en mars 1906, à la suite de laquelle 1 200 mineurs sont morts d’un coup de grisou : c’est seul, sans escorte, qu’il s’est rendu à Lens pour discuter avec les ouvriers, leur rappeler que s’il était hors de question pour lui de remettre en cause le droit de grève, il se ferait le garant du droit au travail des non-grévistes, alors molestés par les grévistes. Il faut relire les comptes rendus des débats à la Chambre. Dans la séance du 18 juin 1906, il déclare : « J’entends que la liberté du travail soit absolument assurée, mais j’entends également qu’aucune atteinte ne soit portée au droit des ouvriers grévistes d’amener par la simple persuasion leurs camarades à se solidariser avec eux. La force publique ne doit intervenir que si les grévistes essayent de débaucher leurs camarades par des moyens violents ou par des procédés portant une atteinte réelle à la liberté de ceux qui veulent travailler. (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.) ». Il explique que sa méthode s’inspire de celle… du modéré Gambetta : « J’ai toujours soutenu que le Gouvernement ne devait pas envoyer des troupes préventivement sur le terrain de la grève avant que des violences se fussent produites. C’est une thèse que j’avais reçue de Gambetta qui disait : « Lorsque les troupes arrivent dès la déclaration de grève, c’est le patron d’abord qui se sent soutenu. » Et Gambetta observait que l’impartialité du Gouvernement se trouvait ainsi compromise aux yeux des ouvriers. (Très bien ! Très bien ! à gauche.) » (séance du 18 juin 1906).

N’oublions pas non plus que, contre la droite, les modérés et la plupart de ses « amis radicaux », il refuse, en mai 1907, de dissoudre la CGT…

Clemenceau a vu la misère de très près lorsqu’il était médecin des pauvres à Montmartre dans les années 1870. Mais il ne croit ni à la collectivisation des moyens de production, ni à la dictature du prolétariat, ni à l’idée de lutte des classes pour résoudre la question sociale. S’il demeure en retrait par rapport à d’autres radicaux-socialistes comme Buisson sur le droit de grève des fonctionnaires, il restera indubitablement de gauche si l’on en juge par son programme. C’est au cours de son second ministère que furent votées, notamment, la journée de huit heures et l’impôt sur le revenu. Qu’on relise le discours électoral de Strasbourg du 4 novembre 1919 : « L’achèvement de l’égalisation sociale, par l’accession finale au pouvoir des travailleurs de l’usine et de la terre, est le fait capital des temps modernes dans les pays civilisés. Les réalisations des idées de Justice sociale, avec leurs chances de succès et de revers, n’en sont qu’à leurs commencements. » Seule restriction, si l’on ose écrire : Clemenceau refuse la révolution, le renversement violent de l’ordre établi : « Il n’est pas de réforme, si nouvelle qu’elle soit, pour nous effrayer à condition qu’elle se fonde, dans l’ordre public, sur le respect du droit de chacun. » Car, ajoute-t-il, « le socialisme n’a pas de sens, s’il n’est d’un idéalisme ordonné. La Révolution française doit vraiment aboutir à autre chose qu’à un déplacement d’iniquité. »

Par ailleurs, souvenons-nous que son anticléricalisme – qui n’a rien à voir avec l’hostilité vis-à-vis des religions ; Clemenceau n’a eu de cesse d’accuser l’Église catholique de crime de lèse christianisme – est pour une bonne part responsable de l’échec de sa candidature à la présidence de la République en 1920, Briand s’employant à affoler les parlementaires de droite à l’idée que si le Père la Victoire mourait en cours de mandat, il aurait de bien belles obsèques civiles.

Et si, dans les années 1880, on a beaucoup reproché à Clemenceau ses alliances ponctuelles avec la droite pour renverser les gouvernements, c’est l’alliance des socialistes et de la droite qui l’a empêché de devenir chef de l’État en 1920.

Enfin, si les élans patriotiques du Tigre passent aujourd’hui, aux yeux d’une gauche qui a fait de cette notion – pourtant de gauche à l’origine – un repoussoir, c’est omettre que Jaurès dont on ne saurait nier qu’il était un fervent et authentique républicain, n’était pas moins patriote que son grand rival. Tous deux défendaient, bien sûr, une conception civique, subjective de la nation.

Ceux qui s’imaginent être à gauche et vont répétant que Clemenceau est devenu réactionnaire, se trouveraient eux-mêmes bien à droite s’ils se donnaient la peine d’étudier les prises de position du Tigre après 1909…

  Raphaël Dargent. - Clemenceau est d’abord un homme du verbe. Journaliste à la plume acérée, grand orateur à la Chambre, ne pensez-vous pas qu’il a parfois pêché par excès, disons que son caractère entier a pu l’amener à être injuste dans ses jugements ? Il reste, vous l’avez dit, comme l’infatigable « tombeur de ministères », mais ne pratiqua-t-il pas parfois la politique du pire, comme en 1887 par exemple quand il empêche Jules Ferry d’accéder à la présidence de la République ? « Je vote pour le plus bête » dit-il. Était-ce bien raisonnable ?

 Samuël Tomei. - Clemenceau était indubitablement impulsif et pas toujours très clairvoyant dans le choix de ses amis. Il a lancé Boulanger et avait fait de Cornélius Herz son exécuteur testamentaire… avant de se retourner contre eux avec la dernière énergie. Il était prêt à se brouiller définitivement avec quelqu’un pour un bon mot (de toute façon, il était le premier à dire qu’en politique on ne devait pas s’embarrasser d’amis). Il avait, vous avez raison, le sens de la formule ! Nombre d’entre elles sont passées à la postérité. Et comme on ne prête qu’aux riches, on lui en attribue bon nombre dont on ne sait s’il les a vraiment prononcées.                                                                                                                                                                                         Clemenceau au cirque Fernando

On lui a beaucoup reproché, vous le rappelez, son activité de démolisseur de ministères. Il avait beau jeu de répondre : mais je renverse toujours les mêmes ! De fait, une assez grande stabilité du personnel politique corrigeait l’instabilité ministérielle de la Troisième République. Clemenceau exigeait la République tout entière et donc qu’on cesse d’atermoyer. Il reprochait ainsi vertement à Ferry, ministre de l’instruction publique, sa lenteur dans l’application des réformes. Ferry écrivit alors à Scheurer-Kestner pour se plaindre de la « légèreté brouillonne » du chef radical-socialiste, de « cette impatience démagogique, cette complète naïve absence de moralité politique » qui étaient, selon le ministre, « destinées à jouer un rôle néfaste dans les destinées de la République. »

Jules Ferry donc. On a vu que Clemenceau le haïssait, que le torrent de sang de la Commune les a séparés à jamais. Trente-cinq ans après la mort de Ferry, Clemenceau se souviendrait avec aigreur : « Un jour je me suis trouvé en face de Ferry. J’ai compris que Ferry était incapable de réaliser la République. […] Ça n’était pas un malhonnête homme. Mais du point de vue de l’intelligence, c’était un homme au-dessous du médiocre, pas fichu de rien faire, pas fichu de dire deux mots. Ces gens-là, habituellement, ont au moins la parole ; ils n’expriment peut-être pas grand-chose mais ils l’expriment. Lui, quand vous alliez le voir, il vous regardait avec des yeux vides, faisant de petites plaisanteries bourgeoises, – et c’était tout. Et si on en avait fait un président du conseil, c’est précisément parce qu’il n’était bon à rien. » On doit bien admettre qu’il entre beaucoup d’injustice et même de cruauté dans ce jugement. De provocation aussi, sans doute. Le ressentiment n’est pas que personnel, il est aussi politique. Clemenceau combat sans réserve, on l’a dit, la politique coloniale de Ferry : politique de gaspillage, de dispersion de nos énergies à l’extérieur, reposant sur une hypocrisie. Ce fameux mot prononcé à la tribune, en mars 1886 : « Ce ne sont plus des ministres que j’ai devant moi, ce sont des accusés de haute trahison [...] »

Alors on peut comprendre que Clemenceau ait tout fait pour empêcher Ferry d’accéder à la présidence de la République quand bien même le centre de gravité du pouvoir n’était pas à l’Élysée mais du côté du Palais Bourbon et du Palais du Luxembourg. Réciproquement, n’oublions pas que Ferry a, de son côté, largement contribué à empêcher Clemenceau d’entrer au gouvernement et, en 1888, de présider la Chambre. En 1887, Ferry a été victime d’un attentat. Sa famille en a imputé une grande part de responsabilité aux attaques incessantes de Clemenceau qui ont nourri l’impopularité de l’ancien ministre de l’instruction. Si bien que le neveu de Jules, Abel, refuserait d’entrer au gouvernement Clemenceau pendant la guerre. Blessé au front, Abel Ferry recevrait sur son lit de mort la visite de Clemenceau qui le décorerait de la légion d’honneur.

Pour en revenir à l’attitude de Clemenceau consistant à empêcher systématiquement toute forte personnalité d’accéder à l’Élysée, elle était cohérente avec la tradition républicaine selon laquelle on ne saurait confier la tête de l’État à un homme susceptible de passer si peu que ce soit par-dessus les représentants du peuple souverain. Le souvenir de l’Empire était encore vivace. Clemenceau, à l’instar des républicains les plus avancés, on l’a dit, prônait, au début de sa carrière, la suppression de la présidence de la République et celle du Sénat. Or il deviendrait (« pour [sa] punition ») sénateur en 1902 et envisagerait de briguer la présidence de la République en 1920. Reniement ? C’est que ces institutions ont, entre-temps, beaucoup évolué : le Sénat, de bastion monarchiste et donc susceptible de fragiliser la République, est devenu républicain et la présidence de la République, alors que les lois constitutionnelles attribuaient un pouvoir important au chef de l’État, est devenue avec Jules Grévy, antithèse de Mac Mahon, une présidence effacée. L’évolution de Clemenceau est moins radicale, donc, qu’il n’y paraît : il a fini par admettre la nécessité d’une seconde chambre – « Les événements m’ont appris qu’il fallait laisser au peuple le temps de la réflexion : le temps de la réflexion, c’est le Sénat. ». Quant à la présidence de la République, on l’imagine mal rester en retrait… Lui-même avouera, après son échec, qu’il n’y serait pas demeuré bien longtemps…

 Raphaël Dargent. -Autre grand orateur : Jean Jaurès. Leurs joutes verbales à la Chambre ont marqué l’histoire parlementaire. Sur quels grands principes les deux hommes divergeaient-ils ?

 Samuël Tomei. - Ils divergeaient sur l’essentiel…

En 1885, Jaurès commence sa carrière de député à l’âge de vingt-cinq ans avec Ferry pour modèle. Ce que ne manquera pas de souligner Clemenceau plus de vingt ans plus tard lorsque le chef socialiste assimilera l’attitude du président du conseil à celle de Jules Ferry, sourds tous deux aux revendications populaires. Du tac au tac, le « briseur de grèves » rappellera qu’en ce temps-là Jaurès était du côté de Ferry… : « Vous me combattiez alors comme trop violent, de même que vous me combattez aujourd’hui comme trop modéré. De nous deux, je suis le seul qui n’ait pas changé. (Applaudissements à gauche.) » Le lendemain, 19 juin 1906, il rappellera que Jaurès, en 1885, avait voté contre l’impôt progressif sur le revenu, « et c’est au nom de cette infaillibilité changeante que vous me reprochez d’être resté fidèle à toutes mes convictions ». Ajoutons qu’en 1885, Jaurès est l’auteur d’une interruption hostile à l’argumentation anticolonialiste de Clemenceau.  

                Jaurès et Clemenceau

Mais Jaurès se sépare vite de Ferry pour bifurquer vers la gauche, si bien qu’il échoue aux élections générales de 1889, les électeurs modérés se détournant de lui. Lorsqu’éclate la grande grève de Carmaux en 1892, Clemenceau apporte un vigoureux soutien aux mineurs, réclamant l’amnistie de ceux qui ont été condamnés. Ils s’en souviendront l’année suivante. Alors que les adversaires du tombeur de ministères veulent faire accroire qu’il est compromis dans l’affaire de Panama et s’acharnent contre lui avec démence, les mineurs lui écrivent : « Parmi les républicains et les socialistes [du Var], il ne s’en trouvera pas un seul disposé à faire le jeu de la réaction que nous avons pu abattre à Carmaux, grâce à votre aide. » Et Jaurès se joint à eux.

Les deux hommes vont, on le sait, se retrouver du côté des dreyfusards après avoir, l’un comme l’autre, douté de l’innocence du capitaine au point de regretter la clémence du jugement du 22 décembre 1894. Mais, en 1898, ils sont convaincus, dans un premier temps, de l’illégalité du procès intenté à Dreyfus puis, dans un deuxième temps, de l’innocence du capitaine. Ils combattront donc de conserve, l’un et l’autre ne réfrénant guère l’expression d’une franche estime réciproque. Leur dreyfusisme, toutefois, commencera de diverger au moment où le président Loubet décide de gracier Dreyfus, le 19 septembre 1899. Jaurès, d’abord hostile, a cédé avant que Clemenceau ne s’y résigne à son tour – mais de plus mauvais gré -, après que Mathieu Dreyfus lui eut assuré que son frère ne survivrait pas à une nouvelle détention. Dernier des intransigeants, Clemenceau voulait que la Justice innocente Dreyfus. Les deux hommes vont se séparer plus encore à l’occasion de la discussion sur la loi d’amnistie, en décembre 1900, dont on parle aujourd’hui trop peu. Tandis que les socialistes, dont Jaurès, acceptent qu’on amnistie les militaires coupables en échange d’une amnistie des ouvriers grévistes accusés de violences, ainsi que le rappelle Michel Drouin, Clemenceau, décidément inflexible, écrit à Violet Maxse le 10 décembre 1899 : « La faiblesse de ceux qui sont dans mon camp est un signe plus funeste que l’audace de nos ennemis. Le gouvernement a imaginé d’amnistier Mercier et toute la bande criminelle avant qu’ils n’aient rendu de comptes à la justice et j’ai été le seul à faire campagne contre cette infamie. » Pas exactement le seul car il y eut Zola avec lui. L’amnistie sera promulguée le 27 décembre.

Par la suite, s’ils appartiennent au même camp pendant la discussion de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, le séparatisme de Clemenceau est bien plus radical que celui de Jaurès (et Briand) accusé par le sénateur du Var de faire partie de ces « socialo-papalins » trop conciliants à ses yeux avec l’Église catholique.

Mais la vraie fracture entre les deux hommes a lieu pendant le premier ministère Clemenceau entre 1906 et 1909, donnant lieu à des joutes oratoires parmi les plus remarquables de l’histoire parlementaire. Tout les oppose alors, jusqu’à leur éloquence : l’ironie tranchante de Clemenceau répond aux périodes vibrantes de Jaurès. Le premier sabre, le second ébranle. Sur le fond, ce sont deux conceptions de la société qui s’opposent : le radicalisme individualiste de l’un au socialisme collectiviste de l’autre. Pour Clemenceau, il faut partir de la réalité irréductible qu’est l’individu. L’amélioration de la société dépend de celle de l’individu. Pour Jaurès, c’est au contraire la société qu’il faut d’abord réformer afin que l’individu puisse s’épanouir. Clemenceau, selon une formule célèbre, raille Jaurès dont les discours se reconnaîtraient à ce que leurs verbes seraient tous au futur. Pour Clemenceau, la vraie Révolution se fait chaque jour et dans le cadre de la légalité ; il dénie aux socialistes quelque monopole que ce soit de la classe ouvrière, l’idée de classe au sens marxiste du terme lui étant du reste étrangère.

Ils s’opposeront enfin quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Allemagne. Sans s’être jamais montré belliciste en quarante-cinq ans de vie politique, Clemenceau n’a cessé de plaider pour que la France soit prête à faire face à une éventuelle – une probable – agression allemande. Presque jusqu’au bout, pour sa part, Jaurès se montrera un ardent pacifiste, croyant possible une union des classes laborieuses des deux pays contre la guerre. Cette vision internationaliste quelque peu naïve sera démentie par le vote des crédits militaires par les socio-démocrates au Parlement allemand début août 1914. Au lendemain de son assassinat, Clemenceau lui rend un net hommage malgré ce bémol : « Le sort de Jaurès fut de prêcher la fraternité des peuples, et d’avoir une si ferme foi en cette grande idée qu’elle ne put pas même être découragée par l’évidence brutale des faits. »

En juin 1928, Clemenceau tiendra à Martet des propos d’une dureté qui étonne : « Jaurès avait un énorme talent. Mais c’était un homme dans lequel il y avait quelque chose de méchant. Des dons extraordinaires, contre lesquels j’étais moi-même forcé de me défendre, mais sans grandeur, sans générosité, sans humanité. […] Il n’avait rien de ce que confère l’amour vrai de l’humanité : ni le sourire, ni l’indulgence, ni cette espèce de doute, de scepticisme – rien. » Et ces mots rapportés par René Benjamin, l’année suivante : « Si Jaurès n’avait pas été tué, je serais peut-être arrivé au pouvoir ; mais ce dont je suis sûr, c’est que je n’y serais pas resté ! J’étais debout, et je criais aux Français : « Je fais la guerre ! » Lui se serait traîné à genoux, sanglotant : « Faisons la paix ! » Le monstre ! En une séance, il m’aurait renversé ! Voilà de quoi, mes amis, dépend le sort d’une nation : d’un assassin… »

 Raphaël Dargent. -Pour ma part, j’admire beaucoup Raymond Poincaré ; à vrai dire, autant que Clemenceau. A mon sens, ces très grands patriotes sont les deux principaux artisans de la victoire de 1918. Pourtant, les deux hommes se détestaient. Pouvez-vous nous dire pourquoi ? Et qu’est-ce qui les différenciait, humainement et politiquement ?

 Samuël Tomei. - Ici encore, tout paraît opposer les deux hommes. Le 15 mars 1902, dans Le Bloc, Clemenceau publie un article sur le poincarisme. Charge dont la férocité n’étonne guère de sa part mais que Poincaré n’oubliera pas. Clemenceau raille l’absence d’idéal, d’élan chez ce jeune homme doué et calculateur, déjà ancien ministre des finances et qui, tout en se proclamant républicain, n’a pas osé réformer un système fiscal aussi absurde qu’injuste : « Comme la plupart des jeunes prodiges, il n’a rien fait de prodigieux, bien que l’âge commence à grisonner ses tempes. Ce n’est pas le désir qui lui a manqué, je suppose, ni les moyens, car il compte par l’intelligence, la culture, les dons de l’orateur, au premier rang de nos politiciens. Le caractère seulement lui a fait défaut, avec la petite flamme d’idéal qui meut les hommes et les jette aux nobles périls pour la satisfaction d’une espérance peut-être irréalisable en bloc, mais productive encore de réalités nombreuses. » Clemenceau ne pardonne pas à Poincaré son attentisme pendant l’affaire Dreyfus : « […] quand il vit le mensonge triompher légalement par la lâcheté des maîtres du pouvoir, il se jeta dans les bras du mensonge, jurant publiquement – ô misère ! – de ne jamais défendre un juif, eût-il cent mille fois pour lui, la loi, la justice, la raison. » Enfin, il reproche avec une sardonique acerbité l’aveuglement de Poincaré sur les menées du cléricalisme et dénonce dans son supposé attachement à la laïcité républicaine une belle hypocrisie.                                         Poincaré et Clemenceau à Metz le 10 décembre 1918

En 1913, Clemenceau échoue à faire battre Poincaré à la présidence de la République, son candidat, Jules Pams, n’arrivant qu’en deuxième position et loin derrière le vainqueur. C’est la première fois qu’un chef de l’État est élu contre la volonté de Clemenceau. Les deux hommes ne se réconcilieront jamais et c’est parce qu’il constitue l’ultime recours que Poincaré fait appel au vieux sénateur en novembre 1917 pour continuer la guerre et vaincre l’ennemi. Le chef de l’État se plaint amèrement d’être tenu à l’écart de l’action de l’exécutif. Les deux hommes tiendront plus tard des propos très durs l’un contre l’autre. Ultime divergence : Poincaré, alors que la guerre touche à son terme, souhaite continuer le combat jusque sur le sol allemand et considère que signer un armistice reviendrait à couper les jarrets des troupes alliées. Fureur de Clemenceau qui met sa démission dans la balance et se souviendra : « J’avais trop vu le front, moi. J’avais trop vu de ces espèces de trous pleins d’eau où des hommes vivaient depuis quatre ans. » Or Poincaré gardaient son sang froid et, ajoute Clemenceau : « Il m’écrivait de petites lettres. Il m’écrivait : « Vous n’allez  pas couper les jarrets »…etc. Tout ça d’une écriture fine, serrée. On ne devrait jamais mettre à la tête d’un pays un homme qui a le cœur bourré de dossiers. C’est trop dangereux. » Le 17 novembre 1918, quand Poincaré souhaite assister au Te Deum qui doit être célébré à Notre-Dame à Paris, Clemenceau lui rappelle qu’il est le président de tous les Français et qu’à ce titre il ne saurait déroger au principe de laïcité qui implique la neutralité confessionnelle du chef de l’État. Le président enverra donc son épouse le représenter. Poincaré enrage que la France ait fait un Dieu de ce fou de Clemenceau, « étourdi, vaniteux, ferrailleur, gouailleur, effroyablement léger, sourd physiquement et intellectuellement, incapable de raisonner, de réfléchir, de suivre une discussion ».

Ultime opposition avant le retrait définitif de la vie politique de Clemenceau début 1920, si le président du conseil s’accorde plus ou moins, dans un premier temps, avec Foch et Poincaré pour démembrer l’Allemagne, le Père la Victoire se rend compte que cette solution n’est guère viable. Contre l’assurance d’une assistance anglo-américaine, Clemenceau accepte que la France n’annexe pas la rive gauche du Rhin. Sauf que le Sénat américain ne ratifiera pas le traité de Versailles.

 Raphaël Dargent. -Le 11 novembre 1941, le général de Gaulle rend un hommage appuyé à Clemenceau depuis Londres ; il promet, la victoire acquise, de se rendre sur sa tombe vendéenne. Ce qu’il fait en effet le 12 mai 1946, alors qu’il vient de démissionner de la présidence du Conseil. Il se sent alors une grande proximité avec Le Tigre, s’estimant comme lui bien mal récompensé de son oeuvre de libération. En effet, en 1920, les parlementaires avaient préféré Deschanel à Clemenceau pour la présidence de la République. Plus tard, de Gaulle confiera à Alain Peyrefitte : « Quand le moral flanchait, c’est Clemenceau qui l’a redressé. Quand les Alliés sont arrivés, c’est Clemenceau qui a imposé l’unité de commandement. Quand la victoire est venue, le sentiment populaire a sacré Clemenceau grand vainqueur. Ce qui n’a pas empêché les députés et sénateurs de l’écarter en toute hâte. [...] Ne doutez pas que le suffrage restreint écartera toujours Clemenceau au profit de Deschanel. Ne doutez pas que les notables désigneront toujours le plus faible, le plus irrésolu, le plus inconsistant. » Grand parlementaire, et attaché au parlementarisme, Clemenceau n’est-il pas justement victime du jeu des partis et du jeu parlementaire ? Finalement, son échec en 1920 ne démontre-t-il pas que ses principes étaient erronés, et que le parlementarisme s’accommode très mal des trop fortes personnalités, en somme des individualités légitimes ? De Gaulle, de ce point de vue, n’est-il pas plus réaliste ?

 Samuël Tomei. - Jusqu’au bout et faute de mieux, Clemenceau est resté un farouche défenseur de l’institution parlementaire. C’est la veulerie des parlementaires, ces « six-cents têtes d’ânes », qu’il n’aura de cesse de condamner, leur absence de désintéressement. Il fait partie de ces républicains que l’Empire a jeté en prison pour avoir défendu le parlementarisme. Les institutions comme les hommes sont perfectibles, mais la République parlementaire reste le modèle indépassable. Notons que pendant la guerre Clemenceau n’a pas usé de pouvoirs exceptionnels (sauf en matière financière où il n’entendait rien, laissant son ministre compétent se charger de cette besogne). Il n’a pas eu besoin d’article 16, comme de Gaulle pendant la guerre d’Algérie, pour l’emporter. Il pouvait être renversé à tout moment par le Parlement et il ne s’est jamais dérobé au contrôle parlementaire – au contraire. À la fin de sa vie, il a tenu des propos très amers contre le Parlement et même contre la démocratie, mais il n’y faut voir qu’une manière d’aigre provocation. C’est l’une des grandes différences entre de Gaulle et Clemenceau – le Tigre est l’homme de la formule : « Gloire aux pays où l’on parle, honte aux pays où l’on se tait ! »

Pour ce qui est de la candidature avortée de Clemenceau à la présidence de la République, du point de vue de la tradition républicaine, l’incohérence a moins consisté à préférer Deschanel qu’à avoir l’idée d’envoyer un homme fort à l’Élysée. Le centre de gravité du pouvoir doit rester du côté du Parlement, en tout cas dès lors que le chef de l’État n’est pas élu au suffrage universel. Si l’on avait souhaité que Clemenceau exerce encore une influence sur le cours des choses, il fallait qu’il reste président du conseil… Ce qu’on désigne par un raccourci (puisqu’il ne s’est pas formellement présenté) comme son échec à la présidence de la République ne signifie donc pas que ses principes étaient erronés mais bel et bien toujours en vigueur… Si un bon républicain vote toujours « pour le plus bête », on ne pouvait pas voter pour Clemenceau… On pourrait presque évoquer l’ironie selon laquelle les adversaires du Père la Victoire se sont montrés de bons clemencistes en votant pour Deschanel…

Reste qu’au terme de sa carrière politique, Clemenceau ne se montre pas hostile à ce qu’on appelle la rationalisation du parlementarisme. Pourquoi ne pas réduire le nombre de parlementaires, limiter leur temps de parole à la tribune… Son discours de Strasbourg du 4 novembre 1919 ouvre ce genre de pistes. Mais il demeure sceptique quant à l’urgence d’une réforme des lois constitutionnelles. Aussi médiocres soient-elles, rappelle-t-il, elles ont tout de même permis à la République de survivre aux grands périls. Plus que les institutions, encore une fois, ce sont les caractères qu’il faut réformer : « Je vois des candidats qui réclament un renforcement du pouvoir exécutif. Ayant vécu ce grave problème des deux côtés de la barricade, si j’ose dire ainsi, je ne saurais me résoudre à les suivre. Le régime américain, où l’autorité centrale est contenue par une fédération d’États indépendants sur lesquels aucune entreprise d’usurpation ne pourrait même être tentée, ne peut être invoqué qu’à contre-sens. La vérité très simple – celle précisément qu’on se donne tant de peines pour ne point voir – est que le mal du pouvoir exécutif est moins d’une insuffisance de ses moyens d’action que d’une trop fréquente carence des caractères à la hauteur des responsabilités. » C’est ce qui  manquera dix ans plus tard…

 Raphaël Dargent. -Nous célébrons en novembre 2009 les quatre-vingt ans de la disparition de Clemenceau. S’il ne fallait retenir qu’une chose de cette formidable trajectoire au service de la France et de la République, que faudrait-il retenir ?

 Samuël Tomei. - L’effort tout entier au service d’un noble idéal, sans esprit de récompense – en un mot : le désintéressement. L’indépendance d’esprit qui fait fond sur la capacité d’être seul. Cette belle formule que Clemenceau tire de la sagesse antique : « De ton propre effort, fais toi-même la rémunération de ta vie. »n