la République
combattante
Un entretien avec
Samuël Tomei
Auteur de Clemenceau. Le Combattant,
La Documentation française,
2008.
Raphaël Dargent. -
L’Histoire a retenu trois
grandes figures républicaines de la fin du XIXe et du début
du XXe siècles : Gambetta, Ferry et Clemenceau. Pouvez-vous
nous expliquer les différences politiques entre les trois hommes ?
Samuël Tomei. - Tous trois, opposants sans concessions au Second
Empire, visaient un même but : installer la République de façon durable
une fois Napoléon III déchu. Mais si leur idée de la République était
peu ou prou semblable – elle était si belle sous l’Empire…–, ils
divergeaient quant aux moyens pour instaurer des institutions stables.
Gambetta était le héraut
du radicalisme du programme de Belleville de 1869 qui prévoyait
notamment la séparation des Églises et de l’État, l’instruction primaire
laïque, gratuite et obligatoire, auxquelles les républicains ajouteront,
l’Empire disparu, la suppression de la présidence de la République et
celle du Sénat, ainsi que l’établissement d’un impôt progressif sur le
revenu. Seulement, conscient de la nécessité que l’éducation des
citoyens aux principes républicains et donc que l’enracinement de la
République prendraient du temps, Gambetta est passé à une forme de
gradualisme, reportant la réalisation des réformes les plus audacieuses
au moment opportun, d’où le nom d’opportunisme pour qualifier son
radicalisme. Ferry était peu ou prou sur la même ligne politique.
Clemenceau a repris à son
compte le flambeau du radicalisme de Belleville, réclamant à la
République son maximum, devenant le chef de file des intransigeants ou
radicaux-socialistes. Il n’a eu de cesse de faire tomber les
gouvernements auxquels il reprochait leur mollesse. Enfin, Clemenceau se
démarquait de Ferry et Gambetta par son opposition frontale à la
politique coloniale qui, selon lui, coûtait trop cher, détournait de la
« ligne bleue des Vosges » et était fondée sur de mauvais présupposés –
en est resté la fameuse formule : « Non, il n’y a pas de droit de
nations dites supérieures contre les nations inférieures. » Plus
tard, Clemenceau ne demanderait plus la suppression du Sénat – devenu
républicain –, ni celle de la présidence de la République – où l’on
n’élit que des personnalités plus ou moins falotes.
Enfin, on ne saurait
passer sous silence les divergences personnelles entre les trois.
Clemenceau a combattu Gambetta avec fermeté, lequel considérait le
bouillonnant député comme un étourneau malfaisant. Mais Clemenceau
admirait Gambetta qui s’était battu contre l’envahisseur ; il déclare
ainsi à Jean Martet en 1928 : « Gambetta était un autre homme, d’une
autre trempe, d’une autre âme que Ferry […] Pas beaucoup d’idées… Mais
il avait fait la guerre, – tant bien que mal, plutôt mal que bien, – et
enfin il l’avait faite et certainement du mieux qu’il avait pu. Et puis
il avait de grandes ressources d’impulsivité généreuse ; c’était de la
belle et noble idéologie. J’ai aimé Gambetta. J’ai eu de l’estime pour
lui. Il ne savait pas très bien où il allait, mais il y allait avec
flamme. » Clemenceau a gardé le masque mortuaire de son aîné toute
sa vie (on le trouve au Musée Clemenceau, rue Franklin). En revanche,
une haine féroce animait Clemenceau contre Ferry auquel il n’a jamais
pardonné de s’être rangé du côté de Thiers pendant la Commune.
Raphaël Dargent. -
Certains affirment, pour le regretter, que Clemenceau, apparu à gauche
de l’échiquier politique, a terminé sa carrière à droite. Ceux-là
fustigent notamment le « briseur de grèves », le ministre de l’Intérieur
qui fit tirer sur les manifestants de la CGT notamment. Que pouvez-vous
répondre à ces accusations ?
Samuël
Tomei. - Cette conception d’un Clemenceau qui vire à droite est
largement imputable à une historiographie socialisante dont il faut se
débarrasser, tout simplement par souci d’honnêteté intellectuelle.
Jaurès n’est pas plus grand parce qu’on fait de Clemenceau un renégat de
la gauche…
Quand
il arrive à la présidence du conseil, en octobre 1906, après avoir été
quelques mois ministre de l’Intérieur, Clemenceau est le chef du
Gouvernement le plus à gauche que la Troisième République a connu. Son
programme social est avancé : rachat des chemins de fer par l’État,
impôt sur le revenu, retraites ouvrières, journée de huit heures etc.
Lui-même s’affirme socialiste. Son gouvernement est le premier à
comporter un ministère du travail et de la prévoyance sociale, confié au
socialiste indépendant Viviani. Or il quitte un peu moins de trois ans
plus tard le pouvoir avec une image de briseur de grève, de premier flic
de France (surnom qu’il revendique d’ailleurs lui-même), au bilan social
quasi nul ; bref, il serait devenu un homme autoritaire, d’ordre. Image
que renforceront ses élans chauvins à la veille de la Grande Guerre, son
inflexibilité face à l’ennemi quand il deviendra président du conseil en
novembre 1917, son implacabilité vis-à-vis des défaitistes et, de
nouveau, sa fermeté pour mater les grèves. Il convient de corriger cette
caricature.
D’abord, politiquement, en
1906, il est pris en étau entre une extrême gauche socialiste et
syndicale virulente et une droite pour le moins hostile. À l’époque, la
SFIO, « parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de
production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société
capitaliste en société collectiviste ou communiste… », se soumet aux
résolutions du congrès d’Amsterdam de 1904 qui interdit toute
collaboration avec un ministère bourgeois. La CGT, quant à elle, prône
l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, l’action directe, le sabotage. En
face, la droite réactionnaire ne le cède en rien aux socialistes dans la
radicalité de ses positions et n’entend apporter aucun bémol à sa
défiance vis-à-vis de l’anticlérical qui l’a tant malmenée par le passé.
Clemenceau doit donc faire face à deux oppositions dont l’esprit de
conciliation n’est pas la marque, avant de se heurter de plus en plus à
sa propre majorité...
Par ailleurs, il est
garant, en tant que président du conseil et ministre de l’Intérieur, de
l’ordre public. On oublie trop la violence des grèves, leurs motifs
fussent-ils légitimes ! Le pouvoir devait-il se faire passif et laisser
se développer un climat insurrectionnel – incendie des préfectures,
mutineries, démission des municipalités de quatre départements etc. –,
laisser la République sombrer dans l’anarchie ? Quant à la répression,
elle fut très ferme, certes, et il y eut des morts. Mais jamais
Clemenceau n’a exigé qu’on tire sur la foule et jamais il ne s’est
réjoui de la mort de quiconque. Souvenez-vous, après la catastrophe de
Courrières en mars 1906, à la suite de laquelle 1 200 mineurs sont morts
d’un coup de grisou : c’est seul, sans escorte, qu’il s’est rendu à Lens
pour discuter avec les ouvriers, leur rappeler que s’il était hors de
question pour lui de remettre en cause le droit de grève, il se ferait
le garant du droit au travail des non-grévistes, alors molestés par les
grévistes. Il faut relire les comptes rendus des débats à la Chambre.
Dans la séance du 18 juin 1906, il déclare : « J’entends que la
liberté du travail soit absolument assurée, mais j’entends également
qu’aucune atteinte ne soit portée au droit des ouvriers grévistes
d’amener par la simple persuasion leurs camarades à se solidariser avec
eux. La force publique ne doit intervenir que si les grévistes essayent
de débaucher leurs camarades par des moyens violents ou par des procédés
portant une atteinte réelle à la liberté de ceux qui veulent travailler.
(Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.) ». Il explique que
sa méthode s’inspire de celle… du modéré Gambetta : « J’ai toujours
soutenu que le Gouvernement ne devait pas envoyer des troupes
préventivement sur le terrain de la grève avant que des violences se
fussent produites. C’est une thèse que j’avais reçue de Gambetta qui
disait : « Lorsque les troupes arrivent dès la déclaration de grève,
c’est le patron d’abord qui se sent soutenu. » Et Gambetta observait que
l’impartialité du Gouvernement se trouvait ainsi compromise aux yeux des
ouvriers. (Très bien ! Très bien ! à gauche.) » (séance du
18 juin 1906).
N’oublions pas non plus
que, contre la droite, les modérés et la plupart de ses « amis
radicaux », il refuse, en mai 1907, de dissoudre la CGT…
Clemenceau a vu la misère
de très près lorsqu’il était médecin des pauvres à Montmartre dans les
années 1870. Mais il ne croit ni à la collectivisation des moyens de
production, ni à la dictature du prolétariat, ni à l’idée de lutte des
classes pour résoudre la question sociale. S’il demeure en retrait par
rapport à d’autres radicaux-socialistes comme Buisson sur le droit de
grève des fonctionnaires, il restera indubitablement de gauche si l’on
en juge par son programme. C’est au cours de son second ministère que
furent votées, notamment, la journée de huit heures et l’impôt sur le
revenu. Qu’on relise le discours électoral de Strasbourg du
4 novembre 1919 : « L’achèvement de l’égalisation sociale, par
l’accession finale au pouvoir des travailleurs de l’usine et de la
terre, est le fait capital des temps modernes dans les pays civilisés.
Les réalisations des idées de Justice sociale, avec leurs chances de
succès et de revers, n’en sont qu’à leurs commencements. » Seule
restriction, si l’on ose écrire : Clemenceau refuse la révolution, le
renversement violent de l’ordre établi : « Il n’est pas de réforme,
si nouvelle qu’elle soit, pour nous effrayer à condition qu’elle se
fonde, dans l’ordre public, sur le respect du droit de chacun. »
Car, ajoute-t-il, « le socialisme n’a pas de sens, s’il n’est d’un
idéalisme ordonné. La Révolution française doit vraiment aboutir à autre
chose qu’à un déplacement d’iniquité. »
Par ailleurs,
souvenons-nous que son anticléricalisme – qui n’a rien à voir avec
l’hostilité vis-à-vis des religions ; Clemenceau n’a eu de cesse
d’accuser l’Église catholique de crime de lèse christianisme – est pour
une bonne part responsable de l’échec de sa candidature à la présidence
de la République en 1920, Briand s’employant à affoler les
parlementaires de droite à l’idée que si le Père la Victoire mourait en
cours de mandat, il aurait de bien belles obsèques civiles.
Et si, dans les années
1880, on a beaucoup reproché à Clemenceau ses alliances ponctuelles avec
la droite pour renverser les gouvernements, c’est l’alliance des
socialistes et de la droite qui l’a empêché de devenir chef de l’État en
1920.
Enfin, si les élans
patriotiques du Tigre passent aujourd’hui, aux yeux d’une gauche qui a
fait de cette notion – pourtant de gauche à l’origine – un repoussoir,
c’est omettre que Jaurès dont on ne saurait nier qu’il était un fervent
et authentique républicain, n’était pas moins patriote que son grand
rival. Tous deux défendaient, bien sûr, une conception civique,
subjective de la nation.
Ceux qui s’imaginent être
à gauche et vont répétant que Clemenceau est devenu réactionnaire, se
trouveraient eux-mêmes bien à droite s’ils se donnaient la peine
d’étudier les prises de position du Tigre après 1909…
Raphaël Dargent.
- Clemenceau est d’abord un homme
du verbe. Journaliste à la
plume acérée, grand orateur
à la
Chambre,
ne
pensez-vous pas
qu’il a parfois pêché par excès, disons que son caractère entier a pu
l’amener à être injuste dans ses jugements ? Il reste, vous l’avez dit,
comme l’infatigable « tombeur de ministères », mais ne pratiqua-t-il pas
parfois la politique du pire, comme en 1887 par exemple quand il empêche
Jules Ferry d’accéder à la présidence de la République ? « Je vote pour
le plus bête » dit-il. Était-ce bien raisonnable ?
Samuël Tomei. -
Clemenceau était indubitablement impulsif et pas toujours très
clairvoyant dans le choix de ses amis. Il a lancé Boulanger et avait
fait de Cornélius Herz son exécuteur testamentaire… avant de se
retourner contre eux avec la dernière énergie. Il était prêt à se
brouiller définitivement avec quelqu’un pour un bon mot (de toute façon,
il était le premier à dire qu’en politique on ne devait pas
s’embarrasser d’amis). Il avait, vous avez raison, le sens de la
formule ! Nombre d’entre elles sont passées à la postérité. Et comme on
ne prête qu’aux riches, on lui en attribue bon nombre dont on ne sait
s’il les a vraiment prononcées.
Clemenceau au cirque Fernando
On lui a beaucoup
reproché, vous le rappelez, son activité de démolisseur de ministères.
Il avait beau jeu de répondre : mais je renverse toujours les mêmes ! De
fait, une assez grande stabilité du personnel politique corrigeait
l’instabilité ministérielle de la Troisième République. Clemenceau
exigeait la République tout entière et donc qu’on cesse d’atermoyer. Il
reprochait ainsi vertement à Ferry, ministre de l’instruction publique,
sa lenteur dans l’application des réformes. Ferry écrivit alors à
Scheurer-Kestner pour se plaindre de la « légèreté brouillonne »
du chef radical-socialiste, de « cette impatience démagogique, cette
complète naïve absence de moralité politique » qui étaient, selon le
ministre, « destinées à jouer un rôle néfaste dans les destinées de
la République. »
Jules Ferry donc. On a vu
que Clemenceau le haïssait, que le torrent de sang de la Commune les a
séparés à jamais. Trente-cinq ans après la mort de Ferry, Clemenceau se
souviendrait avec aigreur : « Un jour je me suis trouvé en face de
Ferry. J’ai compris que Ferry était incapable de réaliser la République.
[…] Ça n’était pas un malhonnête homme. Mais du point de vue de
l’intelligence, c’était un homme au-dessous du médiocre, pas fichu de
rien faire, pas fichu de dire deux mots. Ces gens-là, habituellement,
ont au moins la parole ; ils n’expriment peut-être pas grand-chose mais
ils l’expriment. Lui, quand vous alliez le voir, il vous regardait avec
des yeux vides, faisant de petites plaisanteries bourgeoises, – et
c’était tout. Et si on en avait fait un président du conseil, c’est
précisément parce qu’il n’était bon à rien. » On doit bien admettre
qu’il entre beaucoup d’injustice et même de cruauté dans ce jugement. De
provocation aussi, sans doute. Le ressentiment n’est pas que personnel,
il est aussi politique. Clemenceau combat sans réserve, on l’a dit, la
politique coloniale de Ferry : politique de gaspillage, de dispersion de
nos énergies à l’extérieur, reposant sur une hypocrisie. Ce fameux mot
prononcé à la tribune, en mars 1886 : « Ce ne sont plus des ministres
que j’ai devant moi, ce sont des accusés de haute trahison [...] »
Alors on peut comprendre
que Clemenceau ait tout fait pour empêcher Ferry d’accéder à la
présidence de la République quand bien même le centre de gravité du
pouvoir n’était pas à l’Élysée mais du côté du Palais Bourbon et du
Palais du Luxembourg. Réciproquement, n’oublions pas que Ferry a, de son
côté, largement contribué à empêcher Clemenceau d’entrer au gouvernement
et, en 1888, de présider la Chambre. En 1887, Ferry a été victime d’un
attentat. Sa famille en a imputé une grande part de responsabilité aux
attaques incessantes de Clemenceau qui ont nourri l’impopularité de
l’ancien ministre de l’instruction. Si bien que le neveu de Jules, Abel,
refuserait d’entrer au gouvernement Clemenceau pendant la guerre. Blessé
au front, Abel Ferry recevrait sur son lit de mort la visite de
Clemenceau qui le décorerait de la légion d’honneur.
Pour en revenir à
l’attitude de Clemenceau consistant à empêcher systématiquement toute
forte personnalité d’accéder à l’Élysée, elle était cohérente avec la
tradition républicaine selon laquelle on ne saurait confier la tête de
l’État à un homme susceptible de passer si peu que ce soit par-dessus
les représentants du peuple souverain. Le souvenir de l’Empire était
encore vivace. Clemenceau, à l’instar des républicains les plus avancés,
on l’a dit, prônait, au début de sa carrière, la suppression de la
présidence de la République et celle du Sénat. Or il deviendrait (« pour
[sa] punition ») sénateur en 1902 et envisagerait de briguer
la présidence de la République en 1920. Reniement ? C’est que ces
institutions ont, entre-temps, beaucoup évolué : le Sénat, de bastion
monarchiste et donc susceptible de fragiliser la République, est devenu
républicain et la présidence de la République, alors que les lois
constitutionnelles attribuaient un pouvoir important au chef de l’État,
est devenue avec Jules Grévy, antithèse de Mac Mahon, une présidence
effacée. L’évolution de Clemenceau est moins radicale, donc, qu’il n’y
paraît : il a fini par admettre la nécessité d’une seconde chambre – « Les
événements m’ont appris qu’il fallait laisser au peuple le temps de la
réflexion : le temps de la réflexion, c’est le Sénat. ». Quant à la
présidence de la République, on l’imagine mal rester en retrait…
Lui-même avouera, après son échec, qu’il n’y serait pas demeuré bien
longtemps…
Raphaël
Dargent. -Autre grand orateur : Jean Jaurès. Leurs joutes verbales à
la Chambre ont marqué l’histoire parlementaire. Sur quels grands
principes les deux hommes divergeaient-ils ?
Samuël Tomei. -
Ils divergeaient sur l’essentiel…
En 1885, Jaurès commence
sa carrière de député à l’âge de vingt-cinq ans avec Ferry pour modèle.
Ce que ne manquera pas de souligner Clemenceau plus de vingt ans plus
tard lorsque le chef socialiste assimilera l’attitude du président du
conseil à celle de Jules Ferry, sourds tous deux aux revendications
populaires. Du tac au tac, le « briseur de grèves » rappellera qu’en ce
temps-là Jaurès était du côté de Ferry… : « Vous me combattiez alors
comme trop violent, de même que vous me combattez aujourd’hui comme trop
modéré. De nous deux, je suis le seul qui n’ait pas changé.
(Applaudissements à gauche.) » Le lendemain, 19 juin 1906, il rappellera
que Jaurès, en 1885, avait voté contre l’impôt progressif sur le revenu,
« et c’est au nom de cette infaillibilité changeante que vous me
reprochez d’être resté fidèle à toutes mes convictions ». Ajoutons
qu’en 1885, Jaurès est l’auteur d’une interruption hostile à
l’argumentation anticolonialiste de Clemenceau.
Jaurès et Clemenceau
Mais Jaurès se sépare vite
de Ferry pour bifurquer vers la gauche, si bien qu’il échoue aux
élections générales de 1889, les électeurs modérés se détournant de lui.
Lorsqu’éclate la grande grève de Carmaux en 1892, Clemenceau apporte un
vigoureux soutien aux mineurs, réclamant l’amnistie de ceux qui ont été
condamnés. Ils s’en souviendront l’année suivante. Alors que les
adversaires du tombeur de ministères veulent faire accroire qu’il est
compromis dans l’affaire de Panama et s’acharnent contre lui avec
démence, les mineurs lui écrivent : « Parmi les républicains et les
socialistes [du Var], il ne s’en trouvera pas un seul disposé à
faire le jeu de la réaction que nous avons pu abattre à Carmaux, grâce à
votre aide. » Et Jaurès se joint à eux.
Les deux hommes vont, on
le sait, se retrouver du côté des dreyfusards après avoir, l’un comme
l’autre, douté de l’innocence du capitaine au point de regretter la
clémence du jugement du 22 décembre 1894. Mais, en 1898, ils sont
convaincus, dans un premier temps, de l’illégalité du procès intenté à
Dreyfus puis, dans un deuxième temps, de l’innocence du capitaine. Ils
combattront donc de conserve, l’un et l’autre ne réfrénant guère
l’expression d’une franche estime réciproque. Leur dreyfusisme,
toutefois, commencera de diverger au moment où le président Loubet
décide de gracier Dreyfus, le 19 septembre 1899. Jaurès, d’abord
hostile, a cédé avant que Clemenceau ne s’y résigne à son tour – mais de
plus mauvais gré -, après que Mathieu Dreyfus lui eut assuré que son
frère ne survivrait pas à une nouvelle détention. Dernier des
intransigeants, Clemenceau voulait que la Justice innocente
Dreyfus. Les deux hommes vont se séparer plus encore à l’occasion de la
discussion sur la loi d’amnistie, en décembre 1900, dont on parle
aujourd’hui trop peu. Tandis que les socialistes, dont Jaurès, acceptent
qu’on amnistie les militaires coupables en échange d’une amnistie des
ouvriers grévistes accusés de violences, ainsi que le rappelle Michel
Drouin, Clemenceau, décidément inflexible, écrit à Violet Maxse le
10 décembre 1899 : « La faiblesse de ceux qui sont dans mon camp est
un signe plus funeste que l’audace de nos ennemis. Le gouvernement a
imaginé d’amnistier Mercier et toute la bande criminelle avant qu’ils
n’aient rendu de comptes à la justice et j’ai été le seul à faire
campagne contre cette infamie. » Pas exactement le seul car il y eut
Zola avec lui. L’amnistie sera promulguée le 27 décembre.
Par la suite, s’ils
appartiennent au même camp pendant la discussion de la loi sur la
séparation des Églises et de l’État, le séparatisme de Clemenceau est
bien plus radical que celui de Jaurès (et Briand) accusé par le sénateur
du Var de faire partie de ces « socialo-papalins » trop conciliants à
ses yeux avec l’Église catholique.
Mais la vraie fracture
entre les deux hommes a lieu pendant le premier ministère Clemenceau
entre 1906 et 1909, donnant lieu à des joutes oratoires parmi les plus
remarquables de l’histoire parlementaire. Tout les oppose alors, jusqu’à
leur éloquence : l’ironie tranchante de Clemenceau répond aux périodes
vibrantes de Jaurès. Le premier sabre, le second ébranle. Sur le fond,
ce sont deux conceptions de la société qui s’opposent : le radicalisme
individualiste de l’un au socialisme collectiviste de l’autre. Pour
Clemenceau, il faut partir de la réalité irréductible qu’est l’individu.
L’amélioration de la société dépend de celle de l’individu. Pour Jaurès,
c’est au contraire la société qu’il faut d’abord réformer afin que
l’individu puisse s’épanouir. Clemenceau, selon une formule célèbre,
raille Jaurès dont les discours se reconnaîtraient à ce que leurs verbes
seraient tous au futur. Pour Clemenceau, la vraie Révolution se fait
chaque jour et dans le cadre de la légalité ; il dénie aux socialistes
quelque monopole que ce soit de la classe ouvrière, l’idée de classe au
sens marxiste du terme lui étant du reste étrangère.
Ils s’opposeront enfin
quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Allemagne. Sans s’être
jamais montré belliciste en quarante-cinq ans de vie politique,
Clemenceau n’a cessé de plaider pour que la France soit prête à faire
face à une éventuelle – une probable – agression allemande. Presque
jusqu’au bout, pour sa part, Jaurès se montrera un ardent pacifiste,
croyant possible une union des classes laborieuses des deux pays contre
la guerre. Cette vision internationaliste quelque peu naïve sera
démentie par le vote des crédits militaires par les socio-démocrates au
Parlement allemand début août 1914. Au lendemain de son assassinat,
Clemenceau lui rend un net hommage malgré ce bémol : « Le sort de
Jaurès fut de prêcher la fraternité des peuples, et d’avoir une si ferme
foi en cette grande idée qu’elle ne put pas même être découragée par
l’évidence brutale des faits. »
En juin 1928, Clemenceau
tiendra à Martet des propos d’une dureté qui étonne : « Jaurès avait
un énorme talent. Mais c’était un homme dans lequel il y avait quelque
chose de méchant. Des dons extraordinaires, contre lesquels j’étais
moi-même forcé de me défendre, mais sans grandeur, sans générosité, sans
humanité. […] Il n’avait rien de ce que confère l’amour vrai de
l’humanité : ni le sourire, ni l’indulgence, ni cette espèce de doute,
de scepticisme – rien. » Et ces mots rapportés par René Benjamin,
l’année suivante : « Si Jaurès n’avait pas été tué, je serais
peut-être arrivé au pouvoir ; mais ce dont je suis sûr, c’est que je n’y
serais pas resté ! J’étais debout, et je criais aux Français : « Je fais
la guerre ! » Lui se serait traîné à genoux, sanglotant : « Faisons la
paix ! » Le monstre ! En une séance, il m’aurait renversé ! Voilà de
quoi, mes amis, dépend le sort d’une nation : d’un assassin… »
Raphaël Dargent.
-Pour ma part, j’admire beaucoup Raymond Poincaré ; à vrai dire,
autant que Clemenceau. A mon sens, ces très grands patriotes sont les
deux principaux artisans de la victoire de 1918. Pourtant, les deux
hommes se détestaient. Pouvez-vous nous dire pourquoi ? Et qu’est-ce qui
les différenciait, humainement et politiquement ?
Samuël Tomei.
- Ici encore, tout paraît opposer les deux hommes. Le 15 mars
1902, dans Le Bloc,
Clemenceau publie un article sur le poincarisme. Charge dont la férocité
n’étonne guère de sa part mais que Poincaré n’oubliera pas. Clemenceau
raille l’absence d’idéal, d’élan chez ce jeune homme doué et
calculateur, déjà ancien ministre des finances et qui, tout en se
proclamant républicain, n’a pas osé réformer
un système fiscal aussi
absurde qu’injuste : « Comme la plupart des jeunes prodiges, il n’a
rien fait de prodigieux, bien que l’âge commence à grisonner ses tempes.
Ce n’est pas le désir qui lui a manqué, je suppose, ni les moyens, car
il compte par l’intelligence, la culture, les dons de l’orateur, au
premier rang de nos politiciens. Le caractère seulement lui a fait
défaut, avec la petite flamme
d’idéal qui
meut les hommes et les
jette aux nobles périls pour la satisfaction
d’une
espérance peut-être irréalisable en bloc, mais productive encore de
réalités nombreuses. » Clemenceau ne
pardonne pas à Poincaré
son attentisme pendant l’affaire Dreyfus : « […] quand il vit le
mensonge triompher légalement par la lâcheté des maîtres du pouvoir, il
se jeta dans les bras du mensonge, jurant publiquement – ô misère ! – de
ne jamais défendre un juif, eût-il cent mille fois pour lui, la loi, la
justice, la raison. » Enfin, il reproche avec une sardonique
acerbité l’aveuglement de Poincaré sur les menées du cléricalisme et
dénonce dans son supposé attachement à la laïcité républicaine une belle
hypocrisie.
Poincaré et
Clemenceau à Metz le 10 décembre 1918
En 1913, Clemenceau échoue
à faire battre Poincaré à la présidence de la République, son candidat,
Jules Pams, n’arrivant qu’en deuxième position et loin derrière le
vainqueur. C’est la première fois qu’un chef de l’État est élu contre la
volonté de Clemenceau. Les deux hommes ne se réconcilieront jamais et
c’est parce qu’il constitue l’ultime recours que Poincaré fait appel au
vieux sénateur en novembre 1917 pour continuer la guerre et vaincre
l’ennemi. Le chef de l’État se plaint amèrement d’être tenu à l’écart de
l’action de l’exécutif. Les deux hommes tiendront plus tard des propos
très durs l’un contre l’autre. Ultime divergence : Poincaré, alors que
la guerre touche à son terme, souhaite continuer le combat jusque sur le
sol allemand et considère que signer un armistice reviendrait à couper
les jarrets des troupes alliées. Fureur de Clemenceau qui met sa
démission dans la balance et se souviendra : « J’avais trop vu le
front, moi. J’avais trop vu de ces espèces de trous pleins d’eau où des
hommes vivaient depuis quatre ans. » Or Poincaré gardaient son sang
froid et, ajoute Clemenceau : « Il m’écrivait de petites lettres. Il
m’écrivait : « Vous n’allez pas couper les jarrets »…etc. Tout ça d’une
écriture fine, serrée. On ne devrait jamais mettre à la tête d’un pays
un homme qui a le cœur bourré de dossiers. C’est trop dangereux. »
Le 17 novembre 1918, quand Poincaré souhaite assister au Te Deum
qui doit être célébré à Notre-Dame à Paris, Clemenceau lui rappelle
qu’il est le président de tous les Français et qu’à ce titre il ne
saurait déroger au principe de laïcité qui implique la neutralité
confessionnelle du chef de l’État. Le président enverra donc son épouse
le représenter. Poincaré enrage que la France ait fait un Dieu de ce fou
de Clemenceau, « étourdi, vaniteux, ferrailleur, gouailleur,
effroyablement léger, sourd physiquement et intellectuellement,
incapable de raisonner, de réfléchir, de suivre une discussion ».
Ultime opposition avant le
retrait définitif de la vie politique de Clemenceau début 1920, si le
président du conseil s’accorde plus ou moins, dans un premier temps,
avec Foch et Poincaré pour démembrer l’Allemagne, le Père la Victoire se
rend compte que cette solution n’est guère viable. Contre l’assurance
d’une assistance anglo-américaine, Clemenceau accepte que la France
n’annexe pas la rive gauche du Rhin. Sauf que le Sénat américain ne
ratifiera pas le traité de Versailles.
Raphaël Dargent.
-Le 11 novembre 1941, le général de Gaulle rend un hommage appuyé à
Clemenceau depuis Londres ; il promet, la victoire acquise, de se rendre
sur sa tombe vendéenne. Ce qu’il fait en effet le 12 mai 1946, alors
qu’il vient de démissionner de la présidence du Conseil. Il se sent
alors une grande proximité avec Le Tigre, s’estimant comme lui
bien mal récompensé de son oeuvre de libération. En effet, en 1920, les
parlementaires avaient préféré Deschanel à Clemenceau pour la présidence
de la République. Plus tard, de Gaulle confiera à Alain Peyrefitte :
« Quand le moral flanchait, c’est Clemenceau qui l’a redressé. Quand les
Alliés sont arrivés, c’est Clemenceau qui a imposé l’unité de
commandement. Quand la victoire est venue, le sentiment populaire a
sacré Clemenceau grand vainqueur. Ce qui n’a pas empêché les députés et
sénateurs de l’écarter en toute hâte. [...] Ne doutez pas que le
suffrage restreint écartera toujours Clemenceau au profit de Deschanel.
Ne doutez pas que les notables désigneront toujours le plus faible, le
plus irrésolu, le plus inconsistant. » Grand parlementaire, et attaché
au parlementarisme, Clemenceau n’est-il pas justement victime du jeu des
partis et du jeu parlementaire ? Finalement, son échec en 1920 ne
démontre-t-il pas que ses principes étaient erronés, et que le
parlementarisme s’accommode très mal des trop fortes personnalités, en
somme des individualités légitimes ? De Gaulle, de ce point de vue,
n’est-il pas plus réaliste ?
Samuël
Tomei. - Jusqu’au bout et faute de mieux, Clemenceau est resté un
farouche défenseur de l’institution parlementaire. C’est la veulerie des
parlementaires, ces « six-cents têtes d’ânes », qu’il n’aura de
cesse de condamner, leur absence de désintéressement. Il fait partie de
ces républicains que l’Empire a jeté en prison pour avoir défendu le
parlementarisme. Les institutions comme les hommes sont perfectibles,
mais la République parlementaire reste le modèle indépassable. Notons
que pendant la guerre Clemenceau n’a pas usé de pouvoirs exceptionnels
(sauf en matière financière où il n’entendait rien, laissant son
ministre compétent se charger de cette besogne). Il n’a pas eu besoin
d’article 16, comme de Gaulle pendant la guerre d’Algérie, pour
l’emporter. Il pouvait être renversé à tout moment par le Parlement et
il ne s’est jamais dérobé au contrôle parlementaire – au contraire. À la
fin de sa vie, il a tenu des propos très amers contre le Parlement et
même contre la démocratie, mais il n’y faut voir qu’une manière d’aigre
provocation. C’est l’une des grandes différences entre de Gaulle et
Clemenceau – le Tigre est l’homme de la formule : « Gloire aux pays
où l’on parle, honte aux pays où l’on se tait ! »
Pour ce qui est de la
candidature avortée de Clemenceau à la présidence de la République, du
point de vue de la tradition républicaine, l’incohérence a moins
consisté à préférer Deschanel qu’à avoir l’idée d’envoyer un homme fort
à l’Élysée. Le centre de gravité du pouvoir doit rester du côté du
Parlement, en tout cas dès lors que le chef de l’État n’est pas élu au
suffrage universel. Si l’on avait souhaité que Clemenceau exerce encore
une influence sur le cours des choses, il fallait qu’il reste président
du conseil… Ce qu’on désigne par un raccourci (puisqu’il ne s’est pas
formellement présenté) comme son échec à la présidence de la République
ne signifie donc pas que ses principes étaient erronés mais bel et bien
toujours en vigueur… Si un bon républicain vote toujours « pour le
plus bête », on ne pouvait pas voter pour Clemenceau… On pourrait
presque évoquer l’ironie selon laquelle les adversaires du Père la
Victoire se sont montrés de bons clemencistes en votant pour Deschanel…
Reste qu’au terme de sa
carrière politique, Clemenceau ne se montre pas hostile à ce qu’on
appelle la rationalisation du parlementarisme. Pourquoi ne pas réduire
le nombre de parlementaires, limiter leur temps de parole à la tribune…
Son discours de Strasbourg du 4 novembre 1919 ouvre ce genre de pistes.
Mais il demeure sceptique quant à l’urgence d’une réforme des lois
constitutionnelles. Aussi médiocres soient-elles, rappelle-t-il, elles
ont tout de même permis à la République de survivre aux grands périls.
Plus que les institutions, encore une fois, ce sont les caractères qu’il
faut réformer : « Je vois des candidats qui réclament un renforcement
du pouvoir exécutif. Ayant vécu ce grave problème des deux côtés de la
barricade, si j’ose dire ainsi, je ne saurais me résoudre à les suivre.
Le régime américain, où l’autorité centrale est contenue par une
fédération d’États indépendants sur lesquels aucune entreprise
d’usurpation ne pourrait même être tentée, ne peut être invoqué qu’à
contre-sens. La vérité très simple – celle précisément qu’on se donne
tant de peines pour ne point voir – est que le mal du pouvoir exécutif
est moins d’une insuffisance de ses moyens d’action que d’une trop
fréquente carence des caractères à la hauteur des responsabilités. »
C’est ce qui manquera dix ans plus tard…
Raphaël Dargent.
-Nous célébrons en novembre 2009 les quatre-vingt ans de la disparition
de Clemenceau. S’il ne fallait retenir qu’une chose de cette formidable
trajectoire au service de la France et de la République, que faudrait-il
retenir ?
Samuël
Tomei. - L’effort tout entier au service d’un noble idéal, sans
esprit de récompense – en un mot : le désintéressement. L’indépendance
d’esprit qui fait fond sur la capacité d’être seul. Cette belle formule
que Clemenceau tire de la sagesse antique : « De ton propre effort,
fais toi-même la rémunération de ta vie. »n
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